Retraite

Du retrait de la retraite

 

Nous nous sommes finalement résolus à célébrer l'événement : il est commun, banal, anodin mais il est en même temps décisif -il casse la vie en deux et en général il ne la casse pas par le milieu. Mais puisque célébration il y a, alors il faut un discours : je ne saurais concevoir de fête à laquelle manque un discours, une prise de parole. Il faut un discours pour fonder l'événement en signification et pour le faire peut-être sortir un moment de l'indifférence, de la nuit de l'oubli. Je regrette simplement qu'il me revienne de le tenir : je me sens en cette occasion, plus hébété que jamais comme si la parole aussi allait me déserter : la retraite va mal aux vieux hussards de la République. Ils devraient finir sur les planches. Mais la chose, il est vrai, est relativement rare -n'est pas Molière ou Cézanne qui veut ! -, alors il faut faire face même si, à l'évidence ils ne savent pas bien quoi faire de ce temps surnuméraire qu'il leur est accordé, les hussards en question. Raison de plus pour parler, pour faire un discours, pour transformer, en les clarifiant, des affects tristes et déprimants en affects joyeux et toniques. Raison de plus pour célébrer, pour donner une cérémonie. Béatrice l'a voulu avec tambours et trompettes, cadeaux et flambeaux. Une retraite aux flambeaux, c'est cela que j'aurais aimé si en Provence cela n’était, comme vous le savez interdit. Alors donc quelques mots :

 

Vous êtes radié des cadres, votre carrière est interrompue c'est la note que j'ai reçu du Ministère, il y a quelque temps. Comment être plus cruel, comment annuler ou effacer plus définitivement ce qu'on appelait hier une personne ? Quand on a été seulement professeur mais vraiment professeur on aimerait qu'on s'adresse à vous, autrement, par exemple  :  merci pour vos services et tous nos souhaits pour une retraite bien méritée.

 

Ce n'était vraiment pas en effet la peine d'en rajouter : car enfin, inutile de biaiser, d'édulcorer les choses : la retraite porte bien son nom, ce n'est la jubilacion des Espagnols ; c'est pour tout le monde un drame intime que chacun vit à sa mode et sur son mode, un drame que personne d'autre que l'intéressé ne peut comprendre et dont il n'est pas possible de parler. C'est le moment où l'on bascule définitivement dans le 3è âge, où les autres commencent, c'est inévitable, à vous regarder autrement comme si on avait perdu toute légitimité, tout droit à l'existence. Depuis longtemps j'avais gardé par dévers moi ce texte d'Hemingway qui n'est certes pas lénifiant, lui, et que je trouve encore si juste : je vous lis : La pire mort pour quelqu'un est de perdre ce qui forme le centre de sa vie, et qui fait de lui ce qu'il est vraiment. Retraite est le mot le plus répugnant de la langue. Qu'on choisisse de le faire ou que le sort vous y oblige, prendre sa retraite et abandonner ses occupations - et nos occupations nous font ce que nous sommes - équivaut à descendre au tombeau. Oui, l'enseignement est bien pour certain le centre de leur vie, la chair de leur chair et l'os de leurs os. Qu'advient-il alors le jour où il vient à manquer ? Si pour quelques-uns derrière le professeur il y a l'homme, pour d'autres, c'est exactement le contraire. Et comme pour ces derniers, ce métier a pour seul défaut de comporter trop de vacances -les gens qui nous envient ne s'imaginent quel supplice peut constituer pour un professeur le temps mort, la vacance des vacances-- l'idée d'être radié des cadres et d'être mis définitivement en vacances est proprement intolérable.

 

J'entend bien, l'école est en agonie, et l’on ne la réforme que pour à terme la liquider, c'est un lieu clos qui est en crise comme tous les lieux clos, et cela pour deux raisons fondamentales : parce qu'elle a du mal à prendre en compte le seul événement nouveau, totalement inouï, sans précédent qu'a vu surgir le XXe siècle, la naissance du phénomène de masse qui de la guerre de 14, aux défilés de Nuremberg, et à Loft Story, sous une forme belliqueuse ou pacifique, occupe le devant de la scène. L'école est en agonie aussi, parce qu'elle appartient aux choses passées vue qu'elle est contemporaine des sociétés de disciplines dont parlait Foucault alors que nous sommes entrés dans une société ouverte et dispersive, une société de contrôle, dans laquelle la frontière qui sépare l'école de l'entreprise sera effacée et où une terrible formation continue, une terrible discipline adaptative finira par remplacer l'enseignement républicain que nous avons connu et aimé. Mais si l'école est à l'agonie, si les élèves ne supportent plus du tout l'enfermement dont ils pensent être l'objet, n'est-ce pas alors justement le moment de déserter, l'occasion de quitter ce navire en perdition ? À cela je répondrai deux choses : privilégié parmi les privilégiés, j'ai trouvé refuge dans les 10 dernières années de ce qu'il est convenu d'appeler ma carrière dans ces classes préparatoires, dans ces rares lieux d'élection où, tant bien que mal, un professeur peut encore exercer son métier. Mais je dois dire aussi que même face à un public rebelle comme j'en ai eu en lycée technique pendant des années, j’ai essayé de garder sauves un certain nombre d’exigences et que j'ai pu ainsi connaître de très grandes joies. La liquidation de l’enseignement est inévitable, mais il n’a jamais pourtant été question pour un certain nombre d’entre-nous de transiger et de baisser la garde. Et puis refuser la garderie et l’animation pédagogique, affronter les fauves tous les matins, il n'y a pas de meilleur moyen pour vous faire tenir debout.

