L'honneur de la politique

Epi2

 

L’honneur de la politique

« Je mourrai dans la gauche, malgré elle, malgré moi » A. Camus

"Le monde de ceux qui ne croient à rien, qui font le malin, qui n'ont pas de mystique et qui s'en ventent". Peguy. Notre jeunesse

 

C'est sans hésiter -mais non sans inquiétude- qu'en 81 j'ai voté Mitterrand. Il était temps alors de mettre fin au pouvoir sans cesse reconduit de la droite et de rendre vie à la démocratie en relançant l'alternance.

 

C'est depuis toujours que mes convictions sont à gauche : remettre chaque jour en question les privilèges insignes dont je bénéficie fait partie de ma respiration, c'est une question de cohérence intime et elle est imprescriptible. L'exigence irrépressible de justice sociale  se confond pour moi avec le souci du monde et du bien public qui m'a fait entrer, comme citoyen, en politique.

 

 

Articuler cette volonté éthique sur la politique implique que l'on prenne en compte la spécificité de chacun de ces ordres. L'éthique de conviction nous enjoint de réformer profondément la société comme la politique -l'art du possible qui est aussi l'éthique de responsabilité et de la violence calculée  selon Max Weber-, elle nous somme de compter, si nous ne voulons pas nous payer de mots, avec la force des choses. Être un homme politique c'est en effet avoir le sens du réel et se garder comme la peste de toute démagogie.

 

 

Or je constate qu'à gauche on a fait ce qu'on n'a pas dit (la libéralisation de 83) et qu'on a dit ce qu'on n'a pas fait (nationaliser changer la vie). Quand à droite on fait de même (on réforme en douce et on parle de la fracture sociale…), il  ne faut  pas s'étonner de la désaffection croissante de tant de citoyens à l'égard du politique et de la politique. Les amuseurs publics ont encore un bel avenir devant eux.

 

 

La gauche ne m'apparaît pas encore en effet assez  mature, le PS -le projet socialiste pour la France  l'atteste- continue de soutenir des principes surannés. Il n'a pas fait son aggiornamento n'a pas eu son congrès de Bad-Godersberg alors que pendant longtemps il a été confronté à la dure réalité du pouvoir et aux contraintes qu'imposait le gouvernement de la France. Son programme est dispendieux, démagogique et foncièrement irréaliste.  Oublié aussitôt que rédigé, il est le symptôme des hésitations et des divisions du P.S. qui n’est trop à gauche que parce qu’il est dans l’opposition. Tant qu'on ne s'attaquera pas d’abord à la réforme de nos finances publiques l'Etat sera impuissant et incapable de faire les réformes vitales qui s'imposent : la recherche, l'Université, le logement, l'intégration..

 

 

Dans le monde de concurrence sans pitié qui est de plus en plus le nôtre ne rien changer à ses vieux slogans, réalimenter, à l’heure des coalitions qui  se forment en Europe,  l’opposition polémique sans fin entre la gauche et la droite, ne pas toucher aux 35 heures (les français travaillent 20% en moins que les autres européens), demander la retraite à 60 ans, diaboliser l'entreprise et l'économie de marché et se crisper sur des renationalisations extrêmement coûteuses (celle d'EDF en particulier) c'est rêver les yeux ouverts, se résigner à aggraver le déficit et laisser la note à payer à nos petits–enfants.

 

 

 J'ai fait longtemps partie de la deuxième gauche qui avec Rocard par exemple et à l'ombre tutélaire de Mendès France s'affirme clairement et très prosaïquement social-démocrate en voulant conjuguer la volonté de réforme et le principe de réalité (ce que Rocard appelait le socialisme du possible). Mais il me semble jusqu'ici que le nouveau style (la démocratie participative se méfie de l’idéologie et fait remonter à la surface les problèmes concrets des Français –mais la citoyenneté  ce n’est pas seulement l’expression des demandes consuméristes et des créances des ayant–droit  mais le souci de la chose publique (qu'est-ce qui nous rassemble encore, qu'est-ce que je fais pour la République et que ferais-je à la place des hommes du pouvoir) et la co-responsabilité de ceux qui transmettent un héritage et cherchent à s’en rendre digne) et les "avancées" de Ségolène (sur les 35 heures, la sécurité, le travail...) n'autorisent hélas que le chiasme lepéniste : Segozy versus Sarkolène.  Comme si les Français vivaient sous l’empire de la peur et ne cherchaient qu’à être protégés des effets de la mondialisation, son programme fait de petites mesures concernant le logement, la sécurité sociale, le smig etc… n’a pas pris la mesure des immenses mutations de la société française (devenue une société post-industrielle européanisée et mondialisée mais aussi une société duale, fragilisée dans ses banlieues) et manque de ce projet, de cette vision historique qui est la marque des grands politiques...

 

 

La conférence de presse présidentielle du 14 janvier 2014

 
 
En politique on choisit ses ennemis, non ses amis. Par conviction et par tradition familiale (l'affaire Dreyfus, la Résistance pour laquelle mon père a donné sa vie, les luttes de décolonisation cela fait partie de ma mémoire la plus vive et est inscrit profondément dans mes gènes)  je n'ai donc pas voté pour celui qui a fini son mandat en donnant le coup de barre le plus à droite que la France ait connu depuis le Maréchal Pétain. Il avait lui, il est vrai, avec l'"Etat français" et son nationalisme contre-révolutionnaire, carrément étranglé la République.
 
Par ailleurs j'ai toujours clairement été en faveur de la deuxième gauche, de la gauche social-démocrate(1) réaliste seule à même de conjuguer égalité et liberté (dialogue social, rapport de force compromis), celle qu'a honoré les noms de Pierre Mendès-France et de Michel Rocard.
 
Je ne pouvais donc que me réjouir de la conférence de presse du Président qui, pour une fois, a été à la hauteur de la fonction qui est la sienne en  habitant pleinement ce que Kantorovicz  appelait le deuxième corps du roi. Un premier pas a été fait pour restaurer une confiance passablement entâmée et la crédibilité d'une politique qui tardait à se dessiner.
Qu'il choisisse un socialisme de l'offre (comme le recommandait de manière sociale-libérale DSK) plutôt que de la demande, Schumpeter (relance par l'innnovation : on achète du nouveau en permanence, l'obsolescence programmée fait croître la consommation, la destruction est créatrice) plutôt que Keynes (relance par la consommation), que la production doive précéder la redistribution plutôt que l'inverse (distribuer pour relancer la production comme le préconise Martine Aubry), c'est ce que depuis longtemps Schröder (par une politiqiue de dévaluation interne en jouant sur la flexibilité et le coût du travail) et Blaire avaient fait et les Allemands de la grande coalition n'ont  pas hésité à approuver immédiatement ce tournant social-libéral qualifié, à juste titre, de "changement de paradigme" ce que viennent de confirmer et le livre de Pascal Lamy (Quand la France s'éveillera) et celui d'Hubert Védrine (La France au défi).
 
