Philippe's Lessons of Darkness

 

 

Philippe’s Lessons of Darkness

Cette photographie prise par André Vila en 1955, est, à ma connaissance, l’unique témoignage photographique que nous ayons représentant le cri des funérailles ou les lamentations funéraires telles qu’ils ont été ritualisées en Afrique noire chez les Lobi du Burkina Faso. En pleine brousse, la femme éplorée portant un labret à la lèvre supérieure, tend tragiquement en l’air ses bras nus dans une attitude qui est à la fois d’imploration et d’épouvante tandis que devant elle, de dos, un homme immobile semble prostré, médusé, totalement paralysé par une terreur pure et sans nom.

D’évidence elle avait sa place à l’entrée de cet article écrit in memoriam, en hommage à Philippe Lacoue-Labarthe.

L'aventure africaine de Philippe que je rapporte ici[1], je l'avais spontanément mise sous le signe de la nouvelle de Conrad et dans la revue Lignes où il parut elle en portait le titre : Cœur des ténèbres. Au cours de cette aventure nous devions justement faire une expérience qui fut pour nous absolument déchirante en assistant à une cérémonie funéraire dagara.  Cette cérémonie apparentée à celle des Lobi témoignait pour nous, comme le dit Philippe, de ce savoir de la mort auquel, dans notre hubris et notre suffisance, nous sommes devenus si totalement étrangers.

Et combien de fois, par la suite, j’ai rapporté des derniers réduits africains de la primitivité des objets associés au culte des morts ! Je pense à ces statuettes lobi qui semblent entièrement nouées sur un noyau de violence et de nuit.  Elles ont été sculptées pour conjurer un destin de malheur ou pour signaler ou prendre sur soi une insupportable douleur. Parmi elles, certaines, d’une tension et d’une concentration extrême, reproduisent l’attitude de ces mêmes lamentations funéraires. Le sculpteur seul, sans armes et sans médiateurs, exposé à des forces occultes, à des génies malfaisants qui peuvent à tout moment frapper de folie ou de maladie,  initié, aurait dit Conrad, à des mystères infâmes et à des puissances horrifiques tente d’exorciser la peur et de faire face à la mort qui menace sans relâche. « Nous avons l’art, disait Nietzsche, pour ne pas nous en aller par le fond, coulés par la vérité ».

 

Quand cinq années plus tard j’ai été confronté au génocide rwandais, la découverte du texte de Philippe intitulé L’horreur occidentale m’a été particulièrement secourable. Elle m’a permis d’entreprendre une autre lecture de la nouvelle de Conrad et de tenter comme une seconde navigation plus subtile, plus difficile en direction de cet insupportable dehors dont l’extimité m’est devenue évidente.  C’est alors que j’ai ajouté à mon texte une coda

 

Coeur des ténèbres

 

« La lucidité est la blessure

la plus rapprochée du soleil »

René Char

 

C'est le titre qui, spontanément, me vient à I'esprit au moment où je tente d'écrire cet hommage à Philippe Lacoue-Labarthe. D'abord parce que c'est lui qui m'avait conseillé de lire Coeur des ténèbres alors que j'allais m'embarquer pour l'Afrique noire. Quelle meilleure introduction à I'Afrique en effet que cette nouvelle de Joseph Conrad qui marqua tant d'écrivains et de cinéastes ? Mais quel meilleur guide aussi que ce texte littéraire pour aujourd'hui essayer de parler de Philippe en Afrique à partir d'une expérience dont j'ai été, pour le moins, le témoin privilégié ? C'est en effet sur le continent africain que j’ai appris vraiment à le connaître et à l'aimer, alors qu'avec Claire, plusieurs fois, il était venu nous voir.

Mais sa venue, à chaque fois, s'inscrivait pour moi dans tout un horizon de questions qui le travaillaient depuis longtemps et qui s'étaient nouées, me semble t-il, autour de la question du mythe. Question héritée sans doute de ce vieux romantisme – romantisme retors et contrarié - qui nous porta souvent à regarder du même côté et à nous retrouver sur ce qui était, pour Philippe comme pour moi, à plus d'un titre, comme une terre natale.

 

En 1968, lorsque je I'ai rencontré pour la première fois, c'est déjà avec les brèves et opaques Remarques sur Oedipe et Antigone, qu’il se battait, c’était à la survenue de l’athéisme moderne qu’il se mesurait. Aussi Philippe est-il toujours resté pour moi celui qui a tenté de répondre à ce deuil (Trauer) ou à ce détournement catégorique du divin qu’était déjà, pour Hölderlin, la tragédie (Trauerspiel), ou, ce qui revient au même, celui qui, à son corps défendant, s'est livré, sa vie durant, à une critique sévère et sans concession de la thématique de la présence et, par voie de conséquence, de toutes les tentatives de remythologisation de Hölderlin. Or, d'une certaine façon, c'est par contraste avec cette attitude très protestante, que m’apparaît la relation que Philippe a entretenu avec l'Afrique et les Africains[2], relation qui me semble révéler la force tenace et I'obscurité du fonds contre lequel il était comme arc-bouté. Arrivé sur le continent noir, tout s'était en effet comme inversé : pour parler comme Schelling, l'éternel « oui » succédait à l'éternel « non »,  la douceur remplaçait la force, I’ indulgence se substituait à la sévérité ou I’ amour à la colère.

 

Cela n'a pourtant rien à voir avec un retour à une naïveté première et Philippe n’est jamais tombé dans ce primitivisme –primitivisme hard comme aurait dit Sally Price- que la nouvelle de Conrad, il faut le reconnaître aussi, a grandement contribué à constituer et à conforter[3]. Philippe connaissait bien Leiris et il m'avait vivement conseillé de lire L’Afrique fantôme. En hommage à Leiris il avait détourné ce titre et intitulé La Philosophie fantôme la conférence qu’il donna au Bénin, en 1991. Et c'est bien en effet la lucidité de Michel Leiris à l'égard de I’ Afrique qu'évoque en général l'irréprochable probité de Philippe. Venu de cet avatâr du romantisme qu'est, à tout prendre, le surréalisme, Leiris, en Afrique, n'avait pas cessé de découvrir en lui une fêlure ou une blessure intime : l'insurmontable différence qui le séparait de ce continent mythique, de cette terre des origines qui était aussi pour lui la terre des transes et des possessions. « Sinistre chose que d'être un Européen », note-t-il au retour de ce voyage initiatique manqué qui fut pour lui la mission Dakar Djibouti. Car c'était bien d'un voyage initiatique ou d'un voyage métaphysique qu’il s'agissait ; un peu comme chez Conrad où la remontée du fleuve est métaphoriquement associée à un retour « aux premiers jours de la création » à un voyage vers I’ origine. Mais l'origine se révèle effroyable et terrifiante et finit par se soustraire ou se dérober pour toujours. Tel est bien, analogiquement, ce qu’il advint aussi de I'Afrique chez Leiris : elle reste indiscernable des fantasmes et des projections de cet Européen en mal de rédemption qu’il était lui-même ; elle demeure à tout jamais l’Afrique fantôme. On retrouve, légèrement déplacé, ce propos désabusé, ce propos d'exilé dans la conférence de Philippe. La domination de I’ Occident, montre-t-il, est définitive et totale et ne fait qu'un avec le devenir-monde de la philosophie. Aussi ne peut-on qu’entrevoir, du fond de la prison qui est la nôtre, ce que ce continent a, été antérieurement à la domination occidentale : on ne peut que deviner la fragile image (du) dehors.

 

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », notait Char, à l'époque encore sans fard et sans pose des Feuillets d'Hypnos. Comment mieux traduire ce qui fait toute la difficulté et toute la « vérité » de Philippe et de sa pensée ? La lucidité qui donne à voir I’ irrémédiable blessure de la séparation, celle qui nous interdit d'être encore pieux est, paradoxalement, sur la trace des dieux enfuis, la seule proximité pensable et possible par rapport à ce soleil qu'en effet, pas plus que la mort on ne peut regarder en face.

 

Cette relation à la fois intense et complexe avec I’ Afrique commença très tôt et par le truchement d'un objet d'art. Philippe qui m'avait prêté le livre de M. Leiris et J. Delange sur I’ art africain paru dans la collection dirigée par A. Malraux, dans la vie des formes a toujours aimé passionnément ce que les Européens se sont appropries sous le nom d'Art primitif ou d'Art premier. Dès qu'il eut un peu d'argent, il s'acheta, lors d'un voyage à Paris, un cimier bambara tyi wara[4]. Il n'avait alors que treize ans, m'a appris récemment son frère, Dominique.

 

La première lettre que je reçus de lui était une notice éperdue dans laquelle il me remerciait de la petite idole de terre que j'avais laissée, €en son absence, à Strasbourg, sur son bureau. Il me disait à quelle profondeur il était touché, dans un texte où résonnait encore la plainte de I’ exilé au cœur de la joie : « je suis gêné et très heureux : alliance que je me sens incapable de dire [...] . Cela me touche d'autant plus que c'est très beau et, disons, émouvant. Cela touche, donc, très précisément, ce qui me contraint, parce que la proximité risque d'être excessive et insupportable au maintien d'une trop grande distance. La présence de cet objet ranimera cette blessure. Rares sont les choses dont on peut le dire. »

 

Le terrain, à vrai dire, se trouvait ici depuis longtemps libéré. Il était entré en politique au moment de la guerre d'Algérie et c'est la lutte anticoloniale qui, pour toujours, I’ avait structuré. Nous pouvions donc I’ un et I’ autre entretenir avec les Africains des rapports amènes et libres de toute prévention. Ce que nous avions retenu de la nouvelle de Conrad nous pouvions maintenant en faire I’ expérience : I’ Afrique€, c'était la revanche du réel sur les discours et les prétentions des Blancs à civiliser les indigènes[5]. La colonisation comme toujours avait bel et bien échoué.

