Le fou du village

L’innocence victorieuse du ravi de la crèche

La grande simplicité mérite d’immenses égards

Paul Valéry

Pourquoi parler encore de Noël, de la fête de Noël alors que la plupart d’entre nous sont des hommes de peu de foi et que notre monde semble bien être, depuis longtemps, sorti de la religion ? Certains déjà, par souci de laïcité, voudraient effacer la marque chrétienne et remplacer la locution de vacances de Noël par celle de vacances d’hiver de la même façon que vacances de Printemps pourraient remplacer vacances de Pâques… De proche en proche c’est tout notre calendrier centré sur la date présumée de la naissance du Christ et toute notre toponymie qu’il faudrait alors complètement réviser !

Trêve de bêtise et de stupidité, la laïcité ne saurait se confondre avec un principe d’éradication de la religion et qu’on le veuille ou non toute notre histoire, tout notre paysage culturel est marqué par une tradition vénérable qui lui donne son épaisseur, sa profondeur et son goût et il serait certainement dommageable de la laisser s’affadir, s’aplatir ou s’assécher. A un moment où se délitent et s’effacent plus que jamais nos anciens repères et où nos sociétés bâtardes sans racines et sans pères partent à la dérive, réparer les fondations, faire mémoire des commencements, renouer le fil rompu de la tradition tout en continuant à inventer l’expérience européenne de la laïcité –elle arbore elle aussi un drapeau mariale bleu couronné d’étoiles- pourrait justement être ici notre tâche.

Nous voudrions méditer c’est-à-dire prendre soin de ce qui peut encore être pour nous le mystère de Noël pour nous incorporer sa vérité intime parce qu’il s’agit de ce que nous sommes et pas seulement du patrimoine historique que nous avons. C’est la raison pour laquelle nous avons voulu l’aborder à travers la seule figure du « ravi », personnage de la crèche provençale qui nous semble résumer à lui seul une vérité essentielle et une vérité susceptible en outre d’être partagée par tous, croyants ou incroyants.

Ce choix est d’abord pour nous une façon de rappeler qu’il y eut, paraît-il, à Quinson, au XIXe une confrérie de santonnier qui émigra ensuite  à Marseille, son lieu de naissance, et que, sur plusieurs générations, la famille Truffier, établie à Gréoux, compta plusieurs santonniers célèbres. La plupart des anciens ici se souviennent encore de l’élégance et de la grande gentillesse de Mme Angelini, née Truffier, l’institutrice de Quinson. Faut-il rappeler que la crèche provençale dût son fabuleux essor à la Révolution française ? Fin décembre 1791, en effet, puis en pleine Terreur (1794), les autorités de Marseille avaient décidé de fermer les églises. Les fidèles ne pouvant plus aller contempler ni Jésus, ni Marie, ni Joseph, le Marseillais Jean-Louis Lagnel eut alors l’idée de mouler dans de l’argile des « santons » que chacun pouvait alors conserver chez soi.

C’est ensuite une façon de nous inscrire dans une tradition plusieurs fois millénaire, une tradition toujours vivante, toujours féconde que chacun peut intérioriser et réactiver. C’est d’ailleurs ce que fit l’Eglise naissante elle-même lorsque, après la mort de Constantin (272-337) le premier empereur qui se convertit au christianisme), elle comprit l’intérêt de s’enraciner dans des traditions populaires et païennes encore très fortes à l’époque. Voilà pourquoi, au IVe siècle, au prix de ce qu’on pourrait considérer comme une véritable OPA, elle fixa la date de la naissance du Christ, date que personne n’a jamais connue, au 25 décembre, c’est-à-dire au moment de la fête païenne des Saturnales[1], fête en l’honneur du soleil. C’était en effet le temps du solstice (sol-sticium, arrêt du soleil) d’hiver, c’est à dire le moment où le soleil (sol) est si désespérément bas et immobile (statum) à l’horizon qu’il fait craindre qu’il ne disparaisse à jamais. Mais le sol invictus, le soleil invaincu se relève à la grande joie des pagani, des paysans, et la nature en deuil s’éveille toute neuve jusqu’au moment où l’astre du jour s’arrête à nouveau et, au solstice de l’été suivant, triomphe et ne vient cette fois-ci en majesté et en gloire souverainement. 