Je reproche simplement au Président d'avoir perdu du temps ("le déni de réalité ne fonctionne pas" a-t-il naïvement reconnu...) comme s'il avait voulu se donner le temps d'echouer, d'avoir détricoté ou annulé  les avantages fiscaux que son prédécesseur avait consenti aux entreprises pour leur premettre d'investir et de sembler découvrir comme un vérité nouvelle et fracassante ce qui est quand même pour nous tous (à l'exception de JL Melanchon enlisé dans son rôle de tribun de plus en plus irresponsable et violent) une évidence : ce sont les entreprises qui créent la richesse et c'est cette richesse et elle seule qui sera capable de nourrir un modèle  de protection social ambitieux étant entendu qu' une économie administrée à la soviétique  (l'ultra-gauche n'en a même pas commencé l'inventaire) ne mène qu'à la catastrophe. 
 
Ce changement de cap va provoquer sans doute une recomposition politique, le PS devra nouer de nouvelles alliances au moins avec le centre gauche (Bayrou énonce depuis des années ce qu'on vient de nous révéler) pour retrouver une majorité et  compenser les pertes qu'il va subir sur sa gauche. Il nous faudra bien un jour une majorité pour la réforme sur des projets bien délimités, une majorité par delà les divisions partisanes comme le préconise Hubert Védrine.
 
Mais on peut prévoir surtout que la lutte va être rude car il va falloir sortir du flou dans lequel nous sommes, négocier pied à pied les conditions des allègements fiscaux, de l'exonération des cotisations familiales : quoiqu'il dise et quoiqu'il pense, disait déjà Thucydide, personne ne renonce de son plein grès aux avantages qui sont les siens, la lutte des classes reste le fond de l'histoire et pour prendre des mesures radicales en matière d'embauche il faudra soigneusement et dans le détail mesurer, quantifier, évaluer les charges des entreprises, établir un calendrier, préciser, à supposer que la "croissance" revienne,  les contre-parties  des exonérations en s'appuyant, en dernier ressort,  sur la force sociale qui a intérêt à ces mesures. Mais peut-il y avoir  encore social-démocratie et compromis quand le syndicalisme est faible et divisé comme dans notre pays, quand le compromis capital/travail a été remplacé chez nous par le compromis Etat/patronat et quand les investissements d'aujourd'hui loin de garantir la production puis les emplois de demain profitent aux actionnaires comme c'est de plus en plus le cas avec la financiarisation du capitalisme (1970) ?
 Dans le contexte d'une économie ouverte et mondialisée comme la nôtre on ne voit pas comment on pourrait devenir "compétitif" sans baisser la coût du travail.  A nous de veiller au cours des négociations à ce que cette  incontournable exigence ne finisse pas par  tirer toujours plus vers le bas notre modèle social et que l'on sacrifiie à la sacro-sainte croissance et l'exigence social-démocrate de justice sociale et l'impératif devenu très exigeant de la protection de l'environnement. Le combat est pour l'heure inégal puisque le gouvernement peut consentir sur le champ une baisse de charge sans pouvoir exiger de Pierre Gattaz et des autres une création d'emploi sur laquelle on ne peut pas s'engager parce qu'elle ne peut être effective que sur le long terme. A nous de veiller à ce que ce contrat ne soit pas un marché de dupe et que le choc de compétitivité ne soit pas de nouveau une farce.
 
(1) La social-démocratie (suffrage universel + l'abolition des inégalités qui ont fait surgir en 1848 la question sociale) allemande est marxiste jusqu'à la révolution russe. Kautsky  condamne alors la révolution blochevique parce qu'elle s'est produite dans un pays féodal et non capitaliste comme Marx l'avait prévu. Il faut attendre le congrès de Bad-Godersberg (1959) pour que la social démocratie abandonnne toutes ses références marxistes.  C'est la victoire posthume du révisioniste Bernstein. En France c'est le congrès de Tour qui marque la séparation entre parti communiste et SFIO.
 

 

LENDEMAINS D'ELECTIONS : LES ELECTIONS EUROPEENES  DU 25/5/2014

"Les petits Etats d'Europe (...) vont devenir intenables économiquement, vu les exigences souveraines des grandes relations internationales et du grand commerce qui réclament l'extension suprème des échanges universels, un commerce mondial. L'argent à lui seul obligera l'Europe, tôt ou tard, à se coaguler en une seule masse". Nietzsche, 1888.

 

 

 

Dites-moi, amis, que dites-vous de la nuit et de la confusion dans laquelle nous voici plongés ? Ô l'affreux visage de la « patrie » et l’image racornie que la France de la révolution et de l’émancipation va donner désormais au monde !  Comment le « peuple » (i.e. la classe des déshérités) a-t-il pu ainsi se laisser aveugler ? Les racines vénéneuses du FN, bien que enfouies et cachées sont pourtant encore là, bien vivantes !

 

Car ce sont surtout les moins diplômés et les jeunes de moins de 30 ans qui ont voté en masse pour le FN. Faudrait-il alors réagir en les traitant de fascistes (1) et de racistes (2) et réserver le vote à l’élite des gens dits cultivés, à ceux qui ont fait un peu d’histoire et qui ont encore quelque mémoire ?

 

 

 

Quelque chose nous dit  pourtant que nous ne l’avons pas volé et que c’est le « peuple » qui a eu ici raison comme s’il avait, une fois de plus, un don de bonne vue aiguisé par le désespoir et comme si c’était « nous » qui nous prétendons faire partie de « l’élite » qui, gavés d’idéologie, avions perdu la main, étions complètement à côté de la plaque et avions cette fois-ci tout faux.

 

 

 

 Il y a ceux qui ont voulu d’abord, en France, sanctionner la classe politique. Comment ne pas leur donner raison ? Car enfin les partis de gouvernement englués dans le bricolage pratico-pratique (réduction des déficits, ristourne aux entreprises pour assurer leur compétitivité) ont été incapables de proposer au pays un chemin d’avenir dans un paysage mondial profondément bouleversé par la mondialisation. Ils  n’ont pas cessé de donner le spectacle affligeant d’une guerre sans objet  : avec le tournant social-démocrate du gouvernement plus rien ne sépare désormais l’UMP du PS même s’il y a effectivement plus de voyous à droite (avocats d’affaires soucieux de faire du business) et plus de médiocres à gauche : la ligne en zig-zag de la politique du gouvernement, devenue illisible, a achevé de discréditer un programme politique inconsistant qui n’en finissait pas de jeter par dessus bord ses fondamentaux (nation, république, socialisme, goût et sens gaullien de l'autorité et de l’indépendance nationale, laïcité…) tout ce qu’avec une intelligence consommée, l’égérie du FN n’a eu qu’à ramasser.