 

Tenir debout, c'est bien de cela qu'il s'agit. La vérité d'une vie n'est pas celle d'un naufrage.  Vieillir ce n'est pas seulement un interminable travail de renoncement et de deuil, c'est aussi, dit Goethe, se retirer progressivement du monde des apparences. C'est sur la signification de ce retrait qu'on pourrait gloser quelque peu.

 

Partir à la retraite, l'expression est consacrée, c'est partir et c'est se retirer. Mais ce départ et ce retrait  peuvent avoir un autre goût que celui aigre et amer du regret, du repentir une tout autre couleur que celle grise et blafarde de la résignation. Je pense à Montaigne qui prit sa retraite à 38 ans : finie la mairie de Bordeaux, finie la comédie ou le battelage du monde, l'heure à sonner d'être non pas ceci ou cela, maire de Bordeaux ou représentant du Roi mais pour enfin être, non pas pour être soi, mais pour être là, ici et maintenant, pour exister, les Allemands disent Dasein, pour être à l'écoute de la vie. Heureux donc ceux qui ont la sagesse de se retirer du devant de la scène là où dirait Shakespeare, l'on se pavane, pauvres comédiens, juste une heure pour disparaître ensuite et pour toujours...

 

Pour donner à ce mot de retraite si souvent associé à l'échec et à la défaite le sens noble de la générosité on pourrait penser aussi à la Bible, en tout cas au commentaire que la kabbale d'Isaac de Louria donne de la création. Retraite, pour traduire le mot en hébreux c'est Tsimtsoum. La question de Louria est la suivante : comment peut-il y avoir un monde si Dieu est partout ? Si Dieu est tout en tout comment peut-il y avoir des choses qui ne soient pas Dieu ? La réponse c'est tsimtsoum :  la rétraction, la contraction, la concentration. Dieu s'absente de lui-même pour permettre au monde, à la mer, aux continents d'exister. C'est la retraite de Dieu, la retraite du 7e jour où Dieu se retourne vers son œuvre pour la laisser être et la contempler.  Voilà sans doute le sens qu'il faut donner à sa retraite : surtout ne pas parler de soi, mais au contraire se faire petit, inapparent et silencieux, pour enfin être à la mesure de ce qui est, pour enfin s'effacer afin de pouvoir rendre grâce. Comme Ulysse quittant Ithaque il faut quitter la vie passée et ce métier qui a été une passion et qui vous a porté parfois au plus haut degré de l'extase, non pas en pleurant sur eux mais en les bénissant. Cultiver l'art de se détacher et de disparaître afin que les autres soient c'est peut-être ça le grand art, celui auquel tous un jour il faudra tous nous exercer.

 

La retraite enfin, acception du mot un peu différente, c'est le lieu secret où l'on se retire. Tous ceux que par bonheur j'ai rencontrés sur ma route depuis 40 ans, je vous ai fait venir ici, dans ce qui était une retraite ; mais il faut bien avouer que les retraites ne sont plus ce qu'elles étaient : ce qui était désert, base arrière, ressource profonde, territoire secret est devenu ici, avec la construction du nouveau musée un carrefour international, un lieu d'encombrement et de vulgarité. Voyez c'est sur la retraite perdue qu'il faut maintenant pleurer, c'est elle qu'il faut regretter ! Renversement du pour au contre, tremblement et oscillation du mot, pardonnez cet exercice de style, il n'avait pour fin que d'engager une dynamique de détachement si opposée à mon inclination mélancolique.

 

Il faudrait conclure mais comment le pourrait-on ? On m’a parlé d’un professeur qui, même le premier jour de l’année, commençait invariablement son cours par un : Je continue. C’est comme cela qui je voudrais finir, en disant moi aussi : je continue

 

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