  

Jamais je n’ai vu quelqu'un vibrer à ce point au spectacle de tout ce que nous avons Pu rencontrer lors des équipées un peu aventureuses que nous faisions en brousse. Je me souviens du bonheur que nous donnait la prodigieuse gaieté africaine - celle qui déjà émerveillait Nietzsche. - mais aussi I’ hospitalité simple et chaleureuse qui nous était toujours réservée. Je me souviens particulièrement de I’effet de sidération qu'avait provoqué sur Philippe, dès son premier voyage, la visite d'un village dogon rencontrée à I'extrémité Est de la falaise de Bandiagara. " II faut faire un livre, écrire quelque chose, m'avait-il dit. L’isolat mythique qu’habitent les Dogon a toujours suscité ce genre d'enthousiasme - "formidable religiosité, le sacré nage dans tous les coins », écrit même le si honnête Leiris[6]- et a donné lieu lui aussi, à toute une onto-mythologie: celle de l'école française d'ethnologie pour laquelle le mythe et lui seul - avec toutes les connotations sacrales attachées à ce mot - était la voie royale dans l'étude de ce peuple dont il fondait I’ identité et l'histoire. Les Dogon sont un peu nos présocratiques. Leur découverte n’a-t-elle pas été pour nous ce que les Grecs d'avant Socrate avaient été pour Nietzsche ou Heidegger ?

 

C'est d'une véritable expérience mystique qu’il me parla dès son retour en Europe pour qualifier ce séjour en Afrique. Ce transport, ce bonheur, nous n’avions pas eu besoin là-bas de les dire ; et sous quel mode d'ailleurs aurions-nous pu le faire ? Plus tard je découvris que mon sentiment se trouvait très précisément confirmé dans l’interview qu’il donna à Jean-Christophe Bailly qui l’interrogeait sur ses contacts furtifs mais essentiels avec l’Afrique[7]. Dans « cette espèce d’immense nuit qu’est l’Afrique », disait-il, « on était écrasé par une espèce de sentiment… de sacré (…) on était hanté, habité aussi (…) et j’ai éprouvé de manière très, très impressionnante ce sentiment de… ce sentiment, oui, de sacré (…) on a l’impression d’être en face de ce qui n’est pas par définition, ce qu’on ne peut pas thématiser sous les mots de vide. C’est pourquoi c’est très difficile à écrire, on ne peut pas dire ça mais tout d’un coup on est en présence d’autre, d’autre qui n’est pas une chose, on ne peut pas dire « d’autre chose ». Il y a une espèce de bascule qui s’est faite ».

 

Parmi les expériences les plus fortes qu’il nous ait été donné de vivre, je me souviens des ces funérailles dagara sur lesquelles nous étions tombés par hasard. Comme le Marlow de Conrad, il nous semblait en effet que nous avions cette fois-ci comme remonté un fleuve, voyager vers I’ origine pour, finalement, nous trouver face à l'horreur, à l’horreur de la mort. La grande violence - I’ exposition du mort assis, pendant trois jours, sur un podium, les pleurs rituels, les cris déchirants de tout un village prenant la mort en charge - nous avait fortement impressionnés. En vérité les Africains avaient fait de la mort une fête ; il savaient aussi danser face à ce soleil des ténèbres (Bataille) ou devant I’ Ouvert qui est le fond des choses. Mais avec sa violence, ce qui nous avait également saisi et donné à penser, c'est la grande sagesse de cette cérémonie intense de catharsis ou de purgation auxquelles nos « techniques de la mort » qui s’ingénient à l’effacer, tournent aujourd’hui si totalement le dos.

 

Si « le sérieux de la mort est la servilité de la pensée », comme le dit Bataille, alors il est probable que la servitude restera longtemps notre lot. Nous voici « césurés » ; endeuillés en effet, sortis du culte, sortis du mythe et du rite, bien incapables, comme ces Africains, d'expulser par des cris, la douleur excessive que provoque en nous I’ absence d'un ami, absence qui nous glace le sang et qui nous tue.

 

Aussi aurons-nous sans doute à vivre bien longtemps avec elle mais aussi avec le souvenir de celui qui avait choisi, délibérément, sans doute, une vie brève.

 

Coda

Dehors, il faisait horriblement noir (…) jamais cette terre ne m’était apparue si privée d’espoir, si sombre, si impénétrable à la pensée humaine, si impitoyable à la faiblesse humaine… Conrad

J’ai dû il y a quelque temps intervenir à la suite de la projection d’un film sur le génocide rwandais et je n’ai pu m’empêcher de penser à la lecture que Philippe fit de la nouvelle de Conrad. J’avais, comme tant d’autres, été horrifié et j’avais eu l’esprit brisé par la cruauté absolument inouïe de cet événement et je me demandais en quelle langue j’allais pouvoir parler. Des Leçons de Ténèbres tel m’apparut soudainement le seul mode selon lequel on pouvait peut être encore l’approcher. Des Leçons de Ténèbres sont sans doute des leçons, un enseignement donc, mais elles sont surtout un chant funèbre tourné ici peut-être moins vers la kénose[8], comme dans la tradition, que vers un impensable trou noir.  D’une horreur à l’autre j’eus alors le sentiment de poursuivre plus avant avec Philippe notre aventure africaine jusqu’à ce que Conrad appela le cœur des ténèbres, mais cette fois-ci en son absence et sous des auspices plus terribles que jamais. Comme dans la nouvelle de Conrad, sous la clameur sauvage de la nature c’était l’artifice et l’abîme d’une autre et plus intime clameur qui allait retentir et résonner sans fin.

En faisant ressurgir avec un mimétisme obstiné l’absolu du mal en l’année même où l’on célébrait le cinquantième anniversaire de l’écrasement de la « barbarie nazie », ce génocide dans lequel, à des titres divers, « nous » étions impliqués, appartenait de plein droit à ce que Philippe  appelle l’horreur occidentale 

Au cœur des ténèbres est une nouvelle qui a marqué de nombreux écrivains, artistes et cinéastes, c’est le nom d’un récit initiatique au cours duquel Marlow remonte le fleuve Congo, voyage en quête de l’origine pour finalement se trouver face à face avec l’horreur. Mais quelle est cette horreur au vertige de laquelle succombe Kurtz, artiste maudit, avatar de Rimbaud, quelle est cette horreur qui contamine tous ceux qui l’approchent ? Comme le dit Lacoue-Labarthe, c’est sans doute moins l’horreur sauvage que l’horreur de La Chose, le nom lacanien de la malignité de l’être dont parle Heidegger. La chose n’est pas quelque chose, un étant parmi d’autres, mais plutôt l’a-chose, un vide, la béance du chaos lui-même, l’horreur qui est au fond des choses (J. Chardonne). Ou encore le sans fond qui nous fait toucher au réel, tout ce qui motivait peut-être les silences de Philippe, tout ce qu’il n’est pas possible de dire. L’horreur, dit-il –et nous pourrons le vérifier sur le cas précis du Rwanda– c’est l’Occident lui même, l’Occident qui s’est défendu de la fascination de la Chose en constituant la téchnè à titre de supplément, l’Occident qui s’est défendu par l’arraisonnement technique et colonial de la totalité de la planète. En instituant le sujet moderne qui se produit et s’effectue lui-même, l’Occident a été la seule civilisation a pouvoir donner naissance à une forme nouvelle du mal, à un mal dévastateur spécifiquement moderne. Ceux qui avaient regardé au plus ténébreux du mal, sont bien ici des Africains mais ce dont ils ont fait l’épreuve c’est pourtant du mal proprement moderne, de ce mal qui renvoie au nom d’Auschwitz : mal qui a césuré notre histoire, dit Philippe, mal qui ne vient pas d’ailleurs mais qui est voulu par l’homme, mal qui n’a pas de sens, mal qui défie la représentation et qui n’est pas réparable.

Horreur ! Horreur ce sont les seuls mots que finit par trouver l’un des principaux témoins interrogé par le Tribunal International (TIPR) lors de son retour à Kigali au début du génocide. Ces mots font bien évidemment écho aux derniers mots proférés par Kurtz. Horreur ! Horreur ! . Il arrivait en effet aux Hutus d’aligner les enfants dans leur cour d’école pour les tailler à la hache ou les écraser à coup de massue, il leur arrivait de donner les cadavres des opposants Hutus (les premières victimes) à dévorer aux cochons… La fureur, la rage déchaînée, la complaisance dans l’atrocité nous met en présence d’un débondement de haine qui excède la pure malice de l’agir humain. Elles reposent, écrit Heidegger, dans la malignité de la fureur qui a son lieu dans l’être lui même.

Et quand le mal dépasse un certain seuil, et Kurtz au fond le plus noir de la brousse en fait l’expérience, les catégories morales semblent en effet perdre leur pertinence. Le mal se libère alors des intentions des hommes, il s’autonomise, s’organise comme un système qui les transcende et leur devient extérieur. Sa malignité sans borne, sa virulence, sa frénésie destructrice devient alors capable, écrivait Isaïe, d’ébranler les fondements de la terre.  L’énigme, on le voit, est bien là : nous sommes capables, comme Kurtz, de produire un mal aveugle, imprévisible, un mal qui nous dépasse et qui se présente, rétrospectivement, comme une fatalité. Mais nous en sommes pourtant responsables puisque nous aurions pu faire qu’il ne se produise pas. Certains, parmi les génocidaires, se rendent compte de la spirale infernale et du tourbillon exterminateur dans lesquels ils ont progressivement été emportés. La machine s’est emballée et, à la dynamique du diable personne n’a pu échapper : tu en coupes tant que tu n’es plus capable de les compter, c’est Satan qui nous a poussés au fond de nous. Ils se montrent alors moins bouleversés que dépassés, portés qu’ils ont été par un effet d’emballement, d’amplification, de mise en résonnance incontrôlable à des actions inconsidérées, celles qui dépassent l’entendement et qui nous inspirent à la fois colère et une certaine compassion. La sombre magnificence dans laquelle Kurtz s’enfonce à en mourir nous rappelle que le mal n’a rien de prosaïque, qu’il n’est pas de la chaire mais de l’esprit.