 

 

 

Il y a ceux qui, floués et trahis par le traité de Lisbonne, ont voulu redire « non » à l’Europe, « non » à une Europe antidémocratique dans laquelle le modèle libéral anglo-saxon était passé en contrebande grâce aux commissaires de Bruxelles et qui était ainsi devenue une machine à déréguler et à privatiser, machin et machines vite accusés, bien à tort, d’être responsables de  tous nos maux.

 

 

 

Les pères fondateurs de l’Europe sont restés hantés par le souvenir cuisant des dictateurs assassins et de leurs projets impérialistes. Pour répondre au mal radical ils ont voulu exclure de l’Union toute la dimension charnelle, historique et mythique du politique, éviter de mettre en avant un homme fort, d'un homme à charisme. Ils ont préférer  cosntruire une structure technocratique horizontale (et non verticale comme le seraient des Etats-Unis d’Europe) dominée par des préoccupations juridiques, économiques, monétaires… Le résultat est que l’Europe est pour nous tous un projet abstrait, lointain, désincarné, sans réalité substantielle, impuissant à susciter l’amour, la ferveur et l’admiration. Sans visage, sans frontière, sans limite ni dé-finition,  potentiellement étendue à toute la terre reconnaisssant les droits de l'homme (le droit-de-l’hommisme, comme disent ses détracteurs,  n'est pas rien, demandez à ceux qui occupent la place Maïdan, mais il ne fait pas pour autant une politique), elle est suspectée non seulement d’avoir dérégulé l’économie comme le préconisait la droite libérale mais aussi d’avoir l’intention de déréguler la société selon les désirs d’une gauche trop pressée d’entériner par le droit les évolutions de la société.  A jouir sans entrave, à mourir dans le confort, à libérer toutes les pulsions immédiates on travaille sans doute pour la croissance mais on fait surtout le jeu du consumérisme et on rétrécie la stature de l’homme. Comment alors jeter la pierre à ceux qui ne se reconnaissent pas dans cet ectoplasme exsangue qui n’existe pas vraiment puisque seule une culture commune pourrait nous faire tenir ensemble et constituer un peuple (au sens d’une singularité collective) européen ?

 

Mais rien ne justifie bien sûr ce repli nostalgique et apeuré sur le pays réel, cette allergie à l’autre,  cette islamophobie qui vient relayer l’antisémitisme et qui est si contraire à l’identité européenne marquée depuis toujours par la curiosité pour l’autre : cette identité est excentrique, irriguée par ces deux sources et ces deux capitales, Athènes et Jérusalem qui sont extérieures à l’espace européen…  Car l’esprit européen existe  et il n’y a rien à changer à ce qu’écrivait Valéry en 1919 :  « partout où les noms de César, de Gaius, de Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de St Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont une signification et une autorité simultanées, là est l’Europe. Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne ». Mais si l’esprit européen existe, l’Europe, elle n’existe pas, elle n’est qu’un idéal régulateur car il faudrait comme le constatait Romain Gary, que la culture (et pas seulement le charbon et l’acier, le fromage et le cochonna passe dans la réalité… la façon dont elle traite les migrants clandestins montre qu’il y bien du chemin encore à parcourir

 

Les fondateurs de l'Europe, il est vrai ont voulu, de façon réaliste, commencer par le bas, fonder ce projet pacifiste admirable sur l’économie mais même dans cet ordre là, sans harmonisation des politiques économiques et budgétaires, sans la solidarité des forts envers les faibles, sans  le droit pour chacun de s’ingérer dans les affaires de l’autre il n’y aura pas d’U.E. et on ne sortira pas de la crise de l’euro.

Mais comment les Etats-nations qui n'ont jusqu'ici conduits qu'à la guerre et qui empêchent que la plus grande puissance économique du monde puisse faire face à bien des problèmes (écologiques en particulier) pourraient-ils renoncer à leur égoïsme ? Il faudrait pour cela bâtir une Europe infra-étatique, une Europe des régions (régions qu'on essaie en France de mettre à l'échelle de l'Europe), une Europe des régions fédérées unie sur la base de sa culture commune et protectrice de sa diversité interne comme le pensait Denis de Rougemont. Cet ardent européen était Suisse. Et le paradoxe est que la Confédération helvétique refuse d'intégrer l'U.E. alors qu'elle réalise cet idéal et qu'elle forme à elle seule une Europe en miniature.

 

L'ambition européenne quoique supra-étatique est née d'une grande utopie:  celle de réconcilier des peuples et des Etats depuis longtemps ennemis. L'Europe est arrivée aujourd'hui, malgré les difficultés dans lesquelles elle est engluée (chômage, montée des populismes), à un degré de civilisation, de justice sociale et de solidarité qui en fait un modèle et une zone d'attraction. A l'heure des révolutions arabes, de l'essor des pays émergents et des partenariats privilégiés que cela rend possible, la voici de nouveau confronter à un défi à relever. Face à la politique de V. Poutine qui cherche à fédérer tous les mouvements d'extrême droite afin d'affaiblir et de destabiliser les démocraties, qui tente de dresser l'empire continentale eurasien de la troisième Rome contre son ennemi, les Occidentaux atlantistes (3), l'Europe n'aurait-elle rien à proposer ? Plutôt que de se défaire, qu'elle serre sa chance et aille vers son risque.

(1) Le fascisme né de la conjonction de le réaction romantique aux Lumières et des mouvements de masse militarisés de la modernité est bien présent dans le discours du FN mais dissimulés et cryptés. L'idée mère du fascisme est la défense de la nation contre l'Autre. Cet Autre c'est désormais l'étranger, les multinationales, le complot des élites cosmopolites, le fric vagabond (entendez : les juifs), les communautarismes (entendez : les Arabes), les bureaucrates de Bruxelles... autant de boucs émissaires qui menacent la Nation de l'extérieur. Ce discours de haine cherche à susciter des émotions violentes en criminalisant les élites et les déracinés de toute farine qui dénaturent les valeurs traditionnelles et dont injure à la décence ordinaire du petit peuple.

(2) La plupart sont simplement et à juste titre exaspérés par des migrants beaucoup plus en quête de droits sociaux que de travail. Certains d'entre eux menacent la paix et l'identité de certains quartiers. Ce vieux pays de paysans qu'est la France n'avait pas vocation d'être comme l'Amérique, le Canada ou le Brésil une terre de peuplement et sa réaction apeurée à l'immigration peut se comprendre même si celle-ci ne menace en rien une identité qui a toujours été en devenir. L'amalgame entre Islam et terrorisme est par ailleurs cocasse quand on songe que les Musulmans sont, sur le plan des moeurs, les plus hostiles aux réformes sociétales des gouvernements de gauche et en conséquence les plus proches des partis dits "réactionnaires".

