Heidegger

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En quoi pouvons-nous nous dire heideggeriens ?

 Wer groß denktmuss groß irren

Celui qui pense avec grandeur il lui faut grandement errer

M.H.

 

Et d'abord essayons de nous débarrasser du katekon (1) qui fait régulièrement rebondir tous les dix ans le débat sur le nazisme de Heidegger même s'il est sans doute beaucoup trop tôt, après la publication des Schwarzen Hefte, de ces cahiers de molesquine noire, pour parler  de "l'affaire Heidegger" sans déchaîner à nouveau, de part et d'autre, les invectives et la haine : au déni, à l'euphémisation, à l'insupportable dévotion, à l'agaçante piété, à l'inconditionnel déférence  des heideggeriens trop pressés plus que jamais d'éteindre l'incendie d'apparence gravissime venu cette fois-ci d'outre-tombe, répond immanquablement un procès stalinien cherchant à disqualifier à jamais Heidegger (comme le disait G. Granel à propos de Farias) et à nous empêcher de le lire, un délire interprétatif et une impitoyable curée médiatique[2] venue de la part de journalistes ou d'intellectuels qui n'ont jamais lu ni les carnets ni l'oeuvre de Heidegger ; la médisance et l' hystérie journalistique  se répandent comme une traînée de poudre et elles ont cette fois-ci toutes les chances de l'emporter. Contentons nous de quelques remarques pour essayer d’entâmer simplement une tache de "désobstruction".

 -Notons d'abord que Heidegger n'a pas voulu dissimuler cet antisémitisme ordinaire, ces clichés qu'il reprend sans aucun esprit critique et qui, il faut bien le dire, font corps avec ses crispations d'homme du terroir enraciné dans sa contrée mais que l'on retrouve aussi dans toute la philosophie allemande : le juif déraciné (Heimatlos, Bodenlos, Geschichtlos, Weltlos...), incarnation particulièrement méprisable  de la conscience malheureuse pour Hegel, incarnation destinale ou historiale (Geschitlich, Geschicklich) de la Machenschaft ou du Gestell dans lequel il est eingegliedert et avec lequel il entretient une très profonde affinité pour Heidegger, a partie liée avec l'argent, le commerce, le calcul, la tricherie (schieben), le capital, le marché mondial, la technique qui culminent dans les Riesige, dans le gigantesque affairé à indifférencier le monde... ; cela le rend particulièrement inapte à accéder à l'essentiel, au "domaine de décision eu égard à l'être" appelant à un « nouveau commencement » et Husserl lui-même, le dédicataire renié de Sein und Zeit est resté captif, écrit Heidegger, d'une "rationalité  vide", d'une rationalité formelle et sans teneur qui rappelle celle qu'il dénonçait déjà en 29 à Davos chez les néo-kantiens Cassierer, Cohen ou Natorp et qui est celle-la même que l'on retrouve dans le bolchevisme, le nazisme et l'américanisme entrés en lutte pour la domination mondiale, le judaïsme n'ayant à cet égard aucune sorte de privilège, tous les hommes étant exposés au calcul qui les arrache au monde.  Avec le calcul en effet on ne peut « rien  faire », « rien entreprendre »,  nichts anfangen,  rien commencer.

-Cet antisémitisme, en ces sombres temps,  était alors le lot très commun de bien des européens et s'il est vrai que Heidegger n'est pas un auteur fondamentalement antisémite appelant à la violence et à la haine raciale et que  les 14 fragments incriminés occupant deux pages et demi (sur les 200O pages des carnets dont l'intérêt ne saurait se réduire à cette question) ne sont en rien des Bagatelles pour un massacre,  ces "broutille"s ou ces "affleurements antisémites" selon l'exquise euphémisation de Gérard Guest  semblent pourtant gravissimes comme celui-ci a l'honnêteté de le reconnaître : même si, entre 1938 et 1941 Heidegger, semble t-il,  ne pouvait en rien soupçonner l'extermination qui attendait les juifs d'Europe, l'antisémitisme, quel qu’il soit, ne peut être considéré comme une défaillance ou une erreur de la pensée, c'est un saut hors de la pensée,  c’est" le déni, dit-il, de l’humanité de l’autre homme. Voilà en quoi la moindre trace de préjugés antisémites, chez qui que ce soit, est accablante, insupportable. A fortiori chez un très grand penseur qui a porté par ailleurs au plus haut, dans ses œuvres de pensée, la dignité de l’être humain ; l’exigence de ce que c’est qu’être humain".