Génocide ce mot hybride à la double racine grecque et latine est de formation récente (1944) et il se dit partout dans ces langues qui ont fondé un Occident vorace devenu aujourd’hui la terre entière. Au Rwanda, quelles que soient les dénégations des révisionnistes, c’est bien d’un génocide qu’il s’est agi, de la destruction d’une génè, d’une population jugée coupable de par sa naissance, et non pas de n’importe quel massacre. Un génocide est en effet un projet concerté de liquidation d’une race, un projet institutionnalisé par l’Etat, un projet au service d’une Idée : « what redeems it is the idea, said Marlow… the unselfish belief in the idea » Tout cela procède, aurait dit Philippe, de la téchnè, du savoir tel que les Grecs l’ont déterminé, d’une téchnè à la puissance incomparable, celle qui a été capable de s’assimiler tous les savoirs issus d’ailleurs et qui finira par se déterminer comme pouvoir et par s’accomplir dans le leurre de l’arraisonnement colonial et technique de la terre entière.  De cette téchnè, un logos en  déploie les effets, un logos c’est-à-dire à la fois un discours, un argumentaire, une planification, une logistique… Et ce sont des « intellectuels » c’est-à-dire pour parler clair, des philosophes toujours en mal de pouvoir qui en assument la charge. Au Rwanda ce sont bien des « intellectuels » (des professeurs, des journalistes, des avocats, des politiciens sans entrailles…) qui ont planifié le génocide et qui ont envoyé les gens faire le travail sur les collines. Le dire et le faire ont été liés l’un à l’autre et c’est le langage, le royaume où Kurtz, journaliste lui aussi, excellait, qui a été l’autre tranchant de la machette. L’arme de ce génocide de proximité que l’on a pu croire seulement rural et artisanal aura été ainsi sans doute la machette mais plus encore la radio, le plus puissant et le plus dangereux des médias, celui qui pénètre sans retenue dans l’intimité profonde des individus : il va réaliser la mobilisation totale de toutes les forces de l’Etat et entretenir de façon continue la frénésie génocidaire.

Car il faut de la préparation et du temps pour mettre en marche la machine génocidaire et transformer un pays en abattoir[9]. Les implacables séquences du déroulement d’un génocide sont bien connues et partout les mêmes : une partie de la population est cause de tous les malheurs du pays et elle doit disparaître. Le président-dictateur Habyarimana l’annonce dès 1973. Personne n’y croit vraiment à l’époque, la démocratisation en trompe l’œil donne le change[10], mais par la vertu de la propagande, l’idée d’écraser les « cancrelats »  fait tout doucement son chemin. Les agressions et les pogroms se multiplient, les Tutsis sont exclus de l’administration, de l’Université[11] et en 1992 la guerre entre les FAR (Forces Armées Rwandaises) et le FPR (Front Patriotique Rwandais[12]) réfugié en Ouganda éclate. Les oripeaux des acquis et des principes, selon la formule de Conrad, tout d’un coup s’envolent et chacun, au pays,  peut alors basculer en toute impunité, en toute sérénité dans le crime et souhaiter- l’ascendant et la volonté de puissance des Blancs leur en avait livrer le secret- l’extermination générale. Le déclic aura été l’assassinat du Président Habyarimana abattu dans son avion français par un missile français, mais la machine était prête, les machettes avaient été amassées en secret, les milices, constituées surtout de jeunes sans terre dans ce pays surpeuplé, étaient entraînées et avaient procédé à un encadrement serré du pays. Et la machine de mort va être d’une redoutable efficacité. Les Hutus n’ont eu besoin que d’une semaine pour concrétiser leur projet et engager leur « plan d’extermination » qui fut le plus rapide (huit cent mille à un million de morts en trois mois) et qui eut la plus grande ampleur en terme de nombre de morts par jour.

 Le caractère critique de la situation de guerre civile n’explique en rien les massacres qui furent perpétrés sans qu’on ait jamais eu à livrer bataille.  Car c’est en priorité sur les femmes que les génocidaires se sont acharnés. Elles furent poursuivies, forcées et massacrées jusque dans les maternités ; les nourrissons y furent brûlés vifs, écrasés contre les murs ou abandonnés sur les charniers. En ouvrant à la machette le ventre des femmes enceintes comme des sacs, les tueurs pouvaient détruire directement le fœtus et se donner ainsi le sentiment d’exterminer dans l’œuf une engeance détestée. En détruisant maisons, jardins et jusqu’aux albums photos des Tutsis, il s’agissait bien aussi,  pour eux, d’effacer toutes les traces, tous les souvenirs, de tuer une seconde fois, de faire comme si les victimes n’avaient jamais existé. Enfin c’est dans les églises que les tueurs ont, en priorité, perpétré leurs abominations, maculant de sang les murs de ces lieux sacrés en découpant à la machette ou en pulvérisant à la grenade. Pour la première fois ces lieux d’asile et de refuge perdaient leur privilège traditionnel d’espace de protection et la souveraineté de l’Etat criminel était affirmée sur la totalité du territoire. L’on se souvient de l’évocation dès l’attaque de la nouvelle de Conrad de la première arrivée des Romains : fascinés par l’abominable, ils vont faire de l’Angleterre colonisée l’un des lieux ténébreux de la terre. Au Rwanda, les lieux traditionnels d’asile vont devenir l’espace du ban, le lieu de la vie nue (Agamben) où en effet, comme pour l’homo sacer chez les Romains, il permis d’ex-terminer (c’est-à-dire d’expulser hors des termes, hors des frontières sans être tenu pour homicide) le Tutsi, l’être mis au ban, l’être proprement a-bandonné.

Plus de cent ans après la rédaction de Heart of Darkness, les cadavres de l’idéologie coloniale continuent d’empuantir le monde. Et pourtant le génocide n’est en rien le produit spontané de l’atavisme des populations « primitives », populations qui seraient vouées de toute éternité à la sauvagerie brutale des guerres « tribales ». Il est le fruit vénéneux de politiques délibérées qui ont instrumentalisé le fait ethnique tel que l’Occident l’avait constitué. Depuis des siècles Hutus et Tutsis partageaient la même culture, la même langue (kinyarwanda), la même religion. Sous l’influence de la racio-logie allemande, les colons belges stigmatisés par Conrad, en se fondant sur l’anthropologie physique alors en honneur, celle qui va bientôt si bien réussir à construire la mythologie aryenne, vont créer et développer jusqu’à l’obsession le mythe des Tutsis, affirmer à partir de prétendues données morphologiques et biométriques, la supériorité génétique et esthétique de ces « seigneurs féodaux », aristocrates caucasiens aux traits fins, au front haut et au nez droit venus du nord[13]. Les traditions orales locales n’ont, bien évidemment, conservé aucun souvenir de ces prétendus envahisseurs : il y a plus de deux mille ans qu’ils partageaient leurs activités avec des Hutus assujettis eux aussi au système tributaire d’une monarchie sacrée. Mais qu’importe, cette thèse directement inspirée de Gobineau, met en avant le pouvoir redoutable de l’Idée unique et via la philosophie et la théologie (les pères blancs sont aux avant-poste), via le totalitarisme théologico-politique,  via aussi une sorte de national-esthétisme, elle va lentement modeler, façonner plastiquement les mentalités et introduire, comme l’écrit Philippe, tout simplement la Terreur : un processus de « racialisation » de toutes les catégories qui va ouvrir l’ornière raciste dans laquelle vont rapidement s’enfoncer les Hutus les plus extrémistes[14]. Il n’y a plus aujourd’hui à en douter : c’est la colonisation fondée de part en part sur le racisme qui est à l’origine de la constitution de deux communautés de la peur dont l’antagonisme est devenu explosif en 1994. Ce sont bien  les Blancs qui ont gâté les cœurs des Hutus et cela, aussi bien que l’œuvre de mort qui en fut la conséquence, fait aussi parti de l’horreur occidentale. Le terrain était depuis longtemps préparé mais l’aboutissement apocalyptique n’est devenu possible que grâce à l’incurie de la « communauté internationale » et à l’appui politique et militaire d’une France hantée par le complexe de Fachoda. Faut-il rappeler le soutien que, pendant 4 ans, la France a apporté au régime corrompu de Habyarimana, soutien qui rendit possible la préparation du génocide au vu et au su des représentants de l’ONU et de toutes les chancelleries, la fuite extravagante et précipitée des Blancs aux premières heures d’une tuerie qui allait pouvoir se dérouler désormais à huis clos, les tergiversations du Conseil de Sécurité parlant de « crises humanitaires », d’ « actes de génocide » pour se dispenser d’intervenir, du double jeu de l’Opération Turquoise qui, sous prétexte de neutralité humanitaire –imposture philanthropique, disait Conrad– a cherché à stopper l’avancée fulgurante du FPR, qui a laissé se perpétrer un génocide déjà largement engagé, qui a abrité dans la zone de sécurité leurs anciens alliés puis fait exfiltrer  les plus hauts responsables hutus vers le Nord Kivu ? Ils y exporteront leur pratique d’épuration ethnique et contribueront ainsi, en ces mêmes confins du Congo qui fascinaient Conrad, au conflit le plus meurtrier que la planète ait connu depuis la seconde guerre mondiale.  