(3) Cf., l'immense succès que connaît en Russie l'oeuvre de Carl Schmidtt qui fait de la terre le principe d'un combat de civilisation. Comme au temps de la guerre du Péloponèse c'est l'ours contre la baleine. La mer sans frontières, symbole de la perte des limites, est pour lui l'élément fondamental des Anglo-saxons et celui... des juifs, disciples du monstre marin Léviathan. Fondée sur l'hostilité fondatrice du politique (le couple ami/ennemi) la politique de Poutine ne peut s'affirmer qu'en se choisssant un ennemi (l'Occident homosexuel et décadent) alors que l'Europe, semble-t-il, croît en multipliant le nombre de ses amis. Cf. Michel Eltcheninoff in Philo-magazine n° 79 : A la recherche d'un nouvel ennemi et n°80, Dans la tête de Vladimir Poutine.

Hystérisations politiques

 

« Tout parti vit de mystique et meurt de politique ». Péguy

 

  • Tu me reproches, mon cher cousin, d’avoir voté pour Estrosi, la droite de la droite, d'avoir  cédé peut-être aux injonctions de Valls pour en fin de compte contribuer pour ma part à préserver les places d’une « clique de politiciens » dans un système vermoulu. En somme, ceux qui trahissent leurs opinions et qui votent pour l’ennemi de classe le feraient  pour que rien ne change, que tout reprenne son cours comme si rien ne s’était passé et pour que perdure un système qui tourne à vide et qui est sans prise sur le monde réel : tout changer afin que rien ne change  ainsi qu’il est dit dans Le guépard !
  • Je note simplement que cette thèse fait le fond de l’argumentaire FN et qu’elle a assuré le triomphe de l’extrême droite. Celle-ci occupe tout naturellement désormais la place que la professionnalisation effrénée, le népotisme et l’endogamie coupable de la politique sous le système de la Ve République a dessiné en creux : la place des exclus. Et je pense très sincèrement qu’il y a lieu  de se réjouir avec Marion, « la gamine » qui proclamait au soir des élections : le vieux monde des politiciens est  mort ! C’en est fini en effet des notables, des féodalités, du clientélisme grâce auquel le PS, par exemple, tenait certaines régions en distribuant emplois directs ou indirects, logements gratuits et avantages divers.  N’est-ce pas les politiciens qui ont tué et la République et discrédité la politique ? "On va vous avoir, avait-elle dit, ça va vous faire mal"  et effectivement nous avons mal, nous sommes malades et nous avons tous « la gueule de bois ». Un vieux monde en effet se meurt même si le nouveau tarde à venir comme le disait Gramsci. Ce vieux  monde qui meurt c’est d’abord celui où les élites politiques avaient vécu si longtemps en vase clos en divorçant dramatiquement ou en se coupant complètement du « peuple » qu’elles disaient représenter. En cherchant simplement à se faire élire en promettant n’importe quoi (les anaphores du Président devenues autant de renoncements…), sans jamais offrir la moindre idée, le moindre vrai projet politique commun, la moindre vision historique d’envergure. Une partie des Français a fini par se sentir trompée et dépossédée de tout pouvoir par une clique de fonctionnaires qui, à Paris ou à Bruxelles, ne cherchent qu’à  durer, qu’à se reproduire, qu’a vivre de la République au lieu d’être prêt à mourir pour elle (Peguy). Pour la première fois, ce dimanche de décembre, elle a eu le sentiment, en votant, de se réapproprier le champ politique, de reprendre le pouvoir dont on les avaient dépossédé, de se rassembler autour d’un socle de croyance et de projet qui seul permet de faire de grandes choses alors que la gauche, elle, a tout sacrifié sur l’autel de la croissance, de la compétitivité et de la rigueur budgétaire.  Le FN, un très vieux parti dynastique pourtant, a réussi ainsi à capter la défiance à l’égard de l’Etat des Français et leur désir de renouvellement. N’ayant jamais été au pouvoir contrairement au cas espagnol, il a pu prendre et occuper toute la place laissée, par les deux partis politiques, à la participation citoyenne.
  • Tu me dis que Valls a tort de stigmatiser les électeurs qui ont voté FN et de sembler ainsi se moquer de la démocratie ; tu as raison. Il n’y a pas lieu de dramatiser et si ce parti parlementaire cache nazis notoires et nostalgiques de l’Algérie française, il n’a absolument rien à gagner à se lancer dans les aventures paramilitaires du fascisme traditionnel. Mais s’il y a effectivement dramatisation et hystérie, celles-ci se jouent plutôt sur le clivage qui dans notre système binaire d’alternance, celui du scrutin majoritaire à deux tours, sépare la droite de la gauche. Cette hystérisation d’un clivage sectaire et partisan n’est en rien fondée, elle est condamnée par sept français sur dix et elle interdit toute coalition. Ici encore le FN a raison, l’UMP et le PS n’ont pas cessé de se renvoyer la balle sans que jamais rien ne change et l’UMPS existe bien de fait d’autant qu’avec la mondialisation et les exigences de la donne européenne,  la véritable fracture passe de plus en plus, comme l’a montré Jacques Sapir, entre les souverainistes qui veulent sortir de l’euro d’un côté et les partisans de l’Union Européenne de l’autre que ceux-ci soient sociaux-démocrates, démocrates-chrétiens[1], libéraux ou écologistes. La France a tout à gagner à rassembler ces courants et à apprendre la culture du compromis à l’allemande, la seule culture qui puisse lui permettre de bâtir des coalitions, de constituer des majorités fortes lorsque certaines situations l’exigent : comme lorsqu’il s’agit, face au chômage endémique qui nous mine et nous dévore comme un cancer,  de faciliter, par un nouveau contrat, l’entrée des jeunes dans le monde du travail. Le social-libéralisme comme la flexisécurité, par exemple, qui conjuguent le goût et le sens de la réalité qui caractérise la droite et la volonté de changement qui signe une ambition de gauche peuvent et doivent être assumés et défendus par la droite comme par la gauche qui ne doivent pas rester enfermés dans un sectarisme partisan aussi agressif et haineux que stupide.
  • Depuis la Révolution, depuis l’affaire Dreyfus, depuis la dernière guerre, il y a toujours eu deux Frances. Mais il n’y en a qu’une qui a une place bien à part dans le monde,  celle qui porte des valeurs universelles et qui jouit encore, malgré sa taille, d’un immense crédit auprès des nations. Nous l’avons senti, nous l’avons compris lorsque nous nous sommes rassemblés au lendemain des attentats de janvier comme de ceux de novembre. Cette même France s’était aussi trouvée rassemblée pendant la guerre dans la Résistance contre le pétainisme et contre les nazis. L’autre France, c’est celle du repli, de la tentation identitaire, de l’intégrisme chrétien, celle qui aujourd’hui, sous le couvert frauduleux et démagogique de la laïcité, exalte le christianisme et met l’islam au ban, le nouvel bouc émissaire.
  • Ne pas déplorer, ne pas tourner en dérision, ne pas stigmatiser mais comprendre écrivait Spinoza. Nous n’avons moins que jamais à nous indigner, à stigmatiser le FN comme « parti de la haine » mais à comprendre comment le système actuel a fini par accoucher de la bête immonde, de cette troisième force qui n’entre pas dans le cadre et la logique du système électoral majoritaire actuel mais qui programme un grand bon en arrière qui nous déconcerte et nous déshonore. Les territoires perdus de la République ont contribué à donner naissance à une génération de jeunes gens démunis qui ont trouvé dans la tentation terroriste un principe d’identification et de rupture radicale qui fasse enfin peur à leurs parents (O. Roy). Qu’au terrorisme succède la peur, le frilosité et le FN, qu’une peine en entraîne une autre, comment pourrait-il en être autrement ? Sortir de ce régime de la double peine c’est d’abord chercher à désenclaver les ghettos et les banlieues de la désespérance par une politique audacieuse d’éducation et d’intégration fondée sur la reconnaissance d’une histoire commune et redonner l’espoir à des citoyens que l’on a destitué de tout pouvoir. Cela ne se fait certes pas en un jour et c’est hélas moins facile à faire que les coups de crosse et les interpellations.

