Du bon usage de Georges Bataille

Gros mistral camarguais 02

 

Photo : Michel Maubert. Gros Mistral

 

Du bon usage de Georges Bataille

Avez-vous peur de moi ?

Je suis l’impossible

Claudel, Partage de mid

 

Bataille, on le sait, écrivit en 1929  un article particulièrement virulent intitué De la valeur d'usage de D.A.F. de Sade dans lequel il s'insurgeait avec une extrême véhémence contre la récupération littéraire des surréalistes dont Sade était l'objet : Il est une façon d'user de Sade qui à la limite pourrait-on dire relève de l'usure, en quelque sens que l'on entende ce terme, ce qui arrive à chaque fois que la valeur d'usage devient valeur d'échange.

Il peut paraître incongru et même complètement déplacé de parler du bon usage de Georges Bataille quand toute son oeuvre est justement dressée contre le monopole de la raison utilitaire. Le terme de bon usage lui-même laisse plancer le soupçon : ne serions nous pas en train à notre tour de trahir Bataille, d'en désamorçer le mordant, de l'embourgeoiser en cherchant prudemment à reintroduire son oeuvre dans l'espace de la littérature ?C'est pourtant pour Bataille que je voudrais parler mais je ne peux vraiment le faire qu’en parlant contre, contre ce que Philippe Lacoue-Labarthe appelait le dionysisme sauvage  que la référence à Bataille a souvent autorisé et légitimé. On a pu ainsi ouvrir toutes grandes les vannes à une littérature dionysiaque et déchaînée, à une littérature de tapage et de fureur, d’outrance et de surenchère.

Sans mettre en cause leur talent c’est aussi contre les gardiens du temple, contre les zélateurs et les thuriféraires de Bataille que j’aurais aimé parler. Contre ceux qui majorent la pente la plus visible de sa pensée, la pente terroriste et qui font du Bataille, qui écrivent à la manière de Bataille sans vraiment s’en rendre compte et sans, bien souvent, apporter autre chose, osons le dire, que leur morgue et leur prétention. De son œuvre, ils en accompagnent –je cite– « les mouvements profonds et en déploient les effets [1]». Et en effet ils la mettent en scène, la théâtralisent et comme Bataille le disait lui-même de ses obsessions, la dramatisent  en oubliant, en occultant que Bataille, et c’est la leçon de Paulhan dans Les fleurs de Tarbes, est aussi un faiseur de livres et que son œuvre relève à part entière de la littérature, i.e. d’un art qui n’est pas la vie, d’un art qui est une activité ludique, d’un art qui n’a jamais sauvé personne, d’un art qui n’est à tout prendre qu’un assouvissement momentané, illusoire et futile.  Bataille est né, nous dit-on, « entre église romane et boucherie[2] » avant de quitter plus tard l’église pour le bordel. Bataille est un saint, Bataille est un fou, il est engagé dans son œuvre, compromis par elle, il est un viveur qui fait la vie et qui la gaspille en pure perte (Marmande), il paie de sa personne (Hollier)… il ne doit surtout pas apparaître comme un homme de lettres dont les livres pourraient tomber sous la juridiction de la poétique.

La terreur selon Paulhan consiste bien justement à dénoncer ainsi la littérature, à vitupérer la mimesis, à décrier la représentation, à vouloir  trancher les liens du langage, à proclamer la haine de la poésie. Il est pourtant clair qu’il n’est pas possible, selon lui, d’opposer la  rhétorique et la terreur car la misologie, l’anti littérature finit inévitablement en littérature (quitte à ce que cette dernière soit à nouveau contestée par une autre terreur). Car, pour que tombe à la fin tout le silence de Rimbaud[3] (Blanchot) il faut quand même que l’écrivain ait commencé par écrire…