On ne peut bien sûr que se féliciter qu’en matière de justice internationale, l’Occident ait continué, comme un phare sur la voie du progrès (Conrad), d’étendre ce qui est aussi son œuvre, que la qualification de génocide ait été enfin retenue par l’ONU et que les crimes et les atrocités commis ne soient pas restés impunis. Cependant comment croire que, si longtemps après les faits, le tribunal d’une communauté internationale qui a perdu son honneur et sa crédibilité, délocalisé en terre étrangère (Tanzanie) mais resté corseté dans ses investigations par les autorités de Kigali, qu’une justice de vaincu donc, sans aucun lien avec les intéressés rwandais puisse suspendre l’interminable cycle de la vengeance réciproque et transformer les Furies, les cruelles Erinyes, en bienveillantes Euménides ? Beaucoup d’anciens tueurs libérés se sont installés à nouveau sur leurs parcelles et le Rwanda de Kagamé qui fait maintenant partie du Commonwealth  est reparti comme si de rien n’était, il a réintégré la mondialisation, la course planétaire au développement, avec un taux de croissance, comme on dit encore, inégalé. Mais la vérité qui a été si souvent enterrée, ne risque t-elle pas de ressortir un jour sous forme de déflagration ?

L’enceinte judiciaire d’Arusha, la forteresse du TPIR, est devenue pendant quelques années le lieu anonyme et lointain dans lequel s’est répercuté l’écho bruyant de la sauvagerie. Protégée derrière ses vitres blindées, coupée du public, armée de dispositifs de captation et d’enregistrement technologiquement très sophistiqués, une justice déterritorialisée, désincarnée et sans regard a semblé reculer devant l’effroi du savoir et se défendre de la fascination de la chose en se réfugiant dans la manipulation technique. Commandées par la régie, des caméras numériques fixées au plafond ont accumulé 30 000 heures d’enregistrement d’images « sans qualité »… Et on pense bien sûr de nouveau à la façon dont s’accomplit dans le héros de Conrad le destin entier de l’Occident. On pense à la séduction, à la magie de sa voix, à son éloquence, à son génie universel, à son despotisme sanguinaire, à sa voracité, à sa royauté coloniale :  suppléments ou envers des ténèbres arides de son cœur, de ce cœur diverti dont le creux et le vide lui donne le vertige et à l’horreur duquel à la fin, dans une Afrique détruite, il succombe, sanctifié et maudit. 

La source d’un génocide vous ne la verrez jamais, elle est enfouie trop profond dans les rancunes, sous une accumulation de mésintelligences… Nous avons été éduqués à l’obéissance absolue, à la haine, nous avons été gavés de formules, nous sommes une génération malchanceuse. La lucidité de ce président de la milice extrémiste accusé de crimes contre l’humanité avec préméditation et condamné à mort, est sans doute désabusée. Mais si elle nous plonge au cœur des ténèbres elle nous donne aussi à y voir les nœuds de racines de cette mauvaise broussaille et donc à comprendre que tout cela pouvait être évité… Telle est en tous cas la moins désespérée de ces leçons de ténèbres même si tout laisse à penser, pour reprendre les expressions de Philippe, qu’aucun travail n’apaisera jamais la plainte du deuil et ne suspendra la malédiction que l’Occident a exporté à la terre entière. Désormais ces atrocités monstrueuses, innommables, inconcevables nous regardent. Les têtes noires et desséchées aux yeux clos fichées en haut de leurs poteaux ne représentaient que des signes prémonitoires dans ce qui n’était encore qu’un opéra noir. Mais à présent l’absolu du génocide est là, devant nous.  Et à quoi bon penser tant qu’on n’a pas pensé cela ?

Crédits photographiques :

P. 1. Photos André Vila, Lamentations funéraires lobi, 1955.

P. 2. Sculpture lobi. Lamentation funéraire, collection J. L. Despiau, photo. F. Warin. Philippe voyait dans les arts primitifs et dans l’art lobi en particulier « le cœur le plus secret, le plus retranché de l’humain (…) l’intimité (qui) ouvre à une extériorité prodigieuse, un pur dehors qui extasie l’humain (…) une manière de figurer (…) dégagée de la contrainte éidico-spiritualiste que maintenait la philosophie ». Cf., Ecrits sur l’art, Les presses du réel, 2009, p. 197.

P. 7. Funérailles lobi 1955, photo d’André Vila reproduite elle aussi avec l’aimable autorisation de son épouse.

 

 



[1] Onze ans durant j’ai vécu en Afrique noire où j’ai enseigné la philosophie à l’ENSup de Bamako puis à l’Université de Ouagadougou. J’ai souvent été sur le terrain plus particulièrement en pays dogon, dagara et lobi que j’ai fait connaître à Claire et Philippe. Fasciné, comme l’était Philippe, par l’art africain j’ai écrit en 2006 La passion de l’origine. Essai sur la généalogie des arts premiers (Ellipses). Philippe, en clinique, avait ce livre sur sa table de nuit la dernière fois que je l’ai vu. J’ai rédigé le texte de fond du catalogue Lobi de l’exposition du Château du Grand Jardin (Joinville Haute-Marne) en 2007 et dans Promenades au Louvre (Laffont) la section consacrée aux arts premiers en 2009. La lecture de Nietzsche et de Bataille auteurs sur lesquels j’ai soutenu une thèse (Nietzsche et Bataille. La parodie à l’infini. PUF  1994) n’est sans doute par étrangère à ce parcours et à cet exil…

[2] Les Africains que j'ai contribué à faire venir à I’ Université de Strasbourg pour leur permettre de continuer leurs études ont pu, sous la direction de Philippe, se servir du versant critique de la pensée de Heidegger pour « déconstruire » I’ Occident et provincialiser I’Europe ; ou encore -Roger Somé pourrait en témoigner- étudier leur propre culture en prenant appui sur les analyses du paganisme grec de W. F. Otto, position stratégique paradoxale quand on connaît l’attaque menée par Philippe contre la conception emphatique du sacré et du mythe de ce même W. F. Otto dans une conférence intitulée : La parodie. Soit dit en passant, comme je m’étonnais de la radicalité de cette attaque, Philippe m’avait répondu : penser c’est toujours penser contre soi-même.

 

[3] Plutôt que de dénoncer comme l’a fait Achebe les stéréotypes racistes de l’époque que charrie encore la nouvelle de Conrad, mieux vaudrait en effet regarder de ce côté ci. Le primitivisme suppose que l’avenir de l’humanité se trouve dans le passé, il repose sur un renversement de l’idéologie du progrès et se reconnaît à deux traits : 1 Une rétroversion généralisée. A cet égard la remontée symbolique du fleuve Congo est une remontée non seulement spatiale mais temporelle, elle nous transporte vers le plus ancien, le plus archaïque, vers l’inconscient, vers le préhistorique et constitue bien la forme maitresse de toute la nouvelle. 2 L’identification du sauvage et du magnifique qui, avec le primitivisme hard va jusqu’à l’aveu d’une fascination pour l’abominable et le hideux. Sous les oripeaux ou sous le vernis de la culture qui nous masque l’essentiel, l’origine serait toujours présente et le souvenir de la sauvagerie vitale fondatrice serait au principe de tout ce qui est grandeur. Cf., notre article Le primitivisme en question(s) in L’homme, à paraître prochaînement. Tous ces schèmes historico-empiriques sont pourtant subvertis dans les analyses de Philippe :  Ce qui fait frissonner dans la frénésie sauvage des africains ce n’est plus, comme chez Conrad, la pensée de leur humanité mais bien le contraire : l’art africain représente, écrit Philippe,  non pas l’humain mais l’inhumain dans l’homme, le plus retranché et le plus secret de l’humain, une intimité qui ouvre sur un pur dehors qui extasie l’humain. Cf., Ecrits sur l’art, Les presses du réel, 2009, p. 197.

[4] Cela n'était pas manquer de jugement : le danseur, «  lion de la culture », (tyi-wara), coiffé de ce cimier à I’effigie des antilopes du soleil - leurs cornes épousent le mouvement de poussée végétale ou de croissance du mil vers la lumière - prend possession de la terre par une danse saccadée dans ce qui est un des plus célèbres rites agraires d'Afrique de I’Ouest. Le Musée du Quai Branly a consacré une remarquable exposition à ce qui est devenu I'icône la plus populaire du Mali.

 

[5] Cela ne voulait pas dire qu'il n'y avait pas en chacun d'entre nous un Kurtz prêt à se réveiller, un Kurtz ivre de pouvoir et possédé par une logorrhée aussi sinistre que vaine, par une idéologie qui met, chez tous les missionnaires ou tous les « pèlerins », la colonisation au service de I’ Idée. Kurtz, ce Belge au nom allemand€, héros qui s'enlise dans le pourrissoir colonial est vraisemblablement, ainsi qu'on a pu le dire, le nom raccourci de Conrad lui-même (Korzeniowski), un double donc, son double, notre double, l’incarnation de l’Occident (« Toute l’Europe avait contribué à la création de Kurtz »)... Kurtz collectait I’ivoire comme d'autres les œuvres d'art...

 

[6] Leiris lui-même, dans ce livre (L’Afrique fantôme) qui consomma la brouille entre lui, I'anti-colonialiste de gauche, et Marcel Griaule, rapporte comment, parmi toutes ses tentatives (déçues) de réenchantement du monde, il fut conduit – dans une transgression (les thèses de Bataille sur le sacré ne sont pas loin) et avec une brutalité quasi fasciste - à s'aventurer disons au coeur des ténèbres en participant au rapt sacrilège d'un masque bambara du kono encore tout encroûté de sang coagulé

[7] Proëme de Philippe Lacoue-Labarthe. Entretien de l’ïle Saint-Pierre. Hors Œil éditions.

