Phénoménologie

Qu’est-ce que la phénoménologie ?

 

Tandis que j’essayais d’expliquer le sens que je donnais au mot de «  phénoménologie" -à la phénoménogie qui m’accompagne depuis 60 ans, à celle qui seule m'importe et qui ne fait qu’un avec ma vocation : celle de Heidegger- je me suis vu reprocher, peut-être à bon escient,  un certain «  verbiage" et réclamer une version "pour les nuls »… 

C’est maintenant par ce biais que j’aimerais d’abord prendre la question.

1- il n’y a pas de version pour les nuls et il ne peut pas y en avoir et cela pour la bonne raison que l’humanité de l’homme ne se détermine pas par des caractéristiques biologiques ou raciales (ça c’est pour les nazis), ou par les capacités cognitives qui peuvent différencier les membres de notre espèce mais par la seule ouverture au monde qui caractérise l’être-au-monde que nous sommes.  Tous, en tant qu’homme, nous avons été, disait Beaufret, "frappés d’ouverture" ; à cet égard il n’y a donc pas plus de doctes que d’ignorants ou de « nuls".

2- Il ne peut y avoir de version "pour les nuls" parce que la phénoménologie  n’est pas une nouvelle théorie philosophique ou une nouvelle école qui serait particulièrement abstruse mais tout simplement l’épreuve humaine de la phénoménalité. C’est incompréhensible ? Mais penser, c’est d'abord avoir le goût des mots et, à chaque fois, Heidegger fait travailler leur étymologie  pour les rendre audibles, «  gouteux" et fait retour à la mise de fond grecque de la philosophie ; il n’y a là aucune prétention ni aucune cuistrerie même si, comme chez tout grand penseur, il faut aussi se familiariser avec la précision de son vocabulaire. "Epreuve humaine de la phénoménalité", rien de compliqué à cela mais au contraire quelque chose de très simple et de si simple qu’il nous échappe par excès de proximité.   Philosopher en effet c’est entrer dans l’étonnement d’être et rien d’autre, être ramené à ce monde qui est parce qu’il paraît (dans phénomène  il faut entendre le phaïnesthaï, paraître). Cet étonnement a mise en route la philosophie et n’a cessé de la commander et de la régir de part en part (ainsi que le dit le mot grec archèin : commencer et commander). Vivrions-nous  trop dans le divertissement, le sensationnel, l’insignifiance pour que cela puisse encore nous toucher ?  Les poètes seraient-ils seuls à habiter le monde, selon l’expression de Hölderlin ?

Voilà déjà  un premier point très simple mais gros d’implications multiples : avant toutes les constructions théoriques, la phénoménologie cherche à revenir "aux choses mêmes" (zur Sache selbst, c’était le mot d’ordre de Husserl), au phaïnomenon, au point focal du coup de fondre, au point d’origine du paraître, à la rencontre, toujours étrange et insolite du quelque chose. Pourquoi quelque chose et non pas rien demandait Leibniz…

C’est Heidegger qui me semble t-il a été le plus loin en montrant comment notre rapport au monde a été modifié de fond en comble par la révolution scientifique galiléenne et par la technique. 

La science manipule les choses et renonce à les habiter disait en ce sens Merleau-Ponty :  ainsi il n’y a plus vraiment aujourd’hui de nature mais des stocks disponibles, plus de terre mais une planète exploitable à merci, saignée aux quatre veines, plus de forêts mais des espaces verts, plus de rivière et d’arrière-pays mais des parcs de loisirs pour pédalo, VTT, 4X4, squads et autres véhicules, plus de demeures ou de ville ouverte sur la vérité des choses mais des concentrations urbaines uniformes, plus de maisons mais des machines à habiter, plus d’agriculture mais une industrie motorisée d’alimentation, plus de paroles (ce par quoi le monde advient) mais un langage computationnel, un système de signes insignifiants et formalisables, livrables comme tel à la cybernétique et à l’informatique. La lune elle-même disparaît comme lune pour ne devenir qu’un paramètre de l’entreprise technique de l’homme.. "Ce n’est plus une terre sur laquelle l’homme vit aujourd’hui ».

Ce qui est en jeu ici  c’est l’opposition totale qu’il peut y avoir entre la science et la philosophie, pour la première, qui progresse et va de l’avant, c’est de plus en plus compliqué, pour la seconde qui fait retour amont c’est de plus en plus simple à mesure qu’on s’approche du point aveugle et de l’inaccessible source nourricière qui nous tient dans l’émerveillement : il y a quelque chose. La pensée pour Heidegger n’a d’autre visée que de nous replacer « là où nous sommes déjà » mais de telle sorte que nous y soyons pourtant d’une façon toute à fait neuve. « Ce que tu cherches, cela est proche et déjà vient à ta rencontre » écrivait Hölderlin. On songe aussi au propos du fondateur de l’école Soto, maître Dogen : « A la fin, les montagnes sont des montagnes et les rivières des rivières ». Ce qui est la définition de l'Illumination..

