Bravades

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photo Sylviane Maget

 

Fêtes armées en Provence Maures et Chrétiens d’hier et d’aujourd’hui

 

Tous ceux qui ont participé au pèlerinage de Sainte Maxime n’ont pas manqué de sursauter et d’être, au sens propre, étonnés (on se bouche les oreilles !) lorsque les bravadeurs en costume, les bravadeurs venus de Gréoux (les femmes en font partie mais portent l’uniforme militaire des hommes), déchar- gent leurs tromblons en d’épouvantables détonations. « Faire parler la poudre » ne serait-il pas une façon de se faire entendre et de s’affirmer comme héritier d’une tradition séculaire au moment où la population autochtone devient de plus en plus minoritaire ? Une manière de reconquista, un défi lançé à un tourisme de masse qui tend à tout écraser sur son passage ?

Mettre en œuvre des armes à feu dans une fête d’aujourd’hui est une caractéristique qui certes, ne va pas de soi. Quel lien cette paisible fête traditionnelle peut-elle donc entretenir avec les armes à feu, la guerre et de lointains conflits armés ? Que ce soit en tous cas l’occasion pour nous d’examiner sur un point particulier comment la petite histoire s’est une fois de plus tissée avec la grande, le petit jeu avec le grand jeu...

En Provence les bravades (le mot vient, selon Mistral, de bravare, braver, défier, même racine que bravoure, la milice n’est commandée que par les braves) désignent soit le défilé costumé et armé auquel donne lieu la fête patronale, soit un segment ou un aspect de cette fête comme c’est le cas à Quinson lors de la Sainte Maxime. Aujourd’hui les bravades sont sans enjeu véritable et personne ne confère plus d’origine assignable à cet emploi festif des armes. Cette façon de figurer la guerre pour en faire une pratique festive fait pourtant problème et elle a pu être interprétée de multiples façons tant la bravade est un savant mélange d’us ancestraux et d’anciennes réjouissances populaires. Ces

bruyantes processions religieuses sont-elles un legs des milices qui assuraient la sécurité des lieux ou une façon, pour le clergé, de réveiller la ferveur des fidèles, ou encore de repousser les esprits malfai- sants ? Sans doute tout cela à la fois mais les bravades dont la signification varie en fonction des saints patrons honorés1 dans les villages perpétuent aussi souvent la mémoire de quelques événements glo- rieux. Elles se rapportent parfois aux épisodes guerriers d’une Provence qui a connu tant de combats, que ce soit contre les Génois, les Catalans ou les barbaresques. Ainsi, la plus célèbre des bravades, celle de la cité corsaire de Saint Tropez, s’appelle encore «bravade des Espagnols» en souvenir des Tropéziens qui mirent en déroute vingt et une galères espagnoles un jour de juin 1637.

L’un des caractères les plus singuliers des bravades est leur extraordinaire plasticité dans l’espace et dans le temps. Elles ne cessent de changer en fonction de l’histoire réelle, elles ne cessent d’être réinterprétées, réactivées, transposées, dans un registre social par exemple, si bien qu’il semble qu’à travers la fête il s’agit beaucoup plus de la représentation de soi que de la représentation de l’autre. Ainsi la stacada2 de Breil sur Roya (06) n’a cessé d’évoluer : elle évite la forme ancienne du conflit religieux et prend celle d’un conflit entre serfs et seigneurs dans lequel le Turc passe du côté de la plèbe dans une manifestation devenue pacifique et bon enfant. De même les guerres de religion très intenses à Barjols ont pu offrir un nouveau cadre à la bravade de la Saint Marcel. Ailleurs, à l’heure où les processions religieuses et les solennités confessionnelles étaient interdites dans l’espace pu- blic, c’est le conflit entre cléricaux et anticléricaux qui a pu constituer le nouveau cadre implicite de la restauration des festivités.

