Mariage

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De l’Amour et du Mariage

 Il me semble qu’il n’y a  pas d’événement digne de ce nom sans un discours, que rien ne va sans dire, que le réel a toujours besoin du symbolique. Il me semble que le « faire » a toujours besoin d’un « dire », d’un « dire » qui le fonde en signification et par lequel seul, il restera dans les mémoires. Alors permettez-nous de tenir ce propos. On lui reprochera peut-être sa gravité, elle n’est pourtant pas le contraire mais la condition d’une joie authentique.

 

C’est un événement en effet que ce beau mariage qui vient interrompre brillamment le cours du temps et sa durée tranquille. Aussi commençons par remercier Jeanne et Nicolas. Ils n’ont pas ménagé leur temps et leur peine pour mettre  en branle une énorme machinerie logistique, celle qui a permis de rassembler plus de 150 personnes, de remembrer les familles, de faire se rencontrer des amis qui, depuis longtemps, n’en avaient plus jamais eu l’occasion.

 

Mais d’abord ôtez-moi d’un doute. L'amour est un oiseau rebelle, il bat de l’aile et s’envole quand on veut le surprendre et l’approcher, nul ne peut l’apprivoiser/Et c'est bien en vain qu'on l'appelle.  L’amour est enfant de bohème il n’a jamais, jamais connu de lois chante et chantera jusqu’à la consommation des temps la sévillante Carmen, celle de l’opéra de Bizet.

 

Amour, éros de ton vrai nom, amour espiègle et aventureux, amour qui, sans cesse, se réinvente, puissance sacrée et sacrilège, empêcheur de tourner en rond que viens tu donc faire dans cette galère ? Pourquoi cette ardeur à te placer sous le joug, à te plier sous la loi, à passer un contrat qui va te lier et sans doute te limiter, t’engourdir, t’embourgeoiser ? Pourquoi cette volonté de rentrer dans le rang, de s’enfermer, de se confiner dans le bastion étouffant du conservatisme et de l’inégalité ? Pourquoi intégrer la société, toi qui nous met si merveilleusement hors de nous et qui devrait la désintégrer et la faire exploser ? N’était-ce pas d’ailleurs ce que visait le fin’amor, amour hors la loi et hors mariage que chantaient, au XIIe siècle, les troubadours provençaux ? 

Depuis Rousseau et avec le romantisme nous avons inventé le mariage d’amour sans bien nous rendre compte que  cette expression était un oxymore, la réunion de deux mots de sens contradictoire, un oxymore qui rassemblait, qui mélangeait peut-être et mettait dans le même sac et dotait d’un investissement particulièrement fort ce qui ailleurs, dans d’autres sociétés, est très souvent séparé : l’amour passion d’une part, le désir, la sexualité, de l’autre, l’institution monogamique, la fondation d’une famille enfin. En inventant le mariage d’amour nous avons fondé cette institution sur un principe démonique, instable et mouvant, sur le principe du divorce disait Denis de Rougemont. Aussi n’y a-t-il pas à s’étonner que la date de péremption du mariage soit, d’année en année toujours plus précoce. On connaît la terrible parole de Paul Claudel : L’amour, disait-il, est la promesse qui ne peut être tenue, si bien qu'il est toujours difficile de dire "Je t'aime" même si cette promesse impossible est pourtant réelle et sans rapport à la durée.  Parole intempestive et salubre de Claudel qui contraste vertement avec l’aveuglement des discours lénifiants et qui fait trembler et fissure les illusions auxquelles nous font croire les postures énamourées, les images suaves, mièvres et frelatées qui généralement occupent le devant de la scène ; elles font florès sur les sites de rencontres.

 

Pour que cette promesse ait des chances d’être tenue il faudrait peut-être poser quelques questions ainsi que le fit en son temps un écrivain qui prit violemment à parti les pratiques d’une chrétienté assoupie :

Es-tu victorieux vainqueur de toi-même, souverain de tes sens, maître de tes vertus ou bien ton vœu est-il le cri de la bête et de l’indigence ? Ou la peur  de la solitude ? Ou la discorde avec toi-même ? Car tel est trop souvent la motivation des unions, car tel est trop souvent ce que la foule appelle « mariage ». Hélas, cette pauvreté de l’âme à deux ! Hélas cette impureté de l’âme à deux ! Hélas ce misérable contentement à deux  dans le cocon douillet de l’intimité ! Mariage c’est ainsi qu’ils appellent tout cela et ils disent que leurs unions ont été scellées dans le ciel.