 

 

Primaires de la gauche Janvier 2017

Force est de constater qu’après avoir voté aux primaires de la gauche, je me sens hors jeu, hors champ, hors sol comme si je n'étais plus en phase avec une époque qui, à l’évidence, partout en Europe (Syriza, Podemos, nuit debout…), montre de l' impatience et aspire à une rupture, à un profond renouvellement d'un système politique vieux de plus de 150 ans, de ce système bipartisan déjà brocardé (UM-PS) par un parti qui est pourtant depuis longtemps déjà englué dans "le système ». Le PASOK en Grèce n'at-il pas déjà péri des mêmes maux qui minent depuis longtemps le PS en France ? la gauche peut mourir nous avait averti le premier ministre. Il ne faut pas craindre pourtant de prendre un peu de distance, prendre le risque d' être Unzeitgemässe, intempestif ou inactuel si l'on veut agir sur l'époque au lieu de la suivre benoitement.

 

Les "deux gauches irréconciliables" qui vont faire éclater le PS, la gauche de gouvernement de M. Valls et la gauche qui fait réver et qui réintroduit l'utopie dans le discours politique comme chez  Benoît Hamon. Cet antagonisme qui existe depuis le congrès de Tours de 1920 et qui n'avait pas empêcher, après le congrès d'Epinay en 1971, l'Union de la gauche sous Mitterrand, est pourtant moins fort maintenant que l'URSS qui pesait fortement sur les décisisons du PC a disparu. Cette gauche altermondialiste toutefois a déjà renoncé au pouvoir ; elle n'est guère crédiblle ni élligible et se soucie plus de l'image, de l'enjeu symbolique et de la charge affective qu'elle représente pour les plus jeunes que des problèmes que pose son programme ;  comment par exemple taxer les multinationales pour financer le revenu  universel quand celles-ci, en l'absence d'un gouvernement mondial, peuvent aller là où elles veulent ? Permettre  à tous de "consommer"c'est aussi assurer la plus grande satisfaction du capital.  Ce programme a pourtant l’intérêt de  n’être pas court-termiste et de concerner la société post-industrielle de demain, une société qui ne pourra plus compter sur la croissance pour résoudre la problème de l’emploi et où les problèmes environnementaux seront devenus particulièrement prégnants et les mesures écologiques absolument impératives. En un temps où le logiciel néo-libéral est devenu hégémonique et où la gauche à l'agonie a perdu sa base sociale et ses idées (socialisation des moyens de production, marche triomphale de l'histoire...), il réinstalle l'utopie et redonne un sens à l'idée d'émancipation qui était en panne depuis longtemps. Mais c'est encore  un saut dans l’inconnu qu'on nous demande de faire, un saut qui risque de nous renvoyer pour des années dans le confort de l ‘opposition.

Ces deux gauches  ne sont que l’expression, à l’intérieur du PS, de l’opposition  des thèses profondément populistes de J.L.  Mélenchon (« Qu’ils s’en aillent tous » titre le tribun robespierriste twittant sur Youtube, tribun qui n’hésite pas à proposer pour modèle Cuba ou le Vénézuéla) et de celles du social-libéralisme d’E. Macron qui a le vent en poupe mais dont le profil de télé-évangéliste manque encore de précision ("En marche » soit, mais vers où ?). N' y a t-il pas pourtant entre ces antipodes un socle de convictions communes et un vide politique  qui pourrait être autrement rempli ? (Les résultats des primaires montrent qu'il y en a encore des citoyens  qui ne veulent pas que la gauche disparaisse et qu'entre Melenchon et Macron il y a encore qq chose.)

Mais le paradoxe est que, alors que la division de la gauche est devenue relative, une union de la gauche qui pourrait seule présenter un candidat au deuxième tour de la présidentielle est devenue totalement impossible. La primaire a en effet à exacerbé les divisions du PS et ouvert un boulevard à Macron et Mélenchon. N'étant pas chefs de partis, n'ayant aucun enracinement local, ne pouvant exister que grâce à leur score à la présidentielle, ils ne peuvent faire alliance avec le candidat du PS.  Mélenchon, aujourd'hui gèné par le succès de Hamon, de toutes façons, n'a qu'un objectif : tuer le PS, prendre sa place, assurer son hégémonie personnelle. 

 

 

1-La gauche, dans une histoire qui est celle de la domination et de la lutte des classes a toujours choisi de défendre les dominés.  N'a- t-elle pas pour autant vocation qu’à la contestation, qu’à l’opposition, qu’à l'insoumission, qu'au grand cri de colère ? Il est vrai que dès qu’elle prend le pouvoir comme déjà en 1936 elle passe des compromis et elle déçoit nécessairement. Aussi peut-on s'interroger et dire avec Rosa Luxembourg : « L’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’Etat par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’Etat bourgeois ». Il reste que si F. Hollande a certes fait des erreurs impardonnables, erreurs de fond  (déchéance de nationalité, livre indigne, narcissique et suicidaire à la fin de son mandat) et de tactique (passage en force de la loi El Khomery au lieu d'ouvrir dans l'opinion un large débat sur une question d'importance) il ne mérite certainement pas l'indignité dont on l'accable. Comme l'a dit Philippe Raynaud son autorité a été ruinée d'avoir voulu être anormalement un président normal alors que la norme de sa fonction consistait à être anormal : pas d'autorité sans prestige et pas de prestige sans distance disait De Gaulle....