Mais en écrivant pour Bataille je voulais avant tout penser contre moi-même, contre la façon dont je m’étais, trop facilement peut-être, laissé séduire et ensorcelé par celui qui s’était approprié le titre d’apprenti sorcier. Car tous les ingrédients étaient réunis dans une écriture chargée de mort pour provoquer ce que je cherchais :  perdre la tête ; et, en premier lieu, c’est le christianisme rentré, détourné, retourné  de cette âme farouchement religieuse  qui m’avait retenu. Bataille ne resacralisait-il pas ou ne reconsacrait-il pas à la manière de Bunuel l’espace vide des églises en se tournant vers le diable plutôt que vers Dieu, vers Gilles de Rais, le prodigue insensé, plutôt que vers Jeanne d’arc ? C’est cette démarche singulière que les hétérodoxes chrétiens de la revue Dieu vivant suivirent, à l’époque, avec intérêt et presque avec un certain transport. C’est en m’en souvenant que j’ai regardé les gigantomachies de griffons et de monstres sculptés sur les portails de ces églises romanes, églises dont je ne suis peut-être jamais sorti. « Je puis devenir religieux en me gardant bien de définir en quoi et de quelle manière », écrit Bataille dans une note (VI, 371).  Mais il me semble qu’il est possible de définir au moins quelque chose de ce devenir religieux en le caractérisant par une hantise, celle du pur amour, celle d’un amour qui, comme on a pu le montrer[4],  marque à jamais toute la tradition mystique, la quête éperdue de la sainteté, d’une sortie de soi et d’un don total qui va jusqu’à la perte de soi dans une nuit sans salut : « est saint, écrit Bataille, celui qui perd sa vie, il n’importe à quelle fin ». On a très exactement là, dans cette appétence pour la perte excédante et la folie du ciel, l’énoncé de la « proposition impossible » comme on disait alors, celle qui fut condamnée par Bossuet et par l’Eglise et qui invite à donner toujours sans chercher à se conserver.

Héritier d’un  vieux romantisme et sacrifiant peut-être à une inclination primitiviste (je m’en suis expliqué ailleurs) je ne me suis ainsi senti à l’aise, comme toute mon époque peut-être, que dans la terreur. Il serait possible de montrer que, comme dans la tragédie antique selon Aristote, tous les textes de Bataille qui nous ont mis en émoi doivent leur charge et leur tension à la permanence et à la répétition des mêmes muthoï, des mêmes intrigues modélisantes (Lotman, Beaujour) : dons agonistiques, crucifixions, automutilations, abattoirs, plaies du Christ, énucléation de prêtres, vautour qui mange un foie, taureau égorgé, cri de coq, extases de Sainte Thérèse, sacrifices aztèques, décapitations sacrilèges, guillotine, tête tranchée du roi,  supplice chinois des cents morceaux, chute d’Icare, labyrinthe, Minotaure, minitoraumachie de Lascaux… on n’en finirait pas de répertorier tous les topoï, tous les muthoï de cette poétique de la terreur dont les vertus cathartiques, (vertus d’exorcisme –Picasso- d’une relève dialectique), n’en déplaise à Bataille, ne sont certainement pas épuisées.  La nature aime la crypte disait Héraclite et Bataille nous a fait plus que tout autre aimer la crypte lui qui le premier descendit dans celle de Lascaux pour en revenir avec le seul grand livre écrit sur la préhistoire.  Mais l’aventure avait commencé en amont, bien avant, dans un article de 1930 intitulé L’art primitif.  Il y critiquait le livre trop timide de Luquet et montrait comment l’art primitif altérait la forme humaine.  Altération, je me suis emparé de ce concept pour introduire aux arts premiers, altération c’était en effet l’alloiösis aristotélicienne, le devenir autre selon la qualité qui nous permet, par exemple, d’approcher l’horreur sans nom que suscite en nous la vue du cadavre.  L’altération nègre c’est ainsi que  j’ai tenté de nommer les effets d’un art qui affecte, qui disloque l’idéalité de la figure humaine, qui extasie l’humain (comme dit Philippe Lacoue-Labarthe) et qui est  seul à la mesure d’un sacré à jamais disparu. Mais j’avais déjà quitté depuis longtemps  la vieille Europe dans la quête improbable de ces transes et de ces possessions qui, à n’en pas douter, gisaient en deça de nos représentations, en deça de la scène de nos rêves...