Les processions militaires s’étaient généralisées aux XVIe et XVIIe siècle, période de troubles et d’invasions en Provence. Chaque ville avait sa milice, élisait son capitaine de ville et organisait sa défense. Le concile de Trente (1563) friand d’ostentation avait donné son aval à ce genre de spectacle tandis que les capucins tentaient de le détourner en un sens plus religieux. Mais les milices sont dé- sarmées sous Louis XIV, les bravades sont interdites sous la Révolution. Elles réapparaissent pourtant avec la Restauration et c’est alors l’occasion pour les nostalgiques de la Grande Armée de ressortir leurs livrées de Hussards et de Grenadiers, le renvoi vestimentaire à un passé lointain creusant à chaque fois l’écart avec les guerres du présent, avec un effet d’estompe et de distanciation. Et ils sont là encore en 1851, les bravadeurs, pour défendre la République le jour du coup d’Etat ! La guerre de 14 leur assène pourtant un coup fatal : les poilus qui, dans les tranchées, avaient été jusqu’au fond de l’abîme, ont pris en horreur poudre et détonation. L’envie de jouer et de se déguiser en soldat leur est, comme on s’en doute, devenue insupportable. Et pourtant, quelques années après, au milieu d’un port en ruine, elles renaissent à Saint Tropez en 1945 : sursaut, nouveau défi, preuve d’une incoercible résilience ?

S’il fallait tirer un fil dans cet écheveau très serré et très ancien que constituent les fêtes provençales, on pourrait déjà remarquer que c’est le comte de Provence et d’Anjou, le frère de Louis IX (Saint Louis), l’ambitieux Charles d’Anjou qui le premier institua la bravade à son retour de Palestine (sep- tième croisade, 1248). Il l’institua, comme fête calendale (le jour de Noël) dans la capitale de la Provence avant qu’elle ne se diffuse dans les villages gavots (des actuels départements du Var, des Alpes-de-Haute Provence et des Alpes-Maritimes). Celui qui avait passé au fil de l’épée toute la po- pulation musulmane réfugiée à Lucera dans les Pouilles italiennes, institua, dans une Provence alors très troublée, ces fêtes de milices ou ces processions militaires afin d’exercer les jeunes gens au ma-

1- En général étrangers à l’appareil militaire déployé en leur honneur. Ainsi la moniale Ste Maxime à Quinson et à Callian, St Mar- cel à Barjols, Saint Pancrasse à Aups, Saint François de Paule à Fréjus, Notre Dame à Fayence, St Barthélémy à Montauroux, St Cyr à Seillans, St Claude à Claviers, St Jean à Aix, Saint Eloi à Nans les pins... Seul fait exception le centurion Tropez, officier de Néron. 2-Les Breillois commémorent sur la place rouge (ou rousse), couleur de leur sang, et transforment en journée de liesse les événe- ments tragiques qui ont marqué leur histoire. Révoltés contre l’empereur germanique puis contre les privilèges que ce soient ceux des autorités ecclésiastiques, du duc de Savoie ou du roi de Sardaigne, ils exorcisent leur passé et expriment leur soif de liberté en remplaçant les rigueurs de l’exécution par une révolte contre le droit de cuissage que s’octroient les notables. Les serfs les attachent (stacada, attacher, ligoter) à des chaines avant de les juger et de les condamner.

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niement des armes. Les bravades d’ailleurs resteront toujours liées au développement des confréries de jeunes. Mais si l’on veut entendre plus clairement dans la grande voix des bravades la voix d’un passé montant du fond des siècles, il faut les rapprocher des fêtes ibériques et siciliennes qui traitent clairement de façon festive la confrontation interreligieuse des Maures et des Chrétiens. Ce thème narratif qui conduit à simuler le Sarrasin ou le « Turc », se retrouve en effet explicitement jusqu’à la fin du XIXe siècle, en Provence, notamment à Allos, à Volx et à Riez où l’assaut d’un château ou d’un fort provisoire (élevé à Riez à proximité du baptistère) constitue le moment décisif de la fête. Au troisième jour de l’attaque, le fort est saccagé et brûlé et les sarrasins prisonniers portant cocardes vertes et bannières de même couleur sont emmenés jusqu’aux portes de la ville .

