Poétique d'une ile

LA POÉTIQUE D’UNE ILE

 

Sur la presqu’ile de Giens, partiellement dévastée par l’industrie de l’entertainment, on s’embarque pour Cythère. Cythère, à cette heure, c’était pour nous l’ile de Port Cros sur laquelle une touffeur biotopique très serrée est désormais protégée des agressions humaines. Il est interdit d’y construire, d’y rouler et même d’y craquer une allumette ; au début du siècle dernier, l’ile s’était entièrement embrasée.

 

En traversant des 3 milles marins qui nous séparaient du rivage je me demandais comment et en quel langage traduire les impressions, les illuminations que laissent en nous sous forme de traces, d’empreintes, de sillons  vite recouverts, cet Eden d’azur  à la rousseur épineuse qui apparait tout à coup dans l’éclat solaire.

 

A la limite il n’y a que l’arbre qui soit vraiment pris dans le tissu du monde. L’homme, privé de racine, "mauvais conducteur de la réalité" (Reverdy), reste un errant qui passe à côté des choses, c’est en tous les sens du terme un arbre renversé comme le  disait Aristote ; mais c’est aussi, par la même  un animal symbolicum, celui qui s’est arraché à l’étroitesse de sa condition de nature. Parce qu’il produit des symboles et peut nommer le monde,  ses racines ne sont-elles pas plus essentiellement dans le ciel ? Reste à trouver les mots qui ne mentent pas, les mots qui rencontrent la chose car chaque mot a sa chose et chaque chose, son mot, disait Nicolas Bouvier.

 

Car loin que le monde nous soit donné, loin qu’il y ait un monde unique au fondement de tous les mondes possibles, les mondes n’arrêtent pas de se configurer et de se reconfigurer dans des versions différentes en fonction des chemins d'accès, des mots ou des symboles que chacun bricole en fonction de sa culture, de son histoire, de sa spécialité. De sorte qu’il y a un pluralisme essentiel des mondes. Ils varient selon les points de vue ou les perspectives aurait dit Nietzsche.

 

J’ai trouvé cette idée par hasard, chez un philosophe qui n’appartient pourtant pas à la mouvance dont j’ai l’habitude de me réclamer, Nelson Goodman. Idée féconde me semble-t-il en ce sens qu’il apparait qu’il n’y a pas de différence entre philosophes, scientifiques ou artistes. Tous  en effet manient la vérité selon des procédés communs puisque chacun d’entre eux feint, fictionne (fingere) ou procéde activement (telle était la force originairement formatrice, le processus dynamiques de symbolisation donnant accès aux choses que Humboldt reconnaissait au langage) à la reconception du monde, la science, médiation parmi d’autres, n’étant jamais, comme dans le Timée de Platon, qu’un conte vraisemblable. Ces systèmes de symboles ou de formes symboliques comme disait Cassierer,  accroissent notre compréhension du réel et donnent naissance à la prodigieuse multiplicité des mondes 1. C’est le cas en particulier des mondes qu’offrent les arts : ainsi la vision de Van Gogh ou celle de J. Joyce font monde et ces mondes sont tout aussi réels que celui qui constitue notre cadre habituel.

 

En m’appuyant sur cette poétique généralisée  j'aimerais, pour parler de l’ile à laquelle nous abordions, privilégier les mots et les symboles des sciences, pour moi plus évocateurs que toute vaine littérature. Et d’abord, cette poétique de la terre qu’est la géologie. Sous la coque du navire la plaine abyssale nous sépare du bloc corso-sarde qui, nous dit-on, s’éloigne toujours plus dans l’immense dérive des continents. Cela certes on nous le dit mais ce que l’on voit, ce que l’on sent c’est que la terre est ici tapie et vivante, constituée d’un vieux socle de roches feuilletées en permanente refonte, faite de vagues de schistes rubané qui en surface se décomposent pour donner naissance à une épaisse et luxuriante couverture végétale de chênes verts, de chênes lièges, de pins d’Alep, d’euphorbes arborescents, d’herbier de posidonie, d’asphodèle de Chambaron, de dauphinelle de Corse, de cistes et lentisques… Et que dire des oiseaux, tous des nicheurs aux cris déchirants et lascifs à la période des amours !  Il y a ce fou de bassan qui fond sur sa proie à plus de cent kilomètres à l’heure, la mouette rieuse,  l’océane à crête, le puffin cendré et quand on plonge dans les eaux transparentes, des algues corallines, des anémones encroûtantes, des gorgones rouges, des oursins granuleux, des castagnoles roses qui abritent tant de poissons et d’invertébrés… Parmi les romarins à la quadruple floraison, les myrtes odorantes, on trouve des arbousiers sur lesquels se développent  les larves du pacha à deux queues friand de fruits décomposés et qui s’enivre d’alcool. Je dois dire qu’étant enfant j’étais, en été,  toujours à l’affut de ce papillon, borboleta, mariposa, butterfly, Schmetterling (que des noms évocateurs !) aussi beau que rare. Ce grand et brun voilier tout passementé d’or et de nacre, on l’appelle le Jason… et nous voici renvoyés à une des figures mythiques les plus puissantes de l’Antiquité : l’expédition risquée des Argonautes à la conquête de la toison d’or indispensable pour assurer, à Jason, son trône. Preuve, s’il en était besoin que science comme mythe, travaillent depuis toujours à faire des mondes du monde.

1) "Toute substance (individuelle) est un monde entier ou un miroir de Dieu ou de tout l'univers que chacune exprime à sa façon à peu près comme une même ville est diversément représentée selon les différentes situations de celui qui la regarde" écrivait Leibniz. Ici c'est bien le point de vue qui fait le sujet et non l'inverse.

 

 

 

 

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