D’Afrique pourtant je n’en suis pas vraiment revenu et  ce n’est pas en bataillien repenti ou dégrisé que j’ai voulu parler. Il ne s’agit en rien pour moi d’affaiblir Bataille, de le subordonner, de minorer sa quête intraitable de la souveraineté et de l’impossible, sa quête de l’impossible souveraineté. Il s’agissait plutôt, en sollicitant le terme de parodie,  de montrer qu’on pouvait trouver, chez lui  aussi, la conscience retorse et le savoir très sûr du subterfuge ou du "simulacre" (Klossovski, Critique, 1963) littéraire : celui du jeu, de la comédie, du mensonge littéraire, de  l’intensification dramatique qu’il empruntait aux exercices spirituelles de Loyola. C’est ainsi que Bataille joue à se donner pour un saint ou à se donner pour un fou. J’imagine, je représente, je me représente… combien de phrases de Bataille commencent de cette manière ? Par exemple celle-ci écrite en 1939 « Je me représente couvert de sang, brisé mais transfiguré et d'accord avec le monde » (OC II, 557). Supprimer le jeu et la joie, supprimer le jeu  de la représentation et la joie nietzschéenne de l’accord au monde et vous aurez tout un pan de l'art et de la littérature contemporains qui croient à la possibilité d’une écriture pulsionnelle, transgressive, privilégiant la violence pré-symbolique d’un désir nu, qui sacrifient à la mode de la mise à nu, du show, quand ce n’est pas du seppuku (Mishima)… en se réclamant bien sûr de Bataille.

Et sans doute l’œuvre de Bataille n’est pas qu’un jeu, plus qu’une autre elle touche à la limite (sub-limis), plus qu’une autre elle est expérience de l’extrême et, pour reprendre une expression montanienne, sa beauté de foudre ravit et ravage. Mais la littérature en général n’est-elle pas comme la salamandre qui se nourrit de flammes ?  C’est pourquoi dans son sérieux elle reste un jeu, un divertissement. Si elle nous permet d’entendre le chant envoutant des sirènes c’est aussi parce qu’elle nous en protège, nous en défend en nous maintenant bien arrimé au mât du navire, en préservant la distance avec ce qui risquerait en effet de nous ravir. Sans la sous-jacence de Dionysos il n’y aurait pas de fascination ni de vertige de la perte mais sans Apollon, sans la distance maintenue et le travail de l’apparence et de la forme, il n’y aurait, à coup sûr, que naufrage et destruction.

 

 

[1] Francis Marmande, Le pur bonheur, Lignes, 2011.

[2] Michel Surya, Georges Bataille : la mort à l’œuvre, Gall. 1992.

[3] M. Blanchot, Faux-Pas, Gall., 1943.

[4] Jacques Le Brun. Le pur amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002.

 

 

Pour Bataille

Avez-vous peur de moi ?

Je suis l’impossible

Claudel, Partage de midi

J’ai voulu parler pour Bataille mais je ne pouvais vraiment le faire qu’en parlant contre, contre ce que Philippe Lacoue-Labarthe appelait le dionysisme sauvage  que la référence à Bataille a souvent autorisé et légitimé. On a pu ainsi ouvrir toutes grandes les vannes à une littérature dionysiaque et déchaînée, à une littérature de tapage et de fureur, d’outrance et de surenchère.

Sans mettre en cause leur talent c’est aussi contre les gardiens du temple, contre les zélateurs et les thuriféraires de Bataille que j’aurais aimé parler. Contre ceux qui majorent la pente la plus visible de sa pensée, la pente terroriste et qui font du Bataille, qui écrivent à la manière de Bataille sans vraiment s’en rendre compte et sans, bien souvent, apporter autre chose, osons le dire, que leur morgue et leur prétention. De son œuvre, ils en accompagnent –je cite– « les mouvements profonds et en déploient les effets [1]». Et en effet ils la mettent en scène, la théâtralisent et comme Bataille le disait lui-même de ses obsessions, la dramatisent  en oubliant, en occultant que Bataille, et c’est la leçon de Paulhan dans Les fleurs de Tarbes, est aussi un faiseur de livres et que son œuvre relève à part entière de la littérature, i.e. d’un art qui n’est pas la vie, d’un art qui est une activité ludique, d’un art qui n’a jamais sauvé personne, d’un art qui n’est à tout prendre qu’un assouvissement momentané, illusoire et futile.  Bataille est né, nous dit-on, « entre église romane et boucherie[2] » avant de quitter plus tard l’église pour le bordel. Bataille est un saint, Bataille est un fou, il est engagé dans son œuvre, compromis par elle, il est un viveur qui fait la vie et qui la gaspille en pure perte (Marmande), il paie de sa personne (Hollier)… il ne doit surtout pas apparaître comme un homme de lettres dont les livres pourraient tomber sous la juridiction de la poétique.