 

«Heidegger, notons le aussi, ne se reconnaît pas comme antisémite, il refuse d'être cata-logué comme tel ainsi que l'atteste ce fragment du carnet noir dans lequel il affiche, comme Nietzsche, son mépris de l'antisémitisme et cherche à se démarquer du racialisme nazi -la forme la plus barbare et exacerbé du nihilisme avec laquelle commença "l'explosion du mal sous la forme du pire"- auquel il aurait pu, son confort le lui commandait, faire allégeance :" Précision à destination des ânes: ces remarques n'ont rien à voir avec l'"antisémitisme". Lequel est si insensé (töricht) et si abject (verwerflich), qu'il soit sanglant ou non il est analogue à l'attitude "insensé(e) et condamnable" que » le christianisme juif » a eu vis-à-vis des païens, écrit-il. Les sociétés païennes, les sociétés africaines par exemple, sont sans Etat, sans écriture et sans histoire pour reprendre les termes privatifs d' une ethnologie qui est fille du colonialisme mais imputer ces prétendues carences à une infériorité raciale (Jules Ferry) c'est ce que Heidegger aurait refusé, lui qui met toujours le mot "race" entre guillemet parce qu'il voit dans la race et la sélection raciale un effet de la Machenschaft, une conséquence de l'accomplissement de la métaphysique comme métaphysique de la volonté de puissance. La théorie des instincts du "juif Freud" n'a pas d'ailleurs pas échappé non plus à ce biologisme honni ou à  ce biocentrisme nazi qui gère les patrimoines génétiques et fabrique de l'humain comme on le ferait avec du bétail[3]. Il reste a démontrer que ce qui ressemble à un antisémitisme culturel ou métaphysique qui est un délit de l’esprit, est moins criminel ou plus supportable qu’un antisémitisme ouvertement raciste.

-On pressent qu'à l'arrière fonds de ces calamiteuses remarques se trouve, en filigrane, la présence ou la résurgence de la  rivalité mimétique qui a souvent marqué les relations entre juifs et allemands : il y a un autre peuple élu que le peuple juif et il est voué lui aussi à monter en puissance pour  la domination mondiale et pour... l’apocalypse. C'est ce qui apparaît lorsque Heidegger (oubliant qu'il n'y a ni prosélytisme ni impérialisme juif)  parle du complot mondial des juifs (on n'est pas loin du Protocole des sages de Sion avec cette différence que la machination technique qui définit l'homme est un processus autonome et sans maître qui n'est plus depuis longtemps aux mains de l'homme); Comment ceux qui "ont toujours vécu selon le principe de la race" ((lieu commun de l'antisémitisme) auraient-ils pu  s'opposer à la politique raciale instaurée par les lois de Nuremberg ? Mais, comme le fait remarquer F. Fédier, il ajoute que l'organisation de l'élevage racial qui vise à promouvoir une race supérieure d'êtres humains ne prend pas sa source dans la "vie" car elle n'est n'est devenue possible qu'à l'époque de l'histoire de l'être qui est la nôtre, i.e. à l'époque de la Machenschaft qui, écrit-il,  dépouille les peuples de tout ce qui peut leur conférer de la race (rassig, ce qui a de la classe, n'est pas rassisch, racial). La rivalité mimétique n'aurait alors plus lieu qu'entre le nazisme et la Weltjudentum, i.e. non le peuple juif mais le monde juif planétarisé, fruit de la collision du monde juif avec le monde métaphysique (Fédier).  La rivalité entre le  prophétisme des grands prophètes juifs dont personne n'a encore percé la part de secret (das Geheime) et la prétention de Hitler à prophétiser  est d'un autre type. Le mot "prophétie" à propos d'Hitler est  mis entre guillemet, elle n'est plus que le symptôme d’une "volonté de puissance" exacerbée qui veut maîtriser l'avenir et repousser ce que l'histoire a de destinal. Heidegger n'hésite pas stigmatiser cette prétention avec une ironie glaciale.  Mais   la guerre mondiale dans laquelle se manifeste le combat entre nazisme et Weltjudentum ne peut avoir d'autre fin que ell-même et elle pourrait aboutir à l'arrachement des peuples à leur race. Mais Entrassung n'est pas déracialisation mais dépouillement de ce qui confère de la race, perte pour un peuple de son  histoire,  privation pour l'humanité de tout sol.