De nombreuses cultures  de par le monde (celtes, germaniques, romaines…) célébraient le moment de césure du solstice, heure de minuit, heure de midi, heure de folie, moment de naissance ou de renaissance où, comme à Stonehenge, le soleil peut pénétrer dans le tombeau des souverains. Mais quand l’Eglise, reprenant une parole d’Esaï annonce  « Un enfant nous est né»  (Esaï, 9-6, Psaume 095)), cette merveilleuse formule révèle et donne son vrai sens à tous les véritables commencements. En effet, l’enfant, comme on le dit aussi on l’attend, on ne le fait, on ne le produit ni ne le fabrique ; aussi la naissance d’un enfant est une surprise et un événement mais ce n’est pas seulement un événement naturel, c’est aussi un événement symbolique, un événement merveilleux que l’on entoure de gestes rituels.  L’enfant, on l’attend, on le porte, on le présente, on le nomme, on l’introduit dans l’espace public car il est l’unique, l’irremplaçable celui qui, espère t-on, va renouveler l’étoffe même de notre monde. Parce qu’il est autre, parce qu’il est neuf, il interrompt le processus cyclique ou répétitif de la nature car il porte l’espérance qui viendra briser la chaîne du retour éternel, conjurer l’usure des choses, sauver le monde de la ruine. Noël, de natalis qui a donné les vocables natal, natif, naïf, nativité… est bien la fête du commencement. Lorsque l’enfant paraît effectivement, celui-ci est comme le fils de l’homme lui-même (nom que la Bible donne au Messie), l’héritier des nations et son sauveur. « Un enfant nous est né » : la formule nous rappelle, par la forme passive de son verbe, que nous ne sommes pour rien dans l’événement de la naissance, que l’enfant nous est donné comme par surcroît. Il résume, il récapitule en effet le devenir immémorial de générations et de générations car il vient de très loin, il vient de la nuit des temps tout en portant en lui tout l’avenir du monde. Neuf, il est pourtant très ancien, héritier, il est aussi promesse de vie nouvelle, accomplissement de l’improbable et de l’imprévu.

Or, justement, parmi tout le petit peuple de la crèche qui, toujours s’agrandit jusqu’à créer un vrai village provençal[2], le « ravi » est le premier à être installé, celui qui répond le plus spontanément à la merveille de la naissance et qui symbolise et résume la sainteté des autres personnages. Par opposition aux différents santouns, Il n’apporte que sa joie démonstrative et communicative, mais l’élan de son corps, l’élévation de ses bras sont en eux-mêmes un langage, un langage du corps bien connu des méditerranéens.

Indispensable à la crèche dans laquelle il est placé le premier il est, dit-on, l’idiot du village et l’on disait autrefois que chaque village avait son idiot. Et l’on a tôt fait de faire du ravi le benêt de la crèche, le gentil fada à la niaiserie ou à la sottise proverbiales. Mais d’abord le mot fada lui-même qui fait partie du parler marseillais, est un mot  qui a été contaminé par le verbe fadá « ensorceler » et ses dérivés enfadá « enchanter », enfadat « féerique, merveilleux »  qui proviennent du mot latin fatum, fata « fée » à l'origine « déesse de la destinée » qui est devenu fado, fada en occitan. Et tel est bien l’état affectif de notre personnage, il est émerveillé, ébahi (dit Mistral), saisi, interloqué, frappé de stupeur, enchanté, heureux, transporté de joie, extasié, aux anges…

L’idiotie ensuite  n’est ni la stupidité ni un manque d’intelligence, mais la singularité. Clément Rosset, dans son essai « Le Réel, traité de l’idiotie » nous explique l’étymologie du mot : « Idiôtès, idiot, signifie simple, particulier, unique (…). Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes. » Et la bêtise des humbles est plus intéressante que la sottise des intellectuels qui se donnent ce titre en raison des connaissances et des diplômes qu’ils possèdent pour lesquels l’intelligence reste un instrument de rétention et de fermeture. Péguy en ce sens projetait d’écrire ses confessions sous le titre de Mémoires d’un imbécile. La simplicité d’esprit qu’il revendiquait est une forme de noblesse d’âme encore présente dans un certain peuple et une certaine jeunesse. Elle s’oppose à la suffisance des « malins » qui croient savoir sans savoir qu’ils croient. Imbécile, in-baculum, est l’homme sans bâton, sans béquille qui, tel Œdipe (oedipous c’est pieds enflé) répondant au sphinx, sais qu’il n’aura jamais qu’une vie irrémédiablement boiteuse.