[8] Les paroles d’affliction et d’amertume, d’adversité et d’impuissance que profèrent les récitants Tutsis du désastre rwandais telles que les rapporte Jean Hatzfeld retrouvent pourtant spontanément l’accent des lamentations funèbres attribuées à Jérémie. Dans le nu de la vie, dans la boue des marais où ils se terraient, les Tutsis, pourtant si croyants, n’avaient-ils pas fait eux aussi l’expérience du détournement de Dieu ? Plus on voyait de cadavres dans les roseaux, disaient-ils, moins on croyait Dieu existant, surtout qu’on avait trop insisté pour qu’il tende la main. (…) Emportés là-bas d’où l’on ne peut rien raconter ils étaient désormais sans espérance de la part du divin et ils restent aujourd’hui encore désolés. Ce mot de désolation traduit bien la perte radicale d’appartenance au monde, l’état d’affliction, de mort et de solitude dans lequel, en effet, ils sont, littéralement, tombés

[9]  Et cela commence peut-être, comme dans la nouvelle de Conrad, avec la première arrivée des Romains qui, fascinés par l’abominable, vont faire de l’Angleterre colonisée l’un des lieux ténébreux de la terre.  Et n’est-ce pas en effet le droit romain qui inaugure selon certains l’histoire politique de l’exclusion qui trouvera avec les régimes totalitaires, une sorte d’achêvement ? Avec le Président dictateur Habyarimana c’est bien, jusqu’en Afrique, une totale Politisierung (Karl Löwith) qui se met en place lorsque pour la première fois la souveraineté de l’Etat criminel est affirmée sur la totalité du territoire. Les lieux d’asile et de refuge qu’étaient temples et églises perdent leur privilège traditionnel d’espace de protection pour devenir les espaces de la “vie nue” où il permis impunément d’exterminer. Comme l’homo sacer des Romains, le Tutsi expulsé dans “le nu de la vie” voit sa vie, le simple fait de vivre encore inclus dans l’ordre juridique mais uniquement dans sa possibilité d’être tué.

 

[10] Les accords d’Arusha signés en août 1993 assurent entre autre, le pluralisme démocratique, les élections démocratiques, le respect et l’intégration politique des minorités… Mais ils n’ont jamais été  considérés par le Président que comme un « chiffon de papier ». Ce sont ces accords qui servent encore aujourd’hui de référence et c’est à Arusha que s’installa le TPRI d’où le titre du film de Christophe Cargot : D’Arusha à Arusha.

[11] Comme déjà en 1973 sous Grégoire Kayibanda.

[12] Constitués d’une majorité de Tutsis considérés par certains militaires français (qui avaient adoptés la vision « ethniste » des Hutus au pouvoir) comme des Khmers noirs. Ils avaient de plus appris l’anglais en Ouganda.

[13] Cette race sémito-hamitique aurait eu une origine égyptienne ou éthiopienne, une ascendance proche de celle des européens.

[14] La racialisation des catégories a d’abord légitimé la discrimination ethnique, i.e. l’accès exclusif des Tutsis aux études et à la gouvernance. Mais l’évolution indépendantiste (et hostile au monopole de l’Eglise en matière d’enseignement) des Tutsis va provoquer un renversement d’alliance au profit des Hutus « opprimés » et le manifeste des Bahutus de 1957 va devenir le texte fondateur de la politique ethniste et inaugurer la spirale sans fin de la violence réciproque. Dans une parodie biblique grotesque Les dix commandements du Muhutu commencent par considérer comme traître tout muhutu qui a épousé une femme tutsi.


Philippe’s Lessons of Darkness

François Warin

 

The African adventure I hereby set forth to relate had initially been told in the halo of Conrad’s tale. First published in the journal Lignes, in memoriam to Philippe Lacoue-Labarthe, this piece originally bore the Conradian title, “Heart of Darkness.”[1] In the course of this African adventure, Philippe and I faced what for both of us proved to be an absolutely harrowing experience when, at the culminating point of our journey, we were given the opportunity to witness a Dagara funeral ceremony.[2] This ceremony, similar to those enacted by the Lobi people, seemed to us to testify to this knowledge of death [“savoir de la mort] as Philippe calls it, a knowledge to which, in our Western hubris and (suffisance) insufficiency, we have now become fully foreign. Five years later, when I was confronted to the Rwandan Genocide, the discovery of Philippe’s reading of Conrad, L’horreur occidentale, was particularly beneficial to helping me think through the emotional shock generated by this apparently African horror. “The Horror of the West,” then, allowed me to initiate, in the absence of Philippe this time, but in his textual company nonetheless, another reading of Heart of Darkness. It also enabled me to attempt a second, more subtle and more difficult navigation towards this unbearable outside whose extimacy [extimité] has now become apparent, and is there for all of us to face. It is at this stage that, for the occasion of this volume, I have added a philosophical coda to the first, more biographical and personal text.

 

The Darkness of a Sacrificial Heart

 “We have art so as not to vanish through the bottom of things—foundered by truth”

Friedrich Nietzsche[3]

This is (?) the title that spontaneously comes to my mind as I attempt to revise this essay in honor of Philippe Lacoue-Labarthe—and for a number of reasons. First of all, because it was Philippe who first advised me to read Heart of Darkness, as I was just about to be embarked on a journey to the heart of Africa. Indeed, what better introduction to Africa than Joseph Conrad’s most celebrated tale, a tale that impressed so many writers and filmmakers? And what better guide than this literary text to speak about Philippe in Africa, all the more so from an experience I had been given the honor to partake in as a privileged witness? It is, in fact, on the African continent that I have learned to really know and love Philippe. With Claire, his wife, he had come to see us several times.[4] Every time, his coming was inscribed in what was, for me, an entire horizon of theoretical and emotional questions, questions that had been long on his mind and that, it seems to me, were centered around the question of myth. This question, undoubtedly inherited from an old, twisted and conflicted Romanticism, often led us to look in the same direction and to find ourselves on the same ground, a ground that was, for both Philippe and myself, in more than one sense, something like a native soil.

When I first met him in 1968, Philippe was already wrestling with the brief and opaque Remarques sur Oedipe et Antigone; c’était à la survenue de l’athéisme moderne qu’il se mesurait) he was also confronting the onset of modern atheism. For me, Philippe has always remained the thinker who has attempted to respond to this work of mourning (Trauer), to this categorical turning away from the divine, that was, already for Hölderlin, tragedy as such (Trauerspiel). Or, and this is practically the same thing, the thinker who, his body notwithstanding, has given himself up, during his entire life, to a severe and uncompromising critique of the problematic of presence and, consequently, to a critique of every attempt to re-mythologize Hölderlin. In a way, it is in contrast to his very protestant attitude towards these Western questions that I understand Philippe’s relation to both Africa and Africans, a relation that seems to me to be revealing of a tenacious force, as well as of an abyssal obscurity, against which he was set up hard.[5] From the moment he arrived on the African continent, however, everything appeared to have been inversed. To speak like Schelling, the eternal “no” substituted itself to the eternal “yes,” gentleness to force, understanding to sternness, or love to anger.

And yet, in the case of Philippe, this has nothing to do with a return to a form of primary naïveté. He never fell into the trap of this kind of “primitivism” or, as Sally Price would have called it, hard primitivism,[6] a primitivism that Conrad’s tale, we should not forget, contributed to both constitute (and critique?). Rather than denouncing the stereotypical representations of Africa still operating in Conrad’s tale, as Chinua Achebe has famously done, it would perhaps be more productive to consider the tale from the more ambivalent angle of primitivism instead. As Heart of Darkness makes clear, primitivism assumes that the future of humanity is to be found in the past. It thus relies on an inversion of the ideology of progress and recognizes at least two points: 1. A generalized retroversion. From this perspective the symbolic ascent up the river Congo is an ascent that is not only spatial but also temporal: it brings us back to what is most ancient and archaic, to the “unconscious” and the “prehistoric. And, in a sense, this retroversion constitutes the structuring form [forme maitresse] of the novella as a whole. 2. The identification of the “savage” with the “magnificent.” In the context of hard primitivism this identification stretches to include an avowal of a fascination for the “abominable” and the “hideous” as such.[7] From this perspective, then, under the rags or the varnish of culture that masks what is essential, the origin would always remain present. Moreover, the memory of the vital, foundational “savagery” is considered to be the origin of everything that is synonymous with greatness.[8] All these historical-empirical schemes are nonetheless subverted by Philippe’s analyses of African art. For Philippe, in fact, what is thrilling in the so-called African “incomprehensible frenzy” (96)—a frenzy which, it should be clear to readers of “The Horror of the West” is far from being limited to Africans—is not so much “the thought of their humanity” (96) as is still the case for Marlow, but the opposite. African art, writes Philippe in the context of aesthetic considerations that make clear his anti-racist inclinations, represents not so much the human side of man, but its inhuman side instead. For him, at the heart of these artistic representations of man is a secret intimacy that opens up to a pure outside, an extime that places humanity in an ecstatic state. As he puts it, he saw in primitive art in general and in Lobi art in particular, “the most secret heart, the most sheltered side of humanity […] the intimacy that opens onto a prodigious exteriority, a pure outside that places humanity in an ecstatic condition […] a way of figuring […] extricated from the eidico-spiritualist constraint that preserved philosophy.”[9]

Philippe knew Michel Leiris well, and he strongly advised me to read L’Afrique fantôme.[10] As a homage to Leiris, he had entitled a conference that he had given in Benin, in 1991, “La philosophie fantôme.”[11] And, to me, Leiris’s lucidity about Africa is in fact what Philippe’s irreproachable probity generally evokes. Coming from this avatar of Romanticism that is Surrealism, in Africa Leiris did not cease to discover an intimate fissure or wound inside himself : he discovered an insuperable difference that divided him from this mythic continent, from this land of origins which, for him too, was the land of trances and possessions. “A sinister thing it is to be a European” ([12]) he notes in his journal upon returning of this failed initiatory journey that had been the Dakar-Djibouti mission. For Leiris, what was at stake in this physical journey was, indeed a metaphysical journey, somewhat like in Conrad’s tale, where the ascent of the river is metaphorically associated “travelling back to the earliest beginnings of the world” (92), a journey back to the origin, as it were. And yet, the origin proved to be both frightful and terrifying; eventually, it ends up retreating and disappearing evermore. This is exactly what happened, analogically, to Leiris’s Africa: it remained indistinguishable from the phantoms and projections of the European in need of redemption he was. His Africa remains, in all respects, L’Afrique fantôme. Now, in a slightly displaced form we find the same disillusioned theme, so characteristic of exiles, in Philippe’s conference on Africa, a theme that will be brought even more sharply into focus in “The Horror of the West.” As he demonstrates, the domination of the West is both definitive and complete. As such, it is identical with the becoming-world of philosophy. From the bottom of that prison which is ours, “we can thus only glimpse what this continent has been prior to the domination of the West: we can only “guess at its fragile image (from the) outside” [13].