Si Heidegger, accusé de négationisme, ne s'est pas tu, n'a pas fait silence comme souvent on le lui reproche sur l'ampleur monstreuse de l'extermination, si dans la conférence de Brême (1949)  "la fabrication des cadavres dans les chambres à gaz et les camps d'extermination" n'est comparée à rien d'autre (l'histoire est histoire de ce qui est unique en son genre) n'est pas banalisée et mise sur le même plan que l'industrie agricole motorisée qui est elle aussi une espèce d'une sorte de noirceur intégrale) et si Heidegger a pu parler, en philosophe, avec une force inégalée du "déchaînement de l'inhumain que nous n'avons par reconnu d'emblée en sa ruse", il gardera par contre un silence total sur la Shoah en tant qu'elle a touché de façon tout à fait unique le peuple juif comme si cette question n'était pas fondamentalement fragwûrdig. Cette incapacité à penser la Shoah ne viendrait-elle pas des remanences hellénico-germaniques qui marquent la pensée du Maître ? Dans le jeu du Geviert (de la croisée, du quadriparti terre/ciel, divins/mortels) il n'y a pas de place pour la mort articulée à la pulsion de mort, pour ce que Lacan appelle, à la suite du Saint Fond du marquis de Sade,le seul à prendre la juste mesure du Néant, la seconde mort : le point où s'annule le cycle des transformations naturelles des "molécules malfaisantes" (dit Brashi dans Juliette), la voie pure du passage au néant ou  de la destruction ad nihilum et de son surplus de jouissance, le signe véritable de la fin de l'éternité avec lequel il ne reste plus rien du défunt, le rêve pervers d'un crime ontologique.  Aux juifs a été refusé le pouvoir mourir qui appartient au Dasein de l'homme et qui demeure encore dans le champ de la maîtrise humaine,  ils ont péri, il ont été tué, écrit Heidegger, mais ils ont connu dans les camps  un autre pouvoir mourir, un pouvoir mourir que ne gouverne pas le Dasein, une apocalypse qui vient doubler l'idée de création et que Heidegger, semble-t-il, ne peut pas penser, mais qui peut se prévaloir de le pouvoir ?

-Ce germanocentrisme forcené communique avec son hellocentrisme et les Grecs, peuple de culture éclaté, incapable de faire Etat, ont toujours renvoyé aux Allemands l'image de leur propre histoire : agonistique ou rivalité mimétique encore. "la tempète qui souffle à travers la pensée de Heidegger vient du fond des âges" écrit Hannah Arendt mais ce fond des âges est toujours et de façon récurente le coup d'envoi de la pensée grecque d'avant Socrate et la pensée de Heidegger est sans doute le point culminant d'une des tendances de la pensée germanique qui dans la captation de l'origine grecque cherche à se distinguer du reste de l'Europe latine ou romaine (römisch). De même que le premier commencement a été le fait des Grecs et qu'il a été semble-t-il détruit par le peuple juif, acteur privilégié du déclin de l'Occident... voué au déracinement hors de l'être" comme le dit J.L. Nancy, l'exigence d'un autre commencement implique l'existence d'un peuple capable de l'assumer : ce n'aurait pu être que le peuple allemand.