Le ravi est sans doute un âne mais comme l’âne de la crèche, figure christique par excellence, il est, simplet au milieu de tous, le seul innocent. Au hasard Balthazar ! dira Robert Bresson reprenant la devise du comte des Baux de Provence, et faisant de l’âne le personnage central de son film (1966), le seul à recevoir la grâce et à porter un nom biblique, le nom d’un roi ! Mais la vie moderne a détruit la vertu de simplicité et l’a rendue presque impossible. Elle était pourtant le coeur du christianisme. Heureux les simples d’esprit, telle est l’injonction venue des Béatitudes à laquelle il fut réservé tant de contre-sens ! Simple est ce qui est sans pli (sine plecto), ce qui est formé d’un seul élément comme la tunique du Christ, ce qui est sincère et non double ou duplice (duplicitas) ou trompeur, ou dissimulé, qui n’a qu’un endroit et pas d’envers alors que l’action humaine ne cesse de produire plis, fioritures, sophistications… On conçoit alors que l’éloge de l’idiotie, de la simplicité ne fasse qu’un avec celui de l’enfance, de celui qui ne connaît  rien et qui, éveillé et vivant comme personne, s’étonne de tout. Ainsi en Luc 18 : 16 : « Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.  Et le royaume de Dieu, dit le même Luc, il n’est pas promis, on ne l’épie pas, on ne l’attend pas, il est là ici et maintenant, « au-dedans de vous" (Luc 17:20-21), «  il est arrivé en vous » (Mt 12 : 28). Mais les références religieuses importent peu et on peut penser à l’innocence des êtres des premiers romans de Giono et à ce qu’il appelait la rondeur du jour. Ainsi dans Que ma joie demeure ce personnage qui, dressé et les bras en l’air évoque le ravi : « Moi je vous dis que c’est ce que vous donnez qui vous fait riche. Qu’est-ce que j’ai moi, regardez-moi. Il se dressa. Il se fit voir. Il n’avait rien. Rien que son maillot et, dessous, sa peau. Il releva ses grands bras, agita ses longues mains vides. Rien. Rien que ses bras et ses mains.
– Vous n’avez pas d’autre grange que cette grange-là, dit-il en frappant la poitrine. Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu ».

 

On comprend peut-être mieux maintenant que les bras dressés de l’idiot du village, de celui qui prête à rire, est d’abord un transport de joie, une sorte d’extase, une manifestation de stupeur et qu’une telle posture reprend ainsi une très ancienne attitude d’oraison, une manière de prière en gestes et sans mots, de reconnaissance, d’action de grâce. Il n’est pas besoin de parler pour exprimer ce que l'on ressent et ici le corps, en tous les sens du terme, a pris la parole, il l’a saisie et il l’a confisquée, lui a interdit de dire ce qui est au-delà de la raison, des concepts, du savoi

Pour conforter cette approche, rappelons que, selon la tradition[3], c’est François d’Assise qui créa en 1223, la  première crèche vivante dans une grotte en Italie, à Greccio, est considéré aussi, en Provence, comme le saint patron des santonniers.

Que celui que son père appela du nom de François pour rendre hommage au pays de France soit présent dans la crèche provençale sous la forme d’un moine cordelier n’est pas bien sûr un hasard.  François, le Poverello qui marqua sa conversion et  fonda son nouveau régime de vie en se dénudant, en rendant publiquement ses habits de galant et de bourgeois afin d’« épouser Dame pauvreté » est sans doute le saint le plus fidèle au message évangélique : deux ans avant sa mort, il est le premier à recevoir les stigmates. N’est-ce pas dans la « mangeoire[4] » d’une étable que repose le fils de l’homme renonçant à jamais à richesse, à force, à puissance ?  De même le ravi avec son sourire et son bonnet trop enfoncé est un homme modeste, habillé pauvrement, la simplicité de son émerveillement est celle d'un enfant.

Con-version c’est retournement, changement de direction et comme François s’entendit à mettre le monde à l’envers ! Il n’avait que méfiance à l’égard du savoir et celui qui convertit le loup de Gubbio parlait d’abord aux oiseaux. Et dans le monde de la guerre de tous contre tous, François, fidèle au message de Noël, fut effectivement un homme de paix, il alla en son temps rencontrer le sultan d’Egypte et mit fin à la guerre entre chrétiens et musulmans (cinquième croisade, 1217-1221).  Quant aux ravissements qui vous dépossèdent et vous mettent proprement hors de vous[5], François que l’on représente en extase, les connut sous la forme de l’effusion mystique mais aussi de l’effusion poétique ou même, dans sa jeunesse vagabonde, de l’effusion érotique (et après tout, Lou Pistachié représente aussi, dans la crèche, le valet de ferme coureur de jupons. Dans ses deux paniers il porte des pistaches à la réputation aphrodisiaque). Avant de mourir, François écrivit son « Cantique de frère soleil » à la manière des chants des troubadours provençaux que, dans sa jeunesse, il avait coutume d’entonner.