La bravade de Riez au rituel bien établi, aux épisodes soigneusement codifiés avec ses fifres et ses tambours parcourant la ville, ses prieurs et ses commissaires de la fête, ses bourgeois vêtus à la hus- sarde et composant un corps de cavalerie, ses artisans réunis en compagnie de fantassins, ses cultiva- teurs portant en triomphe la bannière de Saint Maxime, avec sa joio décernée aux vainqueurs, est une des mieux documentée.

Elle rappelle les ravages des Sarrasins dans le pays. On sait que la terreur qu’ils inspirèrent est telle que l’on a baptisé systématiquement « tour sarrasine » toutes les tours qui hérissent ce pays riche aussi en villages perchés et fortifiés. On sait pourtant qu’en 972, après quatre-vingt ans de présence omeyyade, l’enlèvement, près d’Orsières, de Maïeul, natif de Valensole, l’abbé de Cluny aussi cé- lèbre que vénéré par les Provençaux déchaîna une furie guerrière, marqua clairement le moment où l’Occident reprit l’initiative et où s’inversa un rapport de forces jusqu’ici favorable aux Sarrasins. En 973 Guillaume Ier Comte de Provence remporte, contre les Sarrasins, la bataille de Tourtour avant de s’emparer de la tête de pont fortifiée des Sarrasins en Provence, le Fraxinet devenu aujourd’hui La Garde Freinet . Cela met fin définitivement à près de deux cent ans de présence musulmane et de ra- pines incessantes en Provence. Cela n’empêcha pas pour autant les razzias barbaresques permanentes de continuer sur les côtes varoises, les enlèvements de population réduite en esclavage, le trafic du rachat des captifs très lucratif pour certains marchands marseillais.

L’époque des croisades a fini par constituer et consacrer une culture de la haine et de l’affrontement et par inventer une opposition sanglante qui est en passe de ressurgir aujourd’hui entre deux civilisa- tions pour justifier frontières et territoires. Si l’on considère «La chanson de Roland», première trace dans la littérature de cette opposition, celle-ci relate, plus de trois siècles après, en pleine époque de reconquête de l’Europe et de conquêtes en Orient, le combat fatal du chevalier Roland et de ses preux à la bataille de Roncevaux en représailles au pillage de Pampelune en 778. Les armées carolingiennes avaient été battues probablement par des mercenaires basques sur un col pyrénéen. Pour donner un fondement historique aux croisades, et transformer une guerre territoriale en guerre sainte, ces mer- cenaires deviendront des Sarrasins dans les récits médiévaux. Quant à Roland, il revenait d’une expé- dition à Barcelone où il était allé aider un prince arabe, car certains de ces arabes étaient nos alliés... En effet le Sarrasin était alors pour les chrétiens un double quasi fraternel qui avait la même va- leur au combat, le même équipement, les mêmes gestes... Les grands seigneurs francs fréquentaient d’ailleurs les cours sarrasines qui étaient loin d’être les pires ennemies des carolingiens. Les relations d’échange avec le monde arabe avaient souvent été intenses et fructueuses et la cote des Sarrasins était plutôt positive. En Provence, la toponymie en porte la trace et dans quelques villages du massif dit justement des Maures certains se réclament encore de leur ascendance sarrasine. Comme l’a montré Frédéric Boyer, la chanson de Roland elle-même, ce grand poème sur le deuil et la défaite écrit au XIe siècle, quand débute la première croisade, est un texte sur la fascination, haine et amour mêlés, fascination pour l’étranger et non un poème d’ « identité nationale » de la doulce France (l’expression apparaît pour la première fois) contre le Sarrasin.

Par un travail de métamorphose à visée cathartique, la blessure honteuse de la défaite va être ainsi peu à peu transformée en épopée de sorte qu’une histoire héroïque aura été inventée au lieu même de 14

 

3- La Sicile occupée par les Arabes pen- dant deux siècles et demi et rendue à la chrétienté par les armes normandes a développé un théâtre de marionnettes (classé par l’UNESCO) qui met en scène les épisodes épiques de la Chanson de Roland (avec Charlemagne, Roland, le Sarrasin...), de la Jérusalem délivrée du Tasse ou d’Orlando furioso de l’Arioste. Ces représentations ne sont pas sans rapport avec certaines bravades proven- çales.