-il semble que ce serait encore une sorte de rivalité mimétique mais beaucoup plus inquiétante cette fois-ci qui unirait le judaïsme et le nazisme, tout deux ayant succombé à la volonté de puissance (l'espoir de Heidegger d'infléchir le national-socialisme dans le sens d'une révolution spirituelle qui répondrait au nihilisme et d'un renouvelement de la nation allemande ayant été vite déçue) et s'étant soumis à l'appel de la technique ou de la Machenschaft(3°) en exacerbant les pires travers de la modernité, rivalité qui se terminerait pour Heidegger, selon Peter Trawny, par la victoire du judaïsme et l'anéantissement culturel du peuple allemand : "Le judaîsme mondial s'était efforcé pendant douze ans de détruire l'Allemagne - et y serait finalement parvenu" écrit Heidegger après l'extermination des juifs d'Europe.

-On demeure consterné par la méconnaissance de l'histoire de la pensée juive que manifestent ces carnets par un penseur pourtant expert à traquer les provenances comme si l'attention exclusive à la Geschichte annulaient les exigences les plus élémentaires de l'Historie.  C'est bien parce que les juifs étaient de toute façon "damnés" que les papes, dès le haut moyen-âge, leur ont confié les livres de comptes, qu'ils ont été relégués et condamnés à prêter sur gage et à s'occuper d'argent. Mais toute la Bible hébraïque échappe complètement à cette computation, à l'esprit de calcul et elle oppose toujours le Nom au Nombre, la singularité du Nom à tout pluriel et à toute numération (S. Zagdanski). Heidegger en savait obscurément quelque chose lorsqu'il reconnaît que "personne n'a encore pensé la part de secret que recèle le fait que les grands prophètes soient juifs".

-Cette méconnaissance peut sembler d'autant plus singulière que les analogies entre la pensée de Heidegger et la pensée juive sont nombreuses comme a pu le montrer Marlène Zarader (La dette impensée, Seuil, 1990). La rétraction du Tsim-Tsoum n'évoque t-il pas, par exemple, le retrait de l'être, la Verborgenheit au même titre d'ailleurs que le verborgner Gott de Luther (le Dieu caché)  ? et que dire de la conception heideggerienne de la parole créatrice, de la pensée comme écoute, de l'interprétation interminable, du prophétisme  poètique, de la pensée du Néant qu'ils ont en commun ? L'étoile de la rédemption de Rosenzweig, dans sa condamnation du caractère primordial d'une certaine rationalité pour qui être et pensée sont le même n'évoque t-elle pas, par exemple, la tentative heideggerienne de sortir de la métaphysique ?