 

2- Faire une politique de l’offre, booster les entreprises pour pouvoir ensuite redistribuer est-ce nécessairement trahir la gauche ? N’est-ce pas une mesure technique qui n’est pas nécessairement marquée idéologiquement ? La politique de la demande dans laquelle la gauche se reconnaissait vient de Keynes qui, lui, n’était pas de gauche. Si les socialistes trahissent leurs idéaux c'est plutôt, comme le dit J.C. Michéa parce que l'Etat fiscal qui hier  assurait son existence grâce à l'impot a été remplacé par l'Etat débiteur qui emprunte aux marchés financiers, qui doit rendre des comptes aux actionnaires et aux agences de notations et qui s'est livré, corps et âme à la finance internationale.

 

3-Le "ni gauche ni droite" de Macron est sans doute dans le vent, puisquil faut, comme on dit, sortir les sortants mais cette positon centriste est-elle compatible avec nos institutions et notre système électoral qui privilégie l’alternance ? La querelle des ego rendra-t-elle possible des alliances nécessaires  (Macron-PS/Hamon-Mélenchon) et une recomposition de la gauche qui nous évitera de n'avoir à choisir qu'entre Fillon et Marine ? La formule de Macron se justifie dans la mesure où les partis sont malades, où gauche et droite ont échoué et où, en ce moment, s'amorce effectivement  une recomposition dans laquelle la véritable clivage ne passe plus entre gauche et droite mais entre progressistes et conservateurs... J'ai vôté pour Juppé au premier tour de la primaire de droite et Juppé (qui dialoguait avec Rocard) est plus proche de la deuxième gauche ou de la gauche sociale-libérale que celle-ci ne l'est de la gauche radicale et corbynisée des frondeurs. Comme le rappelait Macron en citant Platon, il faut savoir découper le poulet selon ses vraies articulations...

 

4- Face à la fermeture des frontières, à l'érection des murs, au grand basculement des alliances qui programme rien de moins que la fin du monde occidental au profit de trois blocs concurrents et ennemis (l’Amérique, la Russie et la Chine), l’urgence n’est-elle pas, pour l’Europe attaquée et menacée de mort par l’impulsif et imprévisible docteur folamour, l'Ubu-roi qui, imperturbable et tétu,  poursuit et réalise dans sa folle cohérence un programme dangereux et suicidaire,  de se rassembler, de se ressaisir pour assurer sa sécurité et défendre un noyau dur de principe  hérité des valeurs révolutionnaires ?  La campagne électorale qui vont connaître bien des pays européens risque en tous cas de retarder ce très nécessaire sursaut et de compromettre toute relance d'une Europe équilibrée fondée sur le couple franco-allemand. La gauche française depuis longtemps en quête d'un grand récit qui ranime l'espoir, l’a semble-t-il trouvé ; mais elle a enterré la social-démocratie et est retournée à la radicalité, abandonnant par la même toute chance d'accéder au pouvoir. L'affaire Fillon, le chevalier blanc à l'insupportable double langage (ce qu'il dit, ce qu'il fait) oint ou adoubé pourtant par  le suffrage de tant de citoyens,  alimente la rage populaire contre les élites et les pratiques discrétionnaires d'une société de cours (les réseaux d'influence de Marc Ladreit de La charrière, milliardaire directeur de la revue des deux mondes), retarde l'ouverture des vrais débats, et polarise la vie politique : entre Macron et Le Pen les chances du premier ne sont pas assurées et la démocratie fragilisée est assise désormais sur un volcan.

26 février. Dans le paysage politique émietté, dévasté qui est le nôtre, Hamon, coincé dans une situation inconfortable (entre PS et JLM),  a pourtant toute ma sympathie ; "l’offre politique » comme dit J.L. Bourlange de la gauche révolutionnaire anti-capitaliste, souverainiste, anti-eurpéenne qu’il représente a, dans le très long terme, une certaine cohérence (je ne parle pas du revenu universel, mesure éminemment discutable sur le plan pratique (financement) et théorique- (quelle société où la moitié des miséreux vivraient au crochet des autres, où est l'émancipation lorsqu'on délocalise le travail manuel et lorsqu'on étend le RSA pout vompenser la désindustrialisation de la France) mais étant donné la malhonnêteté, la mauvaise foi de Mélenchon d’une part et l’urgence qu’il y a à faire face aux nouveaux barbares de l’autre il me semble que  seule l’offre centriste et clairement européenne de Macron-Bayrou est non seulement cohérente mais est la seule réaliste. Je ne méconnais par ce que sa situation de candidat hors parti comme Le Pen et Mélenchon doit à l'air du temps et ce que sa façon d'ignorer programme et structure de paarti nous réserve à l'avenir. Je ne parle pas enfin  de l’offre de la droite autoritaire, protectionniste, xénophobe, poutiniène, anti-européenne qui a un programme qui "se tient" elle aussi mais qui n’a pas, tu le sais, ma sympathie.

 

22 avril 2017

Présidentielles

 

 

Dieu seul est réfuté ; le diable ne l’est pas, écrivait Nietzsche. Le diable, à l’évidence, existe sous la forme de cette faille très profonde, comme dit J. A. Miller, qui me sépare de moi-même et qui subordonne l’injonction évangélique : aimer son prochain comme soi-même à cette condition : qu’il soit comme moi, qu’il soit vêtu comme moi, qu’il mange comme moi, qu’il pense comme moi. Voilà pourquoi le FN, s’engouffrant dans le trou laissé béant par la disparition du mythe chrétien comme du mythe communiste, représente aujourd’hui la perversion par excellence, le mal absolu, le diable qui n’en finit pas d’essayer de se maquiller et de se dédiaboliser.

La nouveauté c’est que, comme le disait encore J. A. Miller, les élections sont sorties du régime de l’impossible pour entrer dans celui de la contingence : sur les 4 candidats retenus pas les sondages, il n’est pas impossible, il n’est pas exclu que le FN gagne : une chance sur deux, principe d’incertitude, tout peut arriver, le danger est bien réel.

Cette éventualité change manifestement la donne.