La terreur selon Paulhan consiste bien justement à dénoncer ainsi la littérature, à vitupérer la mimesis, à décrier la représentation, à vouloir  trancher les liens du langage, à proclamer la haine de la poésie. Il est pourtant clair qu’il n’est pas possible, selon lui, d’opposer la  rhétorique et la terreur car la misologie, l’anti littérature finit inévitablement en littérature (quitte à ce que cette dernière soit à nouveau contestée par une autre terreur). Car, pour que tombe à la fin tout le silence de Rimbaud[3] (Blanchot) il faut quand même que l’écrivain ait commencé par écrire…

Mais en écrivant pour Bataille je voulais avant tout penser contre moi-même, contre la façon dont je m’étais, trop facilement peut-être, laissé séduire et ensorcelé par celui qui s’était approprié le titre d’apprenti sorcier. Car tous les ingrédients étaient réunis dans une écriture chargée de mort pour provoquer ce que je cherchais :  perdre la tête ; et, en premier lieu, c’est le christianisme rentré, détourné, retourné  de cette âme farouchement religieuse  qui m’avait retenu. Bataille ne resacralisait-il pas ou ne reconsacrait-il pas à la manière de Bunuel l’espace vide des églises en se tournant vers le diable plutôt que vers Dieu, vers Gilles de Rais, le prodigue insensé, plutôt que vers Jeanne d’arc ? C’est cette démarche singulière que les hétérodoxes chrétiens de la revue Dieu vivant suivirent, à l’époque, avec intérêt et presque avec un certain transport. C’est en m’en souvenant que j’ai regardé les gigantomachies de griffons et de monstres sculptés sur les portails de ces églises romanes, églises dont je ne suis peut-être jamais sorti. « Je puis devenir religieux en me gardant bien de définir en quoi et de quelle manière », écrit Bataille dans une note (VI, 371).  Mais il me semble qu’il est possible de définir au moins quelque chose de ce devenir religieux en le caractérisant par une hantise, celle du pur amour, celle d’un amour qui, comme on a pu le montrer[4],  marque à jamais toute la tradition mystique, la quête éperdue de la sainteté, d’une sortie de soi et d’un don total qui va jusqu’à la perte de soi dans une nuit sans salut : « est saint, écrit Bataille, celui qui perd sa vie, il n’importe à quelle fin ». On a très exactement là, dans cette appétence pour la perte excédante et la folie du ciel, l’énoncé de la « proposition impossible » comme on disait alors, celle qui fut condamnée par Bossuet et par l’Eglise et qui invite à donner toujours sans chercher à se conserver.