-Ces propos antisémites très banals et qui n'on rien à faire avec l'extermination sont totalement absents du grand-oeuvre qui en est complètement indemne comme si Heidegger les jugeaient indignes de sa propre pensée quoique faisant partie de ce cheminement que rapporte les carnets. Aussi il n'y a aucune raison d'y voir la cellule germinative  qui, comme la peste, de proche en proche, aurait envahi et contaminé toute sa pensée -et toute la philosophie du XXe siècle qu'elle a profondément irrigué- après en avoir  "rongé les bords", selon la thèse et l'expression de Peter Trawny, responsable de l'édition des cahiers noirs. De façon délirante, il rend suspect, en sa source, la pensée d'un "manichéisme historial" de la différence de l'être et de l'étant (qui pourtant s'entre-appartiennent, Beitrage 121) et livre ainsi à la meute non seulement toute la pensée de Heidegger mais toute celle du siècle dernier. "Le monde juif planétarisé" ou le "judaïsme internationnal" fait partie intégrante, pour Heidegger, du déracinement, de l'absence d'histoire, de la pure et simple calculation à propos de l'étant et du vide de la rationalité ... qui sont la marque des temps nouveaux qui sont à comprendre à partir de l'esprit des sciences mathématisées de la nature et de la technique et qui n'ont rien à voir avec l'antisémitisme, comme le remarque justement F. W. von Herrmann. Faire de la recherche expérimentale quelque chose de "nordique et de germanique" et de la recherche purement rationnelle quelque chose d'intimement "juif" comme le disent les idéologues nazis est écrit Heidegger "une idiotie sans nom" (Apports à la philosophie, p. 191). Cela reviendrait à compter Newton et  Leibniz au nombre des "juifs" dans la mesure où les sciences expérimentales sont impensables sans le fondement rationnel fourni par le projet mathématique de la nature institué par Newton et Leibniz. Il reste que si le rationnel n'est en aucun cas référé à un esprit lié à quelque peuple que ce soit, un peuple est nécessaire pour mettre en oeuvre la Geschichte ;  le premier commencement comme l'autre commencement impliquent à chaque fois une force de commencement historiale (J. L. Nancy) propre à un peuple. Le peuple juif serait-il alors l'acteur privilégié du déclin de l'Occident, la figure singulière de la dévastation qui incarnerait la tache historiale du déracinement de tout étant hors de l'être ? L'antisémitisme de Heidegger serait alors, selon le mot de Peter Trawny 'historial".

-La pensée de Heidegger, dès 1927, avait en tout état de cause une sorte de prédisposition à ce genre d'errement dans la mesure où elle comportait "l'esquisse d'une philosophie héroïque et tragique offerte à tous les mauvais usages", comme l'écrivait Paul Ricoeur, la récupération de l'héroïsme par le fascisme s'étant faite sous la République de Weimar: l'échec sanglant de la révolution allemande appelait alors à une radicalité qui ne pouvait être que celle de la mort, Orages d'acier d'Ernst Jünger en témoigne. Ou, comme le signalait Karl Löwith, il suffisait de remplir les catégories vides du "se décider pour soi-même", "s'en tenir à soi devant le néant", "vouloir son destin" , "s'en remettre à soi-même" c'est à dire de transposer le Dasein propre à chacun en Dasein proprement allemand pour  succomber à la pire des confusions : le peuple allemand était appelé à affronter le néant et à être résolu devant la mort. "La mission spirituelle du peuple allemand... c'est la puisssance de conservation la plus profonde de ses forces de terre et de sang, en tant que puissance d'émotion la plus intime et  d'ébranlement la plus vaste de son Dasein". En mobilisant ainsi la catégories de Sein und Zeit la pensée de Heidegger apparait beaucoup plus fasciste ou archi-fasciste, selon l'expression de Lacoue-Labarthe, que proprement   nazi : l'explication de l'Histoire par le racisme constitue en effet l'essentiel du nazisme. La phrase -non prononcée en cours en 1935- de l'Introduction à la métaphysique sur "la vérité interne et la grandeur du mouvement national-socialisme" montre bien que cette grandeur ne réside pas pour lui dans le mouvement lui-même mais dans la rencontre entre la technique déterminée planétairement et l'homme des temps nouveaux et que cette grandeur ressortit proprement à ce qu'il appelle dans les Beiträge (§ 260) le gigantesque  qui trouve avec le nazisme sa figure criminelle la plus achevée. Telle est l'archive et l'archéologie du nazisme qui vaut claire opposition. C'est là en effet une opposition spirituelle qui vise à mettre au jour les conditions de possibilité du nazisme qui est "un principe barbare" (1934).  Il reste que si Heidegger se tient ainsi à l'écart du nazisme et notament de la figure triviale de son racisme biologisant (Rosenberg) qu'il méprise et de son darwinisme social dont il avait horreur, ses  propos pourraient relèver d'un antisémitisme historial qui, si limité soit-il, risque en effet d'affecter à tort  pour le public toute sa pensée de l'histoire de l'Être.