“Lucidity is the wound which is closest to the sun,” wrote René Char, at the time of Feuillets d’Hypnos written at a period not yet marked by varnish and pose.[14] How could one best translate what constitutes the entire difficulty, as well as the entire “truth,” of Philippe and his emotion of thought. The kind of lucidity that makes us see the irremediable wound of separation, the kind of lucidity that prevents us from still being pious is, paradoxically, the tracing of the vanishing gods. And this is the only proximity that is emotionally thinkable, as well as possible, in relation to this “sun,” which, no more than death itself, cannot be faced directly [on ne peut regarder en face].   

This intense and complex relationship with Africa started very early and via the intermediary of an artistic object. Philippe, who had borrowed Michel Leiris’ and Jacqueline Delange’s book on African art (printed in the collection directed by André Malraux),[15] always loved with passion what Europeans have appropriated for themselves under the name of primitive or primal art. As soon as he had a bit of money, during a visit to Paris, he purchased a helmet crest [cimier] Bambara Tyi Wara. As his brother Dominique recently told me, he was, at the time, only thirteen years old. The first letter that I received from him was a passionate note in which he thanked me for the small idol made out of clay that I had left, during his absence, on his desk, in Strasbourg. In a text in which still echoed, at the heart joy, the lament [plainte] of the exiled thinker, he said how deeply he had been moved :

“I am embarrassed [gêné] and very happy at the same time: [I feel] a connection that I am incapable to express […]. This touches me all the more so as it is very beautiful and, let’s say, moving. This touches, thus, very precisely, on what restrains me [ce qui me contraint] because the proximity risks to be excessive and unbearable [insupportable] in relation to the preservation of too great a distance. The presence of this object will reanimate this wound. There are few things of which this can be said”.

And how many times, in the years that followed, did I bring back from Africa some of the last relics of primitive art, generally, associated, as he recognized,  with the cult of the dead.[16] What emotion for me when every time I see in his apartment of Paris all these people of statues carefully set out in the chimney and all these masks hanged on the walls !

To be sure, this African path had long been opened. Philippe had entered politics during the Algerian War, and it is the anti-colonial struggle that had permanently structured him. Both of us could thus maintain friendly relations with Africans, relations free of all kinds of prejudices. What we had learned from Conrad’s tale was now given to us to experience: Africa was, for us, the return of the real that unmasked the Western pretention to “civilize” indigenous people. As always, colonization and the “civilizing mission” it entails had proved itself to be a total failure. This also means that there is always, at the heart of each of us, a Mr. Kurtz, ready to be awakened, a Mr. Kurtz intoxicated with power and possessed by a  logorrhea as sinister as it is vain, by an ideology that places colonization—for all the “missionaries” and “pilgrims”—in the service of the Idea. Kurtz, this Belgian with a German name is indeed a “hero” who is, quite literally, swallowed up by the colonial swamp. As some scholars seem to think, Kurtz is also a shortened version of Conrad’s own name (Korzeniowski). Hence he is a double : his double, but also our double—and the incarnation of the West: “All Europe contributed to the making of Kurtz” (117). Kurtz collected ivory like others collect works of art.

I have never seen anyone respond with such a vibrating intensity as Philippe to the spectacle that we were given to witness during our somewhat adventurous expeditions in the savanna. I recall the happiness that provoked in us the prodigious African gaiety, the same gaiety that had also fascinated Nietzsche. But I also recall the simple and warm hospitality that had always been in store for us. I remember in particular the powerful emotional effect upon Philippe when, during his first African voyage, we visited a Dogon village at the far eastern extremity of the Bandiagara cliffs: “One should write a book, write something,” he had told me. The mythic isolation in which the Dogons live has always triggered this kind of enthusiasm : “Exceptional religiosity; the sacred swims in every corner of life,” writes the honest Leiris.[17] It has also generated an entire onto-mythology: that of the French school of anthropology, a school for whom myth, and myth only—with all the sacred connotations attached to this word—had been the royal road to study these people’s identity and history. The Dogons are somewhat like the Pre-Socratics : had not their discovery been for us a bit like what the discovery of a Greece before Socrates had been for Nietzsche or Heidegger ?  

Upon his return to Europe, in order to describe his stay in Africa, Philippe spoke of a true mystical experience. In Africa we had not felt the need to speak of this feeling of transport, this happiness, at all. And, besides, in which language could we have done so? Later, I discovered that my feeling had been confirmed, in a precise way, in an interview where Jean-Christophe Bailly asked Philippe about his furtive, but nonetheless essential contacts with Africa.[18]  In this “kind of immense night that is Africa,” he said, “we were crushed by a feeling of…of sacredness [sacré] […] we were haunted, inhabited too […] and I have felt, in a very, very impressive way, this feeling of…this feeling of, yes, of sacredness [sacré][…] we had the impression to be facing what, by definition, is not, what can only be thematized under the name of void. This is why it is very difficult to write about this. One cannot say this, but all of a sudden, one is in the presence of what is other [en presence d’autre], an otherness which is not one thing—one cannot even say “something other” [autre chose]. There is a form of vacillation [bascule] that has taken place.”[19]

Among the strongest experience that we underwent, I recall these Dagara funerals that we chanced upon. Like Conrad’s Marlow, it seemed to us that this time we had ascended the river, travelled towards the origin, in order to be finally confronted to the horror, the horror of death. The great violence of this ritual had strongly impressed us : the display of the deceased sitting for three days upon a podium, the ritual laments, the heartrending cries of an entire village ready to confront the transgression of death. In reality, the Africans had turned death into a holy day; they could also dance in front of this “dark sun” [“soleil des ténèbres”], as Georges Bataille would have put it, or in front of the “Open” [l’ Ouvert] that is at the foundation of things, as Lacoue-Labarthe would have said. But along with its violence, what we were also given to think and feel was the great wisdom of this ceremony, a cathartic or purgative ceremony, now ingeniously erased by our Western “techniques of death” [techniques de la mort] whose function is to prevent us from facing the horror of death.  

 

 

Fig. 1 Fig. 2

This picture (Fig. 1), taken by André Villa in 1955,[20] is to my knowledge the only existing photographic testimony representing the funeral cries, or laments, as they take place in a ritualized form in Africa among the Lobi people of Burkina Faso. In the midst of the savanna, a crying woman wearing a labret on his superior lip, stretches out her naked arms, tragically—not unlike the African mistress in Heart of Darkness—in an attitude that is simultaneously one of imploration and of terror. In front of her, an immobilized man seems prostrated, hypnotized, completely paralyzed by a horror that is without name.     

The Lobi state on the right (Fig. 2) is also intimately associated with the cult of the dead. Such statues have been sculpted in order to conjure a destiny of misfortune, but also in order to signal, or take upon oneself, an unbearable and unspeakable pain. Certain statues, like the one represented here, characterized by an extreme tension and concentration, reproduce the attitude of these funerary lamentations.[21] In its making, the sculptor alone, without mediators, is exposed to occult forces and to malefic geniuses that can, at any time, strike him with madness or disease. He is, indeed, introduced as Conrad would have put it, into “inconceivable ceremonies of some devilish initiation” (115), into horrifying powers too. His task is to attempt to exorcise fear and to help humans face the ever-present menace of death.

If, as Bataille puts it, “the seriousness of death is the slavery of thought,” then, it is likely that slavery will remain, for a long time, our common burden. Here we find ourselves, “ceasured” [césurés], in a state of mourning, exiled from cults, as well as from myths and rituals. Unlike these Africans, we shall remain fully incapable to expulse, through ritual laments, the excessive pain that provokes in us the absence of a friend, an absence that freezes the blood in us, and kills us [slightly too emphatic for this piece?]. We will certainly have to learn to live with this void, but also with the memory of someone who chose—deliberately, there is no doubt—a brief life.  

 

    

II. Coda: The Darkness at the Heart of Genocide

“[N]ever, never before, did this land…appear to me so

hopeless and so dark, so impenetrable to human thought, so pitiless to human weakness”

Conrad, Heart of Darkness

When, some time ago, I was invited to speak after the projection of a film on the Rwandan Genocide,[22] I could not help but think about Philippe’s reading of Conrad. Like so many others, I was horrified : my spirit was broken by the unspeakable cruelty of this event, and I was asking myself in which language I would have been able speak. Then, suddenly, it appeared to me that the only mode through which one could approach it was in the mode of the Lessons of Darkness, a canonical text from the Catholic Liturgy which, as Jean-Luc Nancy reminds us in his moving homage to his friend, Philippe loved.[23] The Lessons of Darkness are undoubtedly lessons in the sense that they are a form of teaching. But above all, they are a funeral hymn, a hymn not so much turned towards kenosis, as it is otherwise the case in the Catholic tradition but, rather, towards an unthinkable black hole [trou noir].[24] From the horror of sacrificial death to the horror of genocidal death, I felt like I was continuing, in the company of Philippe’s thought, our African adventure into what Conrad called the “heart of darkness.” But, this time, in Philippe’s physical absence, and under omens more terrible than ever before. As it was also the case in Conrad’s tale, under the “savage clamour” of nature (105) lay hidden an artifice and an abyss of another, more intimate clamour that was going to reverberate and resonate without end. Conjuring with a stubborn degree of mimeticism what for lack of better words, I shall call absolute evil [l’absolu du mal]—and this in the very year that marked the commemoration of the fiftieth anniversary of the crushing of the “Nazi barbarity”—this genocide, in which to varying degrees “we” were implicated belongs, in full right, to what Philippe calls “the horror of the West.”