D’une certaine façon tout est dit dans l’écrit posthume de Husserl intitulé : L'arche originaire Terre ne se meut pas. Recherches fondamentales sur l'origine phénoménologique de la spatialité de la nature" (1934).  Husserl n'y conteste nullement la valeur de vérité de la découverte de Copernic et Galilée : il demeure acquis que la Terre tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour d'autre chose. Simplement, selon lui, la Terre  est le sol originaire et insubstituable de notre ancrage corporel : pour nous, elle n'est donc pas en mouvement. C'est l'oubli (Heidegger parlera de l’oubli de l’être) de cette relation primordial du corps au sol qui le soutient qui constitue la "faute originelle" de la modernité scientifique. Il montre que la distance théorique que nous prenons avec la Terre lorsque nous imaginons qu'elle est une planète comme une autre risque d'ébranler un enracinement premier. Par notre histoire et nos représentations, nous sommes fondamentalement des êtres géocentés et notre pensée n'est pas une pensée hors sol ». Il n’y a là aucune epistémophobie ou technophobie mais simplement une volonté de reconduire  l’astronomie à sa source originaire : le corps propre se mouvant sur le sol irréductiblement immobile de la Terre. Mais soyons sans  illusions,  "la pensée technique et calculatrice forte des effets du progrès est presque impossible à ébranler » dira Heidegger. Réaction antimoderne et technophobes ? elle est dépourvue pourtant de toute nostalgie ; elle est plutôt la reconnaissance de  la mutation fondamentale de notre rapport au monde depuis que règne sans partage la toute puissance de la technique depuis que la mathésis érige en norme du savoir le pouvoir ou la domination et prescrit aux choses de la nature d'apparaître non pas eu égard à notre perception, à notre commerce avec le monde mais en conformité à un projet qui les façonne au préalble, que dans la mesure où ils se prètent à une construction qui les rend aussi univoquement définissbles que le sont pour le mécanaicien les rouages d'une machine. Ainsi par eemple, soigné par la mathésis le langage naturel foisonnnt sera réduit à des dénominations univoques et parler sera calculer.

Voilà ce que, très vite, trop vite, je peux dire en l’ "énonçant" le plus clairement possible car le « concevoir", le concept (capere = saisir, rassembler) à la différence du logos grec  qui est un apophainesthaï,  suppose encore une avancée, une insurrection de l’être humain, de l’ego cogito contre ce qui est...

'J'ai passé sous silence -et pour cause !- l'entre-appartenance de l'éclaircie et du retrait, l'inséparabilité de l'ouverture et de la fermeture  qui est le fait de la moindre apparition et que la Phénoménologie de l'Esprit, celle de Hegel, résorbait lorsque la substance devient effectivement sujet et que le point de vue de la conscience (für uns) passe de la certitude à la vérité.  La science des expériences de la conscience,  qui récapitulait dans la savoir absolu la totalité définitive du sens en un système ne peut le faire qu' au prix d'une dénégation de la finitude. Mais tout savoir présuppose un espace de dévoilement dont l'homme n'est pas la cause et le monde comme horizon de sens précède et déborde l'être fini que nous sommes. Si l'oeuvre qu'est par exemple le temple grec érige et consacre un monde, elle fait du même coup ressortir ce qu'il ne saurait absorber, ce que l'Esprit ne peut dissoudre dans son mouvement d'accès à la pleine certitude de soi.   C'est ce que Hiedegger rassemble sous le nom de la terre. L'oeuvre fait venir dans l'ouvert le combat du monde et de la terre, il révèle le caractère d'ouverture de la terre sans jamais viser à élucider l'être de la terre, se contentant de la laisser se déployer comme telle en imposant sa fermeture. L'oeuvre produit la terre, la pose dans l'ouvert comme ce qui se ferme". "Quand doit-il y avoir oeuvre ? Quand il y a terre et monde dans le là ouvert, quand il y a vérité". Telle est l'essence polémique de l'oeuvre : la terre ou la phusis reste au coeur du dévoilé la réserve insondable, la ressource présupposée et toujours renouvellée. Pas de parution sans réserve, d'apparition sans disparition, pas de salut sans péril, tragédie de l'alèthéia. 

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