 

 Il nous faudra donc bien considérer à l'avenir, que de même qu'il y avait pour la théologie médiéval deux corps du roi, il y aura désormais pour nous deux corps de Heidegger, le corps privé d'un homme petit et faillible, victime des pesanteurs de la finitude,  des pesanteurs d’une appartenance historique qui a consigné ses préjugés dans des carnets privés voulant peut être témoigner par là de leurs intrinsèqe fragilité, d'un homme indéfendable qui n'a pas échappé à l'ensorcelement (Verzauberung dit les Beiträge à propos justement de la Machenschaft, de la propagande  et qui a perdu son honneur et le corps public d'un grand penseur dont le travail inaugural doit être maintenant abordé. Heureusement le premier corps n'a pas contaminé le second comme à fini par le reconnaître Peter Trawny, celui qui nous permet à nous, de faire face, avec radicalité, à l'hydre toujours féconde du biologisme racial, forme crépusculaire particulièrement répugnante de ce que Heidegger appelle la métaphysique (4) et qu'il a toujours combattu.

  

Le point de départ peut-être qui motive la sortie de la métaphysique, pourrait être trouvé dans cette phrase des Chemins de 1938  (p. 353) :  "C'est l'inconditionnel du pur vouloir qui menace l'homme de mort" au moment où l'étant ne se rencontre plus que comme fonds disponible pour une subjectivité au regard de laquelle plus rien ne vaut que comme affirmation de puissance. Cette affirmation motive toute une pensée qui a voulu sortir de cet enfermement dans le "pur vouloir" en ouvrant un autre rapport à tout ce qui est, un rapport que nous prendrons la liberté de qualifier de mystique  dans la mesure où il s'aventure dans la Gelassenheit selon le mot de Maître Eckhart... "L'essence de l'homme n'a rien d'humain", sa grandeur propre réside dans son abandon et son ouverture ek-statique au rien... le rapport à l'être définit de manière première et fondamentale l'être de l'homme qui n'est pas d'abord "sujet" ni "conscience" mais Dasein, l'être qui, originairement frappé d'ouverture est, dans l'éclatement d'un acte de présence (Beaufret), le "là". Comment ne pas être frappé par ce refus fondamental et grandiose de tout anthropomophisme, par ce rappel à l'ordre adressé à la philosophie sommée de revenir à sa vocation première, par cette impuissance revendiquée du Dasein (Ohnmächtigkeit des Dasein) en porte à faut avec toute la métaphysique occidentale qui  est une métaphysique de la volonté et de la puissance ?  L' abandon de toute volonté propre  consiste à se déposséder de sa subjectivité pour ek-sister comme l'être ek-centrique qu'il est, pour sortir au dehors en allant vers ce qui nous advient  par lequel nous nous  laissons approprier, vers ce lieu d'être qui nous appelle à être.  L'homme en effet, qq enfers qu'ils doivent encore traverser (comme écrit Heidegger dans une lettre à Hannah Arendt) doit apprendre qu'il ne se fait pas lui-même, qu'il ne s'auto-produit ni anthroplogiquement ni génétiquement (comme c'était le cas avec "l'humanisme politique" des nazis fidèle au programme eugéniste de la fabrication d'une race de seigneur), qu'il ne choisit ni  d'être mortel, ni de venir au monde, qu'il ne choisit ni son corps ni son sexe ni ses parents ni sa contrée ni son époque... qu'il est un être jeté ce qui définit un des versant de la "factivité" par laquelle il ne cesse par ailleurs  d'être toujours en train de faire qq chose. L'être humain c'est ainsi le Dasein, un être "excentrique" toujours déjà exilé, égaré, exproprié, caractérisé par un essentiel ne pas être chez soi (Unzuhause), un essentiel dépaysement (Unheimlichkeit) qui le décentre jusqu'à ce qui lui est autrement propre : être. L'homme en conséquence n'est humain que dans la gratitude à l'égard de ce qui lui est essentiellement autre et qui lui est donné : denken ist danken, penser c'est remercier.