 

Mais en dehors de ces raisons plus tactiques que stratégiques devenues évidentes, l’option sociale-libérale d’Emmanuel Macron sur le plan politique, économique et sociétal n’est pas vraiment pour me déplaire moi qui viens de la deuxième gauche, de la gauche réformiste, mendésiste et rocardienne, celle qui accepte les exigences d’une économie de marché tout en excluant une société de marché, i.e. une société qui  confond valeur morale et valeur mobilière, identifie la totalité des biens à des biens marchands et réduit les motivations des êtres humains à l’intérêt et à la compétition. Produire pour pouvoir ensuite redistribuer cela  m’a toujours paru relevé de la logique la plus élémentaire et marqué du coin du bon sens. Produire cela implique : libérer les entreprises, réformer le code du travail, se confier au jeu des libertés individuelles, redistribuer cela signifie que l’Etat (50% du PIB pour la dépense publique) et l’Europe doivent intervenir, qu’ils doivent d’abord impérativement réguler une économie qui vit essentiellement aujourd’hui d’une financiarisation, i.e. d’une spéculation  dont la toxicité est apparue lors de la déflagration des subprimes en 2008. Cela implique enfin qu’ils doivent atténuer les inégalités évidentes provoquées par la mondialisation et responsables de la souffrance des plus petits et du raz de marée populiste (55% au premier tour).

Le problème est que depuis 1980, avec la globalisation, toutes les sociétés ont pris le tournant néolibéral et, après avoir verrouillé le système par des institutions supra-nationales, ont répété avec M. Thatcher : There is no alternative. C’est ainsi que le néolibéralisme[1] est devenu pensée unique au centre droit comme au centre gauche  et c’est ainsi que nous sommes entrés dans « L’âge de la grande régression » où il faut et il suffit pour les entreprises d’être concurrentielles avec toutes les conséquences que cela implique : précarisation à l’allemande, délocalisation à la française, développement exponentiel des inégalités, souffrances accrues au travail (dont seul Benoît Hamon a parlé).

Continuez à cautionner une telle logique ou une telle dérive est éthiquement inacceptable, et, à long terme, économiquement et écologiquement suicidaire : il faudra bien, un jour, s’arrêter de pédaler, de fuir en avant, de « croître » pour croître et  songer à construire une prospérité durable en dehors de la dictature du marché et du dogme de la croissance. Et on ne voit pas comment les eaux tièdes, les compromis sinon les compromissions de la social-démocratie rassemblée sous la bannière de la « Révolution » (c’est le titre du livre de Macron qui, au cas où il pourrait sortir la France de ses rigidités et de son archaïsme,  connaît au moins tous les rouages du système) pourrait changer l’horizon plombé par le chômage de notre nation, d’autant qu’il ne bénéficie pour l’heure ni de l’appareil efficace d’un parti, ni d’une coalition cohérente, ni d’une base sociale capable d’imposer dans un rapport de forces décisif des réformes structurelles capables de mettre au pas la finance. Au moment où le nouveau clivage politique  entre le populaire et l’élitaire coïncide comme jamais au clivage social qui sépare les cadres des exécutants, ne l’oublions jamais, même si les bobos que nous sommes brisent les codes binaires en brouillant la lutte des classes, l’émancipation des travailleurs (la conquête de leurs droits comme en 36) n’a jamais été dûe à l’initiative des juristes bourgeois, elle a été toujours le résultat d’un rapport de forces et conquise de haute lutte par les travailleurs eux-mêmes.

Reste Hamon qui a eu le mérite de poser la question du travail dans une société post-industrielle et de proposer le revenu universel[2] que certains pays comme la Finlande expérimente déjà à petite échelle. Mais il s’agit là d’un horizon lointain et, dans le cours terme, Hamon, le frondeur, qui plafonne à 9% d’intention de vote est trop « clivant » pour rassembler et son parti (qui entame sa traversée du désert) et, en cas de victoire au premier tour, une majorité de citoyens. Celui qui a tout misé sur sa valeur humain, sur le cœur plus que sur la raison et malgré l’aval de Thomas Piketty, (la star de nos économistes), celui qui voudrait faire battre le coeur de la France n’a pas vraiment pour but de diriger le payd et, semble-t-il, il a définitivement choisi de ne pas être candidat.

La fulgurante ascension de J. L. Mélenchon sous la bannière de l’insoumission qui talonne F. Fillon (passé, après avoir franchi les bornes de l’obscénité, sous la bannière de la « résistance ») dans les sondages (19%) témoigne qu’il y a une dynamique de gauche réelle dans le pays et que ce batteur d’estrade, que ce nouveau Robespierre soudainement assagi,   que ce tribun cultivé qui a la passion des mots, que ce leader ambitieux et tout puissant qui fait fond sur la présidentialisation du pouvoir tout en feignant de vouloir renverser la monarchie présidentielle (6e République, et de faire foin de l’héritage gaullien revendiqué !) est capable de  ramener à la politique des classes d’âge qui s’en étaient détournées, de rassembler dans une optique néo-communiste tous ceux qui ne se résignent pas à la montée d’une inégalité devenue explosive et qui veulent une « alternative » au système en renversant le désordre établi : comment, par exemple, supporter encore  l’écart toujours plus important entre les salaires et l’accumulation sans limites de la richesse ? Alors si « la réalité » est cela, disons comme en 68, soyez réalistes, demandez l’impossible !

Est-il besoin de dire que cette offre politique, que cette révolution bolivarienne se situe pourtant complètement en dehors du cercle de la raison et que personne n’y croit vraiment ? Chavez, un des caudillos illuminés que Mélenchon prend pour modèle, en un seul règne, a réussi à ruiner son pays, à l’affamer dramatiquement, à le mettre à genoux  alors qu’il disposait de la deuxième réserve mondiale de pétrole. Gageons que Mélenchon irait plus vite en besogne car la France, elle, n’a pas de pétrole.  Veut-on d’autres exemples de cette utopie dépensière ? En quelques décennies, l’espérance de vie de la population a doublé. Vouloir, comme les populistes de droite dont le programme social-national ou national-poutiniste est identique, fixer l’âge de la retraite à 60 ans, alors que tous les pays européens l’ont augmenté (67 ans en Allemagne) c’est rêver les yeux ouverts et se moquer du monde[3] : augmentation colossale des dépenses publiques financées par l’impôt et retour de l’inflation (la bête noire des Allemands qui n’accepteront jamais l’abrogation du pacte de stabilité monétaire). Dénoncer les traités européens (plan A),  puis, s’il le faut (plan B), sortir de l’euro (bouc émissaire de tous nos maux[4]) afin d’actionner la planche à billets est une stratégie de gribouille. Sortir la France de l’OTAN, se priver, par anti-américanisme primaire, du parapluie nucléaire américain qui a assuré la paix en Europe pendant un demi-siècle c’est sans doute faire plaisir au Kremlin, devenir comme Marine et Fillon l’enfant chéri de Poutine, mais c’est désarmer, disperser et fragiliser une Europe face aux exigences impérialistes de plus en plus féroces de la Russie qui vient de doubler son budget militaire.