As we know, Heart of Darkness tells an initiatory journey whereby the protagonist/narrator of the tale, Marlow, ascending the river Congo, travels in quest of the origin in order to finally find himself face to face with the horror of Kurtz’s sacrificial rites. But what exactly is the vertiginous horror in which this artiste maudit avatar of Rimbaud who is Kurtz eventually capitulates ? What is the horror that contaminates all those who approach him ? As Lacoue-Labarthe puts it, it is not so much the horror of savagery [l’horreur sauvage], than the horror of the Thing [la Chose]: the Lacanian name for the “malignity of being” [malignité de l’être] also discussed by Heidegger. The Thing is not some-thing, a being among other beings but, rather, no-thing [l’a-chose], an unspeakable void, the yawning abyss of chaos itself, the horror that is at the “foundation of things” (J. Chardonne). Or, alternatively, the Thing is the absolute lack of foundation [sans-fond] that allows us to touch the Real. It is that which, by definition, cannot be expressed and, perhaps, it is also that which motivated Philippe’s silences. The horror, he says—and we shall verify this in the precise case of Rwanda—is, indeed, of the West, which also means that the horror is the West itself. That is, the West that defended itself from the fascination with the Thing by constituting a techne that works as a supplement ; the West that defended itself through a technical and colonial inspection [arraisonnement] of the totality of the planet. By instituting the modern subject that produces and realizes itself, the West has been the only “civilization” that could give birth to a new form of evil, a devastating and characteristically modern evil. And if it is true that, in the case of Rwanda, those who looked into the darkest side of evil [le plus ténébreux du mal] may have been the Africans, it is equally true that they were subjected to a properly modern form of evil, a radical evil that is inextricably tied to the name of Auschwitz. This evil, as Philippe puts it, “cesured” [a césuré] our own history. This evil does not come from elsewhere ; it is wanted by man himself. This evil has no meaning ; it is a form of evil that defies representation and that is beyond reparation.

“The horror! The Horror!” These are the only words that one of the main witnesses could find, upon his return from Kigali, as he was interrogated by the International Criminal Tribunal for Rwanda (ICTR), at the very beginning of the genocide. These words obviously echo Kurtz’s last, dying words, as he looked, one last time, into that abyss of darkness his heart: “‘The horror! The horror!’” (149). And indeed, what closer reenactment of Kurtz’s atrocities than the Rwandan genocide? The Hutus would align children, in their schools, in order to cut them up with an axe, or crush them under the blows of their clubs. In some instance they would give the bodies of their opponents (the first victims) for pigs to devour… The furor, the unchained rage, the complacency in sheer atrocity puts us in the presence of an outbreak of hatred that exceeds the pure malice of human action. As Heidegger puts it, this hatred relies on “the malignity of furor” that is at the heart of being itself.[25]

When evil transgresses a certain boundary, as Kurtz at the heart of the jungle also experiences, moral categories seem, indeed, to lose their pertinence. Evil is then liberated from human intentions; it becomes autonomous and organizes itself as a system that transcends humanity and becomes exterior to it. Its malignity without boundaries, its virulence and destructive frenzy [frénésie], as Isaiah also puts it, becomes, then, capable to “destroy the foundations of the earth.”[26] The enigma, as we see it, is all here: like Kurtz, we are capable of producing a blind evil, an unpredictable evil that goes beyond us, and that retrospectively presents itself as a fatality. And yet, we, Westerners, are nevertheless responsible for it, if only because we could have prevented it from happening. Among those who partook in the Rwandan genocide are those that realize in what kind of infernal spiral, in what kind of exterminating vortex they have been progressively caught up. They got carried away and none could escape this “dynamic of the Devil.” As they testify: “you cut up so many of them that you can’t even count them; it is Satan that has pushed us to the bottom of ourselves.”[27] Why saying this, they appear to be less devastated than overcome [dépassés], transported by an incomprehensible effect of excitement and amplification, an uncontrollable effect that resonated deeply with unspeakable actions, actions beyond understanding that inspire anger as well as a certain sense of compassion. The somber magnificence in which Kurtz plunges to the point of death reminds us that there is nothing prosaic about evil; evil is not of the body but of the spirit instead.

Genocide, this hybrid word with a double root, both Greek and Latin, is of recent formation (1944). It is now used everywhere, in these languages that founded the voracious West, a West that now swallowed up the entire world. Despite revisionists’ denials, what has taken place in Rwanda undoubtedly belongs to the category of genocide. That is, to the destruction of a gene, of a population deemed guilty from birth. This is not simply yet another massacre. A genocide is indeed an effect of a project concerned with the extermination of a race, a project instituted by the State—that is, a project in the service of what Conrad already called an “idea:” “What redeems it is the idea” says Marlow, “the unselfish belief in the idea—something you can set up, and bow down before, and offer a sacrifice to…” (51). Philippe would have said that all this idea—and the sacrifices that ensue—proceed from what he calls “techne,” that is, knowledge as determined by the Greeks. This techne is endowed with an unequal power; it has been capable of assimilating all forms of knowledge coming from elsewhere; it is a form of knowledge that will end up by being determined as power, and that will accomplish itself in the lure of the colonial and technical scramble for the entire world. And, as Philippe also reminds us, that which deploys the effects of this techne is what the Greeks called logos, that is, a discourse, an argumentation, a plan, a logistics… We should not forget that those who have assumed the control of this logos are intellectuals or, to speak plainly, philosophers—figures always in quest of power. As it was already the case in Conrad’s Congo, in Rwanda, those who have planned the horror and who sent people to “do the work” on the hills were professors, journalists, lawyers, politicians—figures who, as the manager in Heart of Darkness puts have no “entrails” (74). Words and actions have here been strung together, and it is language, the realm where Kurtz, this hollow man who is also a journalist, excelled, that has been the other side of a double-edged machete. The weapon of this recent genocide, which was initially taken to be only rural and artisanal phenomenon, was of course the machete, but also, and perhaps even more so, the radio: the most powerful and dangerous media, the mass-medium that penetrates without restraint into the profound intimacy of people. This medium will realize the total mobilization of the forces of the State and feed, in a continuous stream, the genocidal frenzy [frénésie génocidaire].

As Conrad’s descriptions of the horrors of colonialism with its continuous stream of greedy devils craving for ivory already makes clear, both time and preparation are necessary to set the genocidal machine in motion, and to transform an entire country into a slaughterhouse. The “pretty rags” of “principles,” to borrow Marlow’s formula, “fly off at the first good shake” (97). Each country can then give way, in all impunity and serenity, to “aggravated murder on a great scale” (50) and, following blindly white forms of Western will to power as a model, hope for a general “extermination.” It is, once again impossible not to think of Kurtz’s murderous project, scribbled on the margins of his pamphlet written for the “International Society for the Suppression of Savage Customs” and summed up in the following imperative: “Exterminate all the brutes!” (118). And, indeed, the murderous machine of death will be of an impressive efficacy. The Hutus only needed one week in order to actualize “their” project and to engage in an “extermination plan” (Ref) that was among the fastest (from eight-hundred thousand to a million deaths in three months) and had the highest number of deaths per day.

Notice that the critical state of a country plunged in a civil war does not explain these massacres, insofar as they were perpetuated outside of a combat situation. Women were, indeed, among the principal victims of these horrors. They were persecuted, raped, massacred, even when pregnant. Newborns were burned alive, smashed against walls, or simply abandoned on places of carnage. Machetes were used to open the wounds of women, “like bags,” as it was said,[28] and the murderers could then directly destroy the fetus with the feeling that they could thus exterminate, within the egg itself, a much-detested breed. One is indeed reminded of Marlow’s realization, early on in the novella, that thanks to the Belgian invasion of the Congo, even what was originally “a white patch for a boy to dream gloriously over” had quickly become what he calls “a place of darkness” (52).                  

More than hundred years after the publication of Heart of Darkness, the bodies of colonial ideology continue to intoxicate the world. And yet, the genocide is not at all the spontaneous product of the atavism of so-called “primitive” populations, populations supposedly destined, for all eternity, to the brutal savagery of “tribal” wars. The genocide is the poisonous fruit of a politics that has deliberately instrumentalized the ethnic factor, which the West itself constituted it. For centuries, the Hutus and the Tutsis shared the same culture, the same language, (kinyarwanda), the same religion. Then, the Belgian colonists, stigmatized by Conrad, under the influence of a more pervasive Western racio-logy based on physical anthropology—en vogue in all Europe in general and in Germany in particular (i.e., the one that will soon manage to construe the Aryan myth)—are going to create and develop, to the point of obsession what Lacoue-Labarthe would have probably called the myth of the Tutsis, and affirm, on the basis of morphological and biometric data, the genetic and aesthetic superiority of these “feudal lords,” Caucasian aristocrats with delicate features, high brows, and a nose coming from the north. This thesis, directly inspired from de Gobineau, advocates the power of the “unique Idea.” [29]  Then, via theology and philosophy (the white Fathers are at the “outpost of progress”), via a theologico-political totalitarianism, via what Philippe in his career-long struggle against totalitarian horrors eventually called “national-aestheticism,” this idea, this “blind belief in the idea,” will slowly model and fashion in a plastic, typographic way the mentality of a people and introduce, as Philippe puts it “quite simply the Terror”[30])

Such a process of “racialization” of every sort of category will open up the racist rut in which the most extremist Hutus and Tutsis will quickly founder.[31] There are no reasons to doubt this: it is colonialism, itself founded on racist ideology, that is at the origin of the constitution of two separate communities of fear [communautés de la peur], communities whose antagonism became explosive in 1994. The Whites have, indeed, spoiled the hearts of the Hutus. And this also—along with the work of death that has been its consequence—belongs to the “horror of the West.”[32] The Western will to export its own practices of ethnic cleansing to those very borders of the Congo that fascinated Conrad contributed to the enactment of the most murderous conflict that the planet has known since the Second World War.      