A Quinson, nos petits frères de Foucauld, dans la même tradition de sainteté, ont aussi mis le monde à l’envers et inversé la perspective  sur le modèle des icones de leur humble chapelle. Ce n’est plus l’homme devenu, à la Renaissance, pivot et mesure de toute chose, qui est au centre, c’est plutôt le monde qui vient à nous car il est notre demeure, ce n’est plus la terre que l’on s’approprie et que l’on drogue aux engrais chimiques et aux pesticides, c’est nous qui appartenons à la terre que l’on cultive et respecte. A la place de l'égoïsme des prédateurs que l’on nous donne pour modèle, voici des hommes qui sont simplement présents aux plus petits et, qui, sans souci de rétributions terrestres ou célestes, ont fait le voeu de ne jamais rien posséder[6]. Qu’ils n’aient rien et n’aient pas peur de perdre, est la clé de leur infinie légèreté, de leur totale disponibilité. La vraie force, pourtant, elle est là, chez ces gens doux et obligeants qui n’ont pas le moindre penchant pour la domination et ont destitué la puissance. Voilà qui nous fait apparaître tels que nous sommes, orgueilleux, cupides, sensuels, dépourvus de grâce... Mais justement, ne venons-nous pas trop tard pour la grâce ? François de Sales disait qu’on ne peut pas vouloir être simple car ce serait ruse et duplicité[7]. Seule la mort, peut-être, au moment de lâcher prise, pourra nous mettre dans cet état de pauvreté absolue qui fut celui de notre naissance.

La littérature et la vie toujours se réchauffent l’une à l’autre et, après les lettres du Livre (Biblos, la bible), ou celle des Fioretti de François d’Assise (mis en scène par Rossellini) qui jettent une si vive lumière sur la naissance et la vie, on pense au grand roman russe de Dostoievski : L’idiot. Histoire du prince Mychkine, jeune homme qui rentre au pays après avoir été soigné pour « Idiotie ». Bien qu’officiellement guéri, le jeune prince, égaré dans la société perfide de Saint-Pétersbourg, se comporte de manière singulière (idiotes): il est profondément humble et doux, il fait confiance à tout le monde et est toujours parfaitement sincère. Il voit le bon coté chez les gens qu’il côtoie et  s’intéresse sincèrement à eux sans jamais tenir compte de leur place dans la hiérarchie sociale. Innocence d’un enfant, d’un inspiré, d’un possédé, naïveté d’un idiot, d’un « fol en Christ » que l’on retrouve dans l’opéra de Moussorgski Boris Goudounov, comme si, seuls, les simples d’esprit connaissaient ce que les autres ne peuvent savoir.

Sentinelle que dis-tu de la nuit ? demande le prophète Esaï, confronté à de sombres temps. Et la sentinelle de répondre de façon énigmatique : le matin vient et la nuit aussi.  Tenons-nous en à ce matin du monde, à ce jour qui se lève, à ce commencement que l’enfant révèle et qui saisit notre ravi.

 

(p. 1 Dessin extrait du journal satirique marseillais Le ravi, le mensuel qui ne baisse pas les bras.

p. 4, Saisissement dogon, Mali. Ces statues presque abstraites à la patine crouteuse que l’on attribue aux Tellem (XI-XIIIe siècle), à  ceux d’avant les Dogon, sont des figures effilées aux bras levés, gestuelle familière aux Dogon interprétée comme étant une supplique adressée au dieu Amma pour qu’il accorde la pluie, source de vie.

« L¹Echelle du Paradis » de Jean Climaque XIIème s. Vatican, Bibliothèque apostolique, Ms. Grec 394, folio 18 recto.

Ci dessous Il pastor della meraviglia. Le ravi, bien avant cette fin du XIXe siècle où il apparaît en Provence est, en Italie, un personnage central de la crèche souvent confectionné en mie de pain ou en bois. Il s’appelle Il pastore della meraviglia, le berger de la merveille. Ce serait un berger surnommé Incantato (extasié, ravi) qui se serait présenté devant la crèche sans offrande et face aux moqueries et aux réprimandes des autres bergers, Marie l'aurait défendu en disant qu'il apportait en cadeau son émerveillement, sa stupeur face à l'enfant Jésus. Et elle aurait ajouté :"le monde sera merveilleux quand les hommes, comme Incantato, seront capables de s'émerveiller", de s’émerveiller d’avoir été jeté dans l’extraordinaire de l’existence.