Toute la question de ces élections à hauts risques et aux enjeux considérables est là d’autant que le monde entier nous regarde et prépare en secret notre ruine si, après le Brexit et l’élection de Trump le troisième domino venait à tomber. Erection ou destruction des murs, ouverture ou fermeture de la France, pari sur une Europe refondée ou restauration et repli national. L’Europe, dont l’image  devenue repoussoir pour 8 candidats sur 11,  reste non seulement la première puissance économique du monde mais le seul continent qui défende un certain nombre de valeurs pour nous essentielles. Dans ce paysage ou dans cette conjoncture il n’y en a qu’un seul qui soit  –malgré tout[5] -  capable de rompre avec un libéralisme punitif (cultivé par F. Fillon « serrez-vous le ceinture ! »),  de dénoncer la France de la peur, d’en finir avec un déclinisme ravageur, de renouveler le personnel et les pratiques politique corporatistes, de réaliser l’union  et de la gauche et de la droite sans laquelle il n’est pas possible d’en finir avec les rigidités françaises  et d’affirmer une vision clairement européenne -avec Martin Schulz peut-être de l’autre côté du Rhin-. Dans ces conditions mon choix est fait, il faut donner une vraie légitimité à un candidat prêt à changer l’image de l’Europe, à  faire de cette Europe prétendument bourgeoise et arrogante, une Europe véritablement sociale.

Un banquier d’affaire !

« Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes,
des dimensions, des sens, de l'affection, de la passion … Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ?Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez,
ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas » ? 

 

C’est à la très célèbre riposte, à  l’indignation courroucée de Shylock, l’usurier, que je pensais quand l’égérie de l’extrême droite s’est moquée, à Nice, dans la ville de toutes les forfaitures, de son rival… Celui-ci lui a répondu en critiquant ses positions mais en lui reconnaissant une certaine humanité. Il aurait pu lui répondre : « une banquier d’affaire n’a-t-il pas de l’affection, de la passion… si vous licenciez des ouvriers ne nous indignons nous pas »?

Déshumaniser l’adversaire a toujours été la tactique de l’extrême droite ; faisant feu de tout bois, retournant sa veste, attrape tout captant tous les héritages[6], la candidate assassine est passée cette fois-ci sans état d’âme de la stigmatisation d’une race à celle d’une classe : un banquier est nécessairement un rapace sans scrupule qui ne peut que chercher à étrangler les plus petits.

S’indigner sans doute ne suffit pas mais contrevenir aux lois d’airain de l’économie est pure démagogie et pendant une heure le candidat à su, lui, expliquer aux ouvriers de Whirlpool soudainement apaisés,  dans un exercice qui est un modèle de pédagogie, rien de moins que le principe schumpéterien de la destruction créatrice consubstantiel à l’économie de marché[7].

« Pour être bon philosophe il faut être sec, clair, sans illusion. Un banquier qui a fait fortune a une partie du caractère requis pour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire voir clair dans ce qui est »

Ainsi parlait Stendhal dans une lettre citée par Nietzsche. « Voir clair dans ce qui est », oui, il faut commencer par là et l’ancien banquier d’affaire qui, comme l’a révélé Varoufakis, a voulu s’interposer entre la Grèce et l’Allemagne pour négocier les termes d’un accord de long terme, n’est pas le moins bien placé pour tenter de tenir ensemble les impératifs du marché et les exigences sociales et écologiques[8] qui sont essentiellement les nôtres.

 

 

[1] Le « néo-libéralisme » est une trahison du beau mot de « libéral » et de « libéralisme » car il ne vise pas la liberté par l’équilibre des pouvoirs mais l’efficience via des contrôles et des normes. Sa liberté se limite à la liberté d’entreprendre et s’accommode très bien de la disparition des autres libertés (cf., Chine, Russie…) dont ne se soucie guère le populisme de gauche radicalisé prêt à jeter l’enfant (la liberté) avec l’eau du bain (le néo-libéralisme).

 

[2] Projet ambigu : la France d’en haut des grandes métropoles qui réalisent les deux tiers du PIB peut très bien exister sans la France d’en bas. Les classes populaires de la France périphérique (Ch. Guilluy) peuvent très bien en effet être mise hors d’état de nuire en instituant un revenu universel.

[3] Il clame par ailleurs sa tendresse pour Mitterrand (et pour De Gaulle !) en oubliant que, comme tous les autres socialistes, il s’est empressé lui aussi de « trahir » (« celui qui n’est pas prêt à la rupture avec le capitalisme ne peut être socialiste ») et de prendre, dès 83, le tournant de la rigueur.

 

[4] Quelle que soit sa responsabilité dans l’absence de croissance de l’Europe, l’euro a eu un effet protecteur et stabilisateur comme l’a montré J. Arthuis. « L’éclatement mondial de la chaîne des valeurs » (les ¾ des pièces d’air-bus sont importées, même chose pour l’automobile) font par ailleurs, de toute restauration du franc et de la France d’antan, une plaisanterie.

[5] Malgré le « progressisme » i.e le culte schumpeterien de l’innovation qui incarne justement l’esprit du capitalisme et le jeu pervers de la compétitivité qui permet de tenir en respect le salariat.

[6] Refuser de hiérarchiser les maux, mettre les deux candidats sur le même plan (le « ni-ni »  est passé à gauche où le sectarisme est encore bien vivant) est en ce sens une énormité, prétendre, comme F. Nordon, que le libéralisme alimente et nourrit  le tribalisme est une fanfaronnade idéologique et une contre-vérité : le score du FN était déjà très haut sous Mitterrand et personne, en politique, ne peut rien prévoir à 5 ans de distance.

[7] Au croisement de la vision progressiste de Marx et de celle, tragique, de Nietzsche la destruction créatrice c’est l’ouragan perpétuel de l’innovation qui a pour conséquence la destruction des entreprises les moins performantes et le déversement des ouvriers vers d’autres secteurs. Dans l'ordre politique, pas de meilleur exemple de destruction créatrice que l’explosion ou la fragmentation des vieux partis provoquée par la nouvelle donne, l’innovation de La République en marche qui ouvre la porte à des recompositions qui seront sans doute positives !

 

[8] Elles ont disparu de la campagne car, si elles sont vitales pour tous (qui ne voudrait pas voir disparaître les perturbateurs endocriniens ?) elles ne sont pas responsables des clivages politiques.

 

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