Héritier d’un  vieux romantisme et sacrifiant peut-être à une inclination primitiviste (je m’en suis expliqué ailleurs) je ne me suis ainsi senti à l’aise, comme toute mon époque peut-être, que dans la terreur. Il serait possible de montrer que, comme dans la tragédie antique selon Aristote, tous les textes de Bataille qui nous ont mis en émoi doivent leur charge et leur tension à la permanence et à la répétition des mêmes muthoï, des mêmes intrigues modélisantes (Lotman, Beaujour) : dons agonistiques, crucifixions, automutilations, abattoirs, plaies du Christ, énucléation de prêtres, vautour qui mange un foie, taureau égorgé, cri de coq, extases de Sainte Thérèse, sacrifices aztèques, décapitations sacrilèges, guillotine, tête tranchée du roi,  supplice chinois des cents morceaux, chute d’Icare, labyrinthe, Minotaure, minitoraumachie de Lascaux… on n’en finirait pas de répertorier tous les topoï, tous les muthoï de cette poétique de la terreur dont les vertus cathartiques, (vertus d’exorcisme –Picasso- d’une relève dialectique), n’en déplaise à Bataille, ne sont certainement pas épuisées.  La nature aime la crypte disait Héraclite et Bataille nous a fait plus que tout autre aimer la crypte lui qui le premier descendit dans celle de Lascaux pour en revenir avec le seul grand livre écrit sur la préhistoire.  Mais l’aventure avait commencé en amont, bien avant, dans un article de 1930 intitulé L’art primitif.  Il y critiquait le livre trop timide de Luquet et montrait comment l’art primitif altérait la forme humaine.  Altération, je me suis emparé de ce concept pour introduire aux arts premiers, altération c’était en effet l’alloiösis aristotélicienne, le devenir autre selon la qualité qui nous permet, par exemple, d’approcher l’horreur sans nom que suscite en nous la vue du cadavre.  L’altération nègre c’est ainsi que  j’ai tenté de nommer les effets d’un art qui affecte, qui disloque l’idéalité de la figure humaine, qui extasie l’humain (comme dit Philippe Lacoue-Labarthe) et qui est  seul à la mesure d’un sacré à jamais disparu. Mais j’avais déjà quitté depuis longtemps  la vieille Europe dans la quête improbable de ces transes et de ces possessions qui, à n’en pas douter, gisaient en deça de nos représentations, en deça de la scène de nos rêves...

D’Afrique pourtant je n’en suis pas vraiment revenu et  ce n’est pas en bataillien repenti ou dégrisé que j’ai voulu parler. Il ne s’agit en rien pour moi d’affaiblir Bataille, de le subordonner, de minorer sa quête intraitable de la souveraineté et de l’impossible, sa quête de l’impossible souveraineté. Il s’agissait plutôt, en sollicitant le terme de parodie,  de montrer qu’on pouvait trouver, chez lui  aussi, la conscience retorse et le savoir très sûr du subterfuge littéraire : celui du jeu, de la comédie, du mensonge littéraire, de  l’intensification dramatique qu’il empruntait aux exercices spirituelles de Loyola. C’est ainsi que Bataille joue à se donner pour un saint ou à se donner pour un fou. J’imagine, je représente, je me représente… combien de phrases de Bataille commencent de cette manière ? Par exemple celle-ci écrite en 1939 « Je me représente couvert de sang, brisé mais transfiguré et d'accord avec le monde » (OC II, 557). Supprimer le jeu et la joie, supprimer le jeu  de la représentation et la joie nietzschéenne de l’accord au monde et vous aurez tout un pan de l'art et de la littérature contemporains qui croient à la possibilité d’une écriture pulsionnelle, transgressive, privilégiant la violence pré-symbolique d’un désir nu, qui sacrifient à la mode de la mise à nu, du show, du coming out... quand ce n’est pas du seppuku (Mishima) en se réclamant bien sûr de Bataille.

Et sans doute l’œuvre de Bataille n’est pas qu’un jeu, plus qu’une autre elle touche à la limite (sub-limis), plus qu’une autre elle est expérience de l’extrême et, pour reprendre une expression montanienne, sa beauté de foudre ravit et ravage. Mais la littérature en général n’est-elle pas comme la salamandre qui se nourrit de flammes ?  C’est pourquoi dans son sérieux elle reste un jeu, un divertissement. Si elle nous permet d’entendre le chant envoutant des sirènes c’est aussi parce qu’elle nous en protège, nous en défend en nous maintenant bien arrimé au mât du navire, en préservant la distance avec ce qui risquerait en effet de nous ravir. Sans la sous-jacence de Dionysos il n’y aurait pas de fascination ni de vertige de la perte mais sans Apollon, sans la distance maintenue et le travail de l’apparence et de la forme, il n’y aurait, à coup sûr, que naufrage et destruction.

 

 

[1] Francis Marmande, Le pur bonheur, Lignes, 2011.

[2] Michel Surya, Georges Bataille : la mort à l’œuvre, Gall. 1992.

[3] M. Blanchot, Faux-Pas, Gall., 1943.

[4] Jacques Le Brun. Le pur amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002.

 

 

 

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