C'est ainsi que la pensée apparaît pour la première fois libérée de la représentation  et que le primat traditionnel de la conscience est remis en cause au profit d'une ouverture plus essentiel au monde qui se donne d'emblée dans sa significativité.

-La mise en question de la tradition occidentale ouvre en même temps la possibilité d'un dialogue avec d'autres traditions, avec L'Orient notemment comme dans le Dialogue evec un Japonais mais aussi avec l'Afrique comme nous avons essayé de le montrer. Quel autre penseur en a été capable ?

-Nul autre penseur n'a développé une puissance interprétative aussi stupéfiante à l'égard de l'ensemble de  la tradition occidentale qui a été ainsi lue et relue et renouvelée de fond en comble. Il n'y a pas un concept être, cause, réalité, vérité, sujet... qui, dans son oeuvre monumentale, n'ait été saisi dans son épaisseur historique et soigneusement déconstruit en révélant ainsi les enjeux poignants qu'ils continuent à avoir sur l'Epoque. Jamais la tradition métaphysique en tant qu'elle accompagne les grandes lignes de l'histoire de l'Occident qu'elle touche dans ses assises et ses soubassements n'avait été prise autant au sérieux et nous aura été ainsi rendue à lire.

-Nul autre penseur n'a eu une intuition si souveraienement éclairante pour penser les abîmes de notre temps ainsi que le "brasier du néant" (Husserl) dans lequel risque de sombrer les temps qui viennent. La fascination de l'usage et de l'usure de l'étant , le déferlement du nihilisme et de la mobilisation totale de l'homme et de l'étant, l'emprise sur les Temps modernes d'une métaphysique de la volonté de puissance ont ouvert la possibilité de la Menschevernichtung qui est bien le danger le plus insigne et le plus sournoi. Et c'est bien sur ce point encore, dans l'attention portée à l'impensé de l'Occident qui, dans son oubli,  nous expose au risque de l'inhumain,  que nous pouvons encore nous  dire heideggerien.

Reste la question de l'appel, de l'interpellation par l'être ou par l'Ereigniss dans laquelle on a pu voir la transposition d'une thématique chrétienne et hébraïque. Le philosophe est en position d'interpellation, il répond à une interpellation dont il est le destinataire privilégié et c'est cette structure kérygmatique (kérygma signifie l'appel) de la philosophie que Heidegger porte à son comble, l'étant a été délaissé par l'être sans que pour autant  la responsabilité de l'homme dans le délaissement de l'être puisse être négligée.

 

(1) Force qui selon St paul ralentit le cours de l'histoire, qui "retient" le monde dans sa marche vers le chaos  et que Carl Schmitt a mis en avant

 

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[2] « Les voyous publics écrit Heidegger  ont aboli la pensée et mis à sa place le bavardage, ce bavardage qui flaire le nihilisme partout où il sent son bavardage en danger. Cet aveuglement de soi face au véritable nihilisme, cet aveuglement qui ne cesse jamais de prendre le dessus, tente ainsi de se disculper lui-même de son angoisse devant la pensée. Mais cette angoisse est l'angoisse de l'angoisse. »

 