 

[1] Le jour de Noël fut institué le 25 décembre en l'an 354 de notre ère par le pape Liberius. Les Saturnales, grande fête d'origine agricole en l'honneur du  « Soleil invaincu » durait sept jours entiers, du 17 au 24 décembre au moment du solstice d'hiver. Inversion parodique des rôles entre maître et esclave, abolition des distinctions sociales, festins et beuveries, distribution de cadeaux et de gâteaux avec fève pour élire le « roi du désordre », maisons décorées de végétaux  restant toujours verts, comme, beaucoup plus tard chez nous le sapin de nos fêtes, l’arbre de vie avec ses pommes, devenues chez nous boules de Noël. Autant d’éléments que le christianisme prendra en charge.

 

[2] Les animaux jouent un rôle de premier plan comme le bœuf ou l’âne réchauffant l’enfant de leur souffle. Plus que les paysans et artisans c’est le berger portant l’agneau avec sa grande cape, sa gourde, sa musette et son bâton qui a un rôle prépondérant.  C’est un messager, il annonce la nouvelle de la naissance de  l’enfant et répond à l’appel de l’ange boufaréu posté sur le toit de l’étable,  ce pour quoi on appelle la crèche la Pastorale. On trouve aussi lou Conse (le maire), écharpe tricolore et montre en or, il inscrit Jésus sur le livre d’état civil du village et le curé chauve et bedonnant. Le Tambourinaire avec tambourin, galoubet, chapeau, gilet et taïole rouge mène la farandole suivi des farandoleuses habillées en arlésiennes. Les rois mages vêtus à l’orientale chargés d’offrandes sur les dromadaires arriveront pour l’épiphanie. Mais ne manque jamais le ravi, personnage qui a peut-être selon certains été contaminé à la fois par Roustido, le notable qui apparaît à sa fenêtre en bonnet et chemise de nuit, tout surpris qu’on le réveille et qui à l’annonce de la “grande nouvelle” lève les bras au ciel dans beaucoup de mises en scène et par Jiget, le valet de ferme un peu stupide. Mais le ravi, bien avant cette fin du XIXe siècle où il apparaît en Provence est, en Italie, un personnage central de la crèche souvent confectionné en bois. Il s’appelle Il pastore della meraviglia. Ce serait un berger surnommé Incantato (extasié, ravi) qui se serait présenté devant la crèche sans offrande et face aux moqueries et aux réprimandes des autres bergers, Marie l'aurait défendu en disant qu'il apportait en cadeau son émerveillement, sa stupeur face à l'enfant Jésus. Et elle aurait ajouté :"le monde sera merveilleux quand les hommes, comme Incantato, seront capables de s'émerveiller", de s’émerveiller d’avoir été jeté dans l’extraordinaire de l’existence.

[3] Ce fait est en partie légendaire : dans les « mystères » médiévaux on mimait déjà la nativité sur le parvis des églises. Cf., Françoise Lautman, Crèches et traditions de Noël, Ed. de la Réunion des Musées nationaux, 1986, p. 39.

 

[4] Origine du presepe italien et du mot « crêche » en français.

[5] Jean de la Croix retrouve l’équivalence classique de l’amour et de la guerre et décline le sens du mot « ravi » qui vient de rapire, rapere, enlever de force, saisir, conquérir, capturer… avec cette différence qui le sépare du monde des anciens que le ravisseur n’est plus cette fois-ci le sujet de l’acte. « J’étais là tellement ravi/Tout absorbé et hors de moi, comprenant sans comprendre, incapable d’en parler car je demeurai sans rien savoir… ».

[6] « Ne vous procurez ni or, ni argent, ni monnaie à mettre dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni sandales ni bâtons ». Matthieu, 10-9.

[7] La simplicité, « il vaut mieux la pratiquer que savoir la définir » disait Fénelon. Nous perdons cet état inaugural de l’âme dès que nous commençons à adopter une attitude réflexive. « Beaucoup de gens sont sincères sans être simples…il sont toujours à s’étudier eux-mêmes, à compasser toutes leurs paroles et toutes leurs pensées… On n’y trouve rien d’aisé, rien de libre, rien d’ingénu, rien de spontané, rien de naturel » écrivait aussi Jankélévitch.

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