 

4- Cf. le commentaire de ce tableau par Philippe Borgard dans Les amis du vieux Riez.

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l’échec et de l’abandon. La défaite se sera inversée en victoire et cette célébration littéraire, exorcisme d’un échec, est aussi l’occasion décisive pour une communauté de rappeler ses morts, en inventant un récit qui libère, qui guérit littéralement de la violence et de la mort en célébrant l’action des héros. De la même façon, le cinéma américain s’emparera de la guerre du Vietnam et construira à son tour sa chanson de geste –visuelle cette fois-ci- pour exorciser la défaite, invoquer les morts (nékuia) et faire le récit de son trauma.

Mutatis mutandis, ont peut dire qu’une fête comme la bravade de Riez avait pour enjeu de jouer, de rejouer, de figurer mais aussi d’atténuer, d’adoucir l’allure guerrière, le caractère belliqueux de cette opposition. Mais alors, nécessairement, un moment devait venir où la signification de cette pratique festive des armes a fini par se perdre et où les figurants sarrasins ont fini par se dissoudre non seule- ment comme ennemis mais comme Sarrasins.

Que cette fête ait pour finalité d’assurer la possibilité d’une paisible coexistence religieuse nous semble pouvoir se lire aussi dans le tableau de la bravade de Riez effectué par Camoin père (Camoin pinxit, 1838) et exposé dans la chapelle des Clarisses sur l’oppidum de Riez4. Sur ce tableau qui figurera bientôt dans le futur musée de l’hôtel de Mazan, un enfant au pantalon bouffant est là pour évoquer l’Orient, pour incarner l’islam. Il porte une tunique, des bottines, un chapeau, une cocarde de la cou- leur préférée de Mahomet, la couleur devenue aussi également celle des pays arabes. Il dégaine sans doute un petit cimeterre mais, dans sa candeur, c’est beaucoup plus un symbole qu’une arme véritable.

Voici quatorze siècles que nous partageons avec l’Orient musulman une longue histoire de heurts et de bonheurs, une histoire constituée autant par des échanges que par des antagonismes, par un rejet que par une compréhension mutuelle5. Faudrait-il à nouveau égrener les moments clés de cette longue histoire ? Après le fait d’armes de Charles Martel à Poitiers, Godefroy de Bouillon, roi de Jérusalem ouvre notre histoire coloniale, François 1er rencontre Soliman le magnifique, s’allie avec l’Empire ottoman pour combattre Charles Quint et les cités italiennes, Louis XV développe le goût des turque- ries, Bonaparte décide l’expédition d’Egypte, Napoléon III s’occupe de la Syrie et la France assume un protectorat sur le Liban. Dès 1848 l’Algérie conquise est déclarée département français, en 1863 la garde impériale des tirailleurs est créée, après la dernière guerre 100 000 travailleurs algériens arrivent chaque année dans l’Hexagone pour reconstruire le pays. Après huit ans de guerre l’Algérie conquiert son indépendance. 1973 sonne l’heure du regroupement familial, la France devient le pre- mier pays musulman d’Europe. En 1980, c’est la marche des beurs...

Qui pourrait nier aujourd’hui que la France est aussi devenue «une grande puissance arabo-orientale» comme le dit Pascal Blanchard ? Mais serons-nous jamais capables un jour de digérer cette longue histoire ?
La chapelle des clarisses aux six colonnes romaines réemployées dans le choeur est un lieu où se cumulent nos mémoires, un haut lieu de paix où, après un vandalisme impénitent, c’est l’esprit qui souffle comme un vent paraclet (consolateur). Mais la grande voix assourdie des bravades d’antan semble nous prévenir et nous murmurer encore comme le constatait Jonathan Swift : «Nous avons tout juste assez de religion pour nous haïr» ; en aurons nous jamais assez «pour nous aimer» ?

François Warin QHD 

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