[3] G.Guest rappelle ainsi que "Heidegger critique et stigmatise, bel et bien, sur le fond, en maintes occasions, de façon ouvertement et très expressément caustique, le « racisme », l’«eugénisme» et le « biologisme » en question — et que l’usage fait du mot « völkisch » par l’idéologie "nazie" est même, lui aussi, expressément stigmatisé (voire ridiculisé), dès 1933, par Heidegger ! (Voir, par exemple, le discours de Heidegger expressément dirigé, le 30 janvier 1934, contre le « biologisme » et la « biologische Weltanschauung » de Erwin G. Kolbenheyer, dans le Cours du semestre d’hiver 1933/1934 : « Vom Wesen der Wahrheit », in : Heidegger, Sein und Wahrheit, Gesamtausgabe, Bd. 36/37, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main 2001, pp. 209-213, notamment pp. 211/212.)". Par ailleurs, la publication du cours sur Nietzsche professé pendant la guerre apparaissait pour Heidegger comme une preuve suffisante de son opposition au régime.  En effet tout le cours est destiné à empêcher la récupération de Nietzsche par les interprétations biologistes et darwinistes de l'homme, ce qui revenait pour les auditeurs de l'époque à une critique directe du racisme de Hitler. N'oublions pas que ces propos sont tenus publiquement au sein d'un régime totalitaire en état de guerre, où la moindre ambiguité suffit à faire arrêter quelqu'un. Heidegger n'a donc pas manqué d'un certain courage, certes limité à un amphithéâtre d'université, mais qu'il serait indécent de vouloir tenir pour rien. S'il fallait signaler une provenance ou marquer  une influence ce serait celles que la pensée de Jünger a pu avoir sur l'interprétation heideggerienne de Nietzsche :   "La figure du Travailleur manifeste la puissance d'arraisonner le monde en tant que mobilisation totale, la technique  est la façon dont la figure du Travailleur mobilise le monde". Jünger a su décrire ce qui se trouve à la lumière du projet nietzschéen de l'étant comme Volonté de puissance" pourra dire Heidegger. Nietzsche n'aurait fait que radicaliser la subjectivité dont le règne absolu a fait basculer en nihilisme la métaphysique. Ce n'est pas par une transmutation du mode de valoriser, en se contentant de renverser les valeurs qu'on peut sortir du ou dépasser le nihilisme mais en pensant plutôt le nihil d'un nihilisme irréductible à une dépréciation des valeurs suprêmes.  On peut sans doute et à juste titre résister à cette interprétation de Nietzsche dont l'oeuvre chaotique et le rire ouvre pour la première fois un espace athéologique et une critique de la modernité qui ne se fait plus au nom du  passé mais au nom d'un avenir aussi risqué qu'imprévisible et incalculable -cf. la lecture et l'ex-périence de Bataille qui contraste avec celles passablement nostalgique et retardataire de Sur le mot de Nietzsche Dieu est mort- se trouvent ainsi réintégrés dans l'onto-théologie métaphysique (Volonté de puissance/Eternel retour) mais il est difficile de contester que, dans sa puissance herméneutique, elle s'écarte fondamentalement des lectures biologisantes que l'on en faisait sous les troisième Reich.

(3') Maschenschaft, la puissance efficiente comme on traduit ce mot. Quand machen (faire) devient Macht (puissance) de façon inconditionnelle alors elle vire en Machenschaft, en machination, en puissance efficiente.

 

 

(4) Celle qui définit l'homme comme sujet auto-fondé, celle qui le dresse au sein de l'étant, dans une posture de maîtrise, portant à son comble l'oubli de l'être. L'homme conçu comme sujet émerge à la Renaissance au moment même où, avec l'invention de la perspective, l'observateur décide de l'apparence du monde suivant son point de vue et construit le tableau, au moment aussi où le moi devenu central mérite d'être peint : c'est l'émergence de l'autoportrait. Ego est devenu le point fixe, le point archimédique du monde comme le dira peu après Descartes et le monde n'existe qu'en tant qu'être représenté : l'être de  l'étant est ammené devant l'homme en qualité d'objet et fixé dans son domaine d'assignation et de disponibilité". Bientôt le monde en totalité se donnera comme fonds disponible et manipulable livré à un homme devenu l'unique sujet.

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