Le mariage ne peut être en effet une alliance confortable, une union routinière et garantie à vie. Et c’est justement parce que l’amour n’a rien d’assuré et de paisible que ce feu follet, que cet enfant de bohème, pour résister à la durée et à l’épreuve de la quotidienneté a besoin de s’appuyer sur son contraire : sur la stabilité de l’institution, sur la rigueur de la loi, sur la froideur de la règle, sur le calcul réfléchi et volontaire du contrat.  Voilà aussi pourquoi le mariage est toujours un événement : c’est parce qu’il est une promesse un peu folle, une salve d’avenir, un engagement volontaire, un pari aussi merveilleux que risqué que ce contrat ne peut se conclure qu’en présence d’un tiers, que devant une assemblée  solennellement réunie comme celle que nous formons aujourd’hui.

 

Car il y a toujours une tension dramatique dans un tel engagement comme il y a toujours un peu  d’amertume dans le calice du meilleur amour. S’y mélange en effet les trois figures de l’amour si bien distinguées par les Grecs. Il y a d’abord le désir qui veut toujours l’altérité (on ne désire pas sa propre chair), le désir ou, pour l’appeler par son nom l’Erôs, le premier des dieux, celui qui n’a jamais été battu au combat disait Sophocle, l’ardeur de l’amour possessif qui est faim, avidité, convoitise, concupiscence. Mais l’amour conjugal ne peut être seulement érôs, avidité d’aimer il doit aussi être l’amour qui donne et qui partage et non seulement l’amour qui prend, il doit être l’amour de bienveillance que les Grecs appelaient du nom de philia. Philia c’est l’amitié, l’amour qui s’adresse à un autre en particulier et non au monde entier : ce n’est pas un ami celui qui est l’ami de tous disait Aristote ceci dit sans vouloir offenser  les thuriféraires de Facebook. Mais l'amour ne serait pas l'amour sans cet événement qui arrive au désir, sans ce miracle ou cette grâce d'un émerveillement continu qui est vécu comme une grâce ou comme un miracle, comme une exaltation profuse qui doue l'existence d'une dimension supplémentaire, comme une pure passion qui dépossède chacun de nous de sa souveraineté et lui "donne l'occasion de découvrir dans la dépendance la vérité de sa condition". L'amour du couple fondé sur érôs et sur philia serait donc encore peut-être bien pauvre et bien misérable s’il ne sortait de sa bulle, de sa sphère, de sa prison pour  s’ouvrir sur l’échappée verticale de l'agapè, sur la grâce ou le miracle du pur amour, de l’amour gratuit et désintéressé qui, lui, peut s’adresser à tous. Cet amour l’apôtre Paul  le célébra dans l’hymne à la charité de la première épitre aux Corinthiens.   Faudrait-il pour autant, afin de le traduire dans une langue non religieuse, reprendre la formule de St Exupéry, usée à force d'être citée et qui fait tellement violence au bon sens : "aimer ce n'est pas se regarder l'un l'autre c'est regarder ensemble dans la même direction ?" A-t-on déjà regardé des amoureux ?

 

Pour qu’il y ait vraiment mariage il faudrait donc, composition instable et apthétique sur la carte du tendre qui donne lieu à tant d'histoire (F. Wolf), qu’il y ait à la fois érôs, philia et agapè, pour qu’il y ait vraiment mariage il faudrait s'oublier pour un autre, apprendre à aimer par-delà soi-même, surmonter l’amour passion au nom d’une exigence plus haute, d’un amour concret et actif de l’autre et des autres afin de construire et de fonder au jour le jour cette fides, cette foi, cette  fidélité si décriée ou si généralement bafouée aujourd’hui. Pour qu’il y ait vraiment mariage il faudrait donc apprendre à aimer par-delà soi-même, par delà nous mêmes et, du couple que l’on va former, regarder vers un troisième. De deux, l’assemblage n’est beau sans un troisième écrivait Platon approchant le mystère de cette trinité qui est déjà impliquée dans le « je », le « tu » et le « il » de tout acte de langage. Mais ce troisième comment faut-il l’entendre ? Ce peut être l’apparition de l’enfant bien-sûr mais aussi l’enfant-Dieu, le Dieu d’Amour ou tout simplement, comme pour quelques uns d’entre-nous ici, ce divin qui est moins réalité substantielle que pur rapport ou relation. N’est-il pas écrit en Mathieu 16 que là ou deux ou trois d’entre nous sont réunis, Dieu lui-même, Dieu dans sa kénose, dans son abaissement, dans son évidement, dans son épuisement, dans son anéantissement est présent ?

Dis-moi, mon frère, dis-moi ma sœur, est-ce là votre volonté de mariage ? Je sanctifie une telle volonté et un tel mariage.

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