L'arrière pays

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L’ARRIÈRE PAYS

 

 

 

 

C’est là que je réside. J’y suis ! Ainsi pourrait-on peut-être traduire et s’approprier le Dasein allemand. Après  la mort de Dieu il fallait trouver quelque chose d’autre que l’homme et Dasein sera le mot par lequel Heidegger a répondu à cette question et mis un terme à deux millénaires d’errements de ce que qu’il appelle la métaphysique. Il a réussi à faire entendre dans ce mot l’intrication inaugurale de l’être et du lieu, intrication que l’on retrouve dans le il y a français. Ce il y a dit lui aussi « là où il y a la réalité », le Y venant du latin ibi, « là » et hic « ici ». Etre, c’est être là (Da-sein), ce n’est pas in-sister ou subsister en soi-même, c’est ek-sister, avoir depuis toujours été frappé d’ouverture et être au monde. 

J’y suis ! Voilà comment un certain monde s’est ouvert pour moi, à partir de là où je suis, voilà comment il apparaît comme porteur de vie, comment il se dévoile en lui-même, comment il se découvre lorsque gravissant pas à pas le chemin du vieux Quinson, on s’élève un peu sur la colline, que le premier plan ne fait plus écran et que s’élève une épiphanie somptueuse.  J’y suis ! Arrêter donc de le sommer, ce pays, de le mettre en demeure de fournir un effet utilisable ; soyez Y plutôt, soyez à la naissance, à l’embranchement ou à la croisée des chemins pour suivre le tracé, la distension, l’écartement, l’ouverture  de la lettre Y, le blason du corps féminin, le pictogramme de l’origine du monde. J’y suis ! Hiersein ist herrlich ! (Rilke), être ici est merveille !

 

Pourquoi avoir pris ces photographies qui finissent par dire plus et autre chose que ce que peut-être on voulait leur faire dire ? Pour le dire d’un mot, d’un mot un petit peu trop pompeux peut-être, elles sont gratitude ou reconnaissance, elles  répondent à la terre, la célèbrent et la saluent, à la terre qui de siècle en siècle et quelques puissants que puissent devenir les moyens de l’exploiter, reste merveilleusement ce qu’elle est : « Je te salue ô terre, ô terre porte grains, porte blé, porte fruits, belle immobile, toute parsemantée d’or…écrivait Du Bartas au XVIe. Loin d’exiger quelque chose pour nous, nous en remettre au contraire à celle que nous saluons, ce que fait à sa manière le paysan car s’il ne savait plus saluer comment pourrait-il encore être paysan ? Un exploitant peut-être comme on dit aujourd’hui ? Mais plus originaire que l’exploitation du sol est la salutation de la terre, plus originaire que la prose, la poésie.

 

C’est un immense plateau raboté de vents, une haute assise de terre rase desséchée, abandonnée des hommes, écartée des hommes  et toute ensevelie sous l’ombre des dieux. Pays perdu, perdu dans ces confins du monde habité sur lequel l’homme a si peu de prise et qui retentit encore de la voix d’une origine archaïque, d’un bruissement originaire de la vérité.  Grandiose est cette sauvagerie, entre vaux, entre vallées, entre veines de montagne, entre plis et failles  escarpées, grandiose cette ténacité du sol, cette impassibilité au vent où l'homme se trouve presque écarté.

 

C’est un très vieux pays qui remonte jusqu’à nous en un seul matin à travers des millénaires (Camus), un très vieux pays tout parsemé de petits champs caillouteux grillés par le soleil, gagnés sur la forêt. Les collines et les massifs de poudingue témoignent encore des énormes poussées glaciaires du quaternaire, signes lointain de l’immémoriale présence de la mer.  C'est même le dieu sauvage, le dieu bouc qui est l’écho même du divin, le grand Pan lui-même que Giono a pu voir  monter en une belle journée d'été comme une vapeur de la terre dans ce monde pastoral aride ; il  est si rugueux que partout il montre l’os. Et sans doute il y a bien longtemps que le grand Pan est mort et que les longs sanglots qui avaient alors secoué la terre se sont étouffés mais son souvenir est ici marqué dans la poussière, embouti dans les choses et dans un  paysage qui résiste encore à l’entreprise d’asservissement initié à l’anthropocène. Ils vibrent toujours d’une dimension non-humaine.

Il suffit de s’éloigner un peu de la grand-route où déferlent en été les longues files de voitures d’une Europe en vacances pour être soudainement confronté à toute la douceur du monde et à l’éternité de l’éphémère : à l’éternité qui nous sort du temps pour  expérimenter un pur présente, pour nous installer  dans la pose d'un présent qui dure :  temps suspendu, il est le cœur de l’éternel.

 

 

 

 

 

 

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