We can, of course, congratulate ourselves that, in matters of international justice, the West has continued, like a guiding light towards progress, to extend what is also part of its project: the designation of genocide has finally been adopted by the UN, and these crimes and atrocities have not remained unpunished. And yet, at the same time, many of the ancient killers, after been freed, have already installed themselves back into their own quarters. Moreover, the Rwanda of Kagamé that is now part of the Commonwealth carried on as if nothing had happened: it was reintegrated into globalization, into planetary forms of “development,” with a growth rate, as we still say today, previously unmatched. We are left to wonder, though, if the truth that has so often been buried, does it not run the risk of resurfacing, one day or the other, under the form of an explosion?

Over the past years, the judiciary enclosure of Arusha, the fortress of the International Criminal Tribunal for Rwanda (ICTR), has become the anonymous and distant place where what Philippe calls “the loud echo of the savagery” is allowed to resonate. Protected behind armored windows, cut off from the public, armed with recording devices of great technological sophistication, a deterritorialized and disembodied justice seemed to retreat in front of the fear to know, defending itself from the fascination of the Thing by taking refuge, as Philippe had already anticipated, in “technological manipulation.” We also think of the way Conrad’s tragic hero accomplishes, for Philippe, the “entire destiny of the West.” We think of the seductive magic of his voice, of his eloquence, of his universal genius, of his sanguinary despotism, of his voracity, of his colonial royalty. These are indeed supplements or inversed images of the “barren darkness of his heart”, of his perverted heart, whose void and hollowness generate a vertiginous “emotion of thought”. We also think of the horror to which, at the end, in an Africa that is destroyed, Kurtz finally succumbs, both sanctified and accursed.      

“You will never be able to see the source of a genocide; it is hidden too deep under malice, under the accumulation of lack of misunderstandings… We have been educated to absolute obedience, to hatred, they crammed our heads with formulas, we are an unfortunate generation” Ref. The lucidity of this president of the extremist militia, accused of premeditated crimes against humanity and condemned to death, is no doubt disillusioned. But if it plunges us into the heart of darkness, by the same token it also enables us to see the obscure origins of this nasty brushwood, this evil forest and, thus, to understand that all this could, indeed, have been avoided… This is, in any case, the least desperate of Philippe’s “lessons of darkness.” And this lesson must be affirmed even though everything leads us to think, to use Philippe’s expressions one last time, that no work will ever pacify the lament [plainte] of the work of mourning; no work will ever suspend the curse that the West has exported to the entire world. Henceforth, these monstrous atrocities, both unspeakable and inconceivable, will stare at us. The black heads on the stakes, in front of Kurtz’s ritual abode, with their closed, hollowed out eyes, stand as peremptory signs against future horrors to come. At the same time, at the present moment, the genocidal absolute is already there for all of us to face. And what is the point of thinking—if we don’t think through this Thing?           

Transl. Nidesh Lawtoo[33]

Photographic credits :

Fig 1. André Vila, Lamentations funéraires lobi, 1955. Reproduced with the kind persmission of the photographer’s wife.

Fig. 2. Lobi sculpture. Lamentation funéraire, collection J. L. Despiau, photo. F. Warin.

Fig. 3. André Vila Funérailles lobi 1955. Reproduced thanks to the kind authorization of his wife.

 



[1] This article was originally published in homage to Lacoue-Labarthe, in the same number where “L’horreur occidentale” appeared. It has been modified and extended for the present volume (transl. note).

[2]  Dagara people in spite of a different language is near of Lobi people and live, like it, in West of Burkina Faso.

[3] Wir haben die Kunst, damit wir nicht an des Wahrheit zu Grunde gehen. Oeuvres philosophiques complètes, Gall., Tome  p.

[4] I have lived in Africa for eleven years, where I have taught philosophy at the ENSup of Bamako first, and then at the University of Ouagadougou. I have often been in the field, particularly in Dogon, Dagara and Lobi regions, whose peoples I introduced to Philippe and Claire. Fascinated, as was Philippe, by African art I wrote in 2006 La passion de l’origine. Essai sur la généalogie des arts premiers (Ellipses). (Philippe had this book on his night table at the clinic, last time I saw him). I also wrote the final text for the Lobi catalogue dedicated to the exhibition of the Château du Grand Jardin (Joinville Haute-Marne) in 2007, as well as the section dedicated to “art premiers” in Promenades au Louvre (Laffont) in 2009. Finally, my thesis, Nietzsche and Bataille. La parodie à l’infini (Paris, PUF 1994) is certainly not foreign to the trajectory of this exile.

[5] The African students I contributed to bringing to the University of Strasbourg in order to allow them to pursue their studies could, under the supervision of Philippe, rely on the critical side of Heidegger’s thought in order to “deconstruct” the West and provincialize Europe. Or, alternatively, they could study their own culture by relying on W. F. Otto’s analyses of Greek paganism. This was indeed a paradoxical strategy, especially in light of Philippe’s attack to W. F. Otto’s emphatic conception of the sacred and myth in a conference inedited done in the Ecole Normale Supérieure and titled, La Parodie . I mention in passing that, as I expressed my surprise of the radical dimension of this attack, Philippe replied: “thinking is always thinking against oneself.” 

[6] Sally Price, Arts primitifs, regards civilisés, Paris énbs-a 1995.

[7] Emblématique est, à cet égard, la parole de Gauguin, « le primitif entre les primitifs » : Le retour à la barbarie est pour  moi un rajeunissement.

[8] See François Warin, “Le primitivisme en question(s)”  (Forthcoming in L’homme)

[9] Cf., Ecrits sur l’art, Les presses du réel, 2009, p. 197.

[10] L’Afrique fantôme in Miroir de l’Afrique, Quarto Gallimard, 1995, p. 91 à 868.

[11] This conference can be found in the same number of Lignes where “L’ horreur occidentale” appears [transl. note]. 

[12] Journal, 21 septembre 1931, cité par M. Beaujour, Terreur et Rhétorique, Jean michel Place, Paris, 1999, p. 121.

[13] La philosophie fantôme, op. cit., p. 214.

[14] René Char, Œuvres complètes, Gall., La Pléiade, 1983.

[15] Afrique Noire. La création plastique. LEIRIS (Michel) - DELANGE (Jacqueline). Gall., La vie des formes, 1967.

[16] See the Lobi statue, Fig. 2 below.

[17] In L’Afrique fantôme Leiris himself relates that among all his many (frustrated) attempts at re-enchanting the world he was led—in a transgressive mood and with a violence that bordered on fascism (Bataille’s theses on the sacred are not very far)—to venture into the “heart of darkness” as it were, by participating in a sacrilegious abduction of a Bambara mask of Kono, still completely covered in coagulated blood.  L’Afrique fantôme, in Miroir de l’Afrique, Quarto Gallimard 1995, p. 190 sq.

[18] Ref. to my suggestion ?

 

[19] Proëme de Philippe Lacoue-Labarthe. Entretien de l’ïle Saint-Pierre. Hors Œil éditon. Reprinted in L’Animal.

[20] Ref. to the identity of the photographer?

[21] One is left to wonder whether the Lobi statute on the right functions as an artistic reproduction (or mimesis) of the real, emotional experience on the left, or whether it functions as the original artistic figure, on which the real experience is subsequently modeled. [Transl. note]

[22] Cf. Le film de Christophe Cargot, D’Arusha à Arusha.

[23] Jean-Luc Nancy,  “Tu aimais les Leçons de Ténèbres.” Lignes 2007, 11-15.

[24] The words of affliction and grief, of adversity and impotence coming from the Tutsi who witnessed the Rwandan disaster, as they are reported by Jean Hatzfeld, are reminiscent, at least in their accents, to Jeremiah’s funerary lamentations. Cf. Dans le nu de la vie, Une saison de machettes, La stratégie des antilopes, Seuil, Points, 2002, 2005,  2008.

[25] Martin Heidegger, Lettre sur l’humanisme, Paris, Éditions Montaigne, 1957.

[26] Isaï, 24, 18.

[27] Une saison de machettes, op. cit., p.

[28] Dans le nu de la vie, op. cit.,

[29]il n’y a pas de pouvoir plus redoubtable que le pouvoir de l’idée, de l’Idée unique, comme disait Hannah Arendt” (Cf. Le système totalitaire), in La philosophie fantôme, Lignes, 2007, p. 209.

[30] La philosophie fantôme, op. cit., p. 209.

[31] Such a racialization of categories has been instrumental to initially legitimize ethnic discrimination: i.e., the Tutsis’ exclusive access to education and political power. And yet, the independentist evolution of the Tutsis will provoke an inversion of alliances profitable to the “oppressed” Hutus, and the Bahutus Manifesto of 1957 will become the foundational text for such an ethnic politics, inaugurating thus the endless spiral of violence of what René Girard would call “reciprocal violence.”

[32] The field had long been open to this, but its apocalyptic realization only became possible because of the negligence of the “international community” and the military and political support of a France haunted by the Fachoda complex. Is it necessary to recall that, during four years, France provided the corrupted regime of Habyarimana, a support that made possible the preparation of the genocide, and this, at the knowledge of the UN representatives. Cf., André Chichoua, Rwanda, De la guerre au genocide, La Découverte, 2010. 

[33] I wish to express my sincere thanks to Hannes Oeplz for taking the time to discuss the translation and for his precious and insightful suggestions (transl. note). 

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