Islam

Prophe te

 

 

 

 

La lucidité désespérée de Michel Houellebecq

Vous avez désespéré

En cela vous méritez le respect

Et désespérez plutôt que vous soumettre

Nietzsche

Comment ne pas reconnaître un don de bonne vue à Michel Houellebecq ? Personne comme lui n’a davantage exprimé l’esprit même d’une époque qui se vit bien souvent comme crépusculaire, personne n’a su porter au langage le mal-être d’une France qu’il juge affaissée, déprimée, en proie au déclin, la décadence d’un vieux pays chrétien qui peut paraître à l’agonie, la morne et glauque déliquescence d’une société hyper-individualiste qui, selon lui, conduit inexorablement le pays à sa perte et le monde au désastre.

Le regretté Bernard Maris avait reconnu en lui l’économiste perspicace d’une humanité à la dérive acharné à décrire le triste monde asservi à la religion de l’économie dans lequel nous sommes entrés. Houellebecq l’exprime ainsi : «Nous refusons l'idéologie libérale parce qu'elle est incapable de fournir un sens, une voie à la réconciliation de l'individu avec son semblable dans une communauté que l'on pourrait qualifier d'humaine.» L’impitoyable loi de l’offre et de la demande a détruit selon lui tous les liens collectifs afin que règne pleinement la main de fer du marché et nous a plongé, comme disait Marx, dans les eaux glacées du calcul égoïste.  La loi de la « destruction créatrice » immanente au capitalisme  oblige les sociétés à un renouvellement perpétuel, à une concurrence incessante qui angoissent les cadres et fait de nous tous des consommateurs insatiables. Aucun économiste n’était arrivé, écrit Bernard Maris, à « saisir le malaise économique qui gangrène notre époque comme lui »,  aucun n’avait affiché une telle détestation de la société de consommation et un tel rejet de l’unidimensionnalité de l’économisme pour lequel ne doivent régner que l’égoïsme, la cruauté et le cynisme.

« Toute société a ses points de résistance. Mettez le doigt sur la plaie et appuyez fort » écrit Houellebecq et en effet il excelle à repérer les failles, à les aggraver et à mettre le cap sur le pire. Il ouvre les plaies et appuie très fort, il pousse les choses à bout et en accélère la ruine.  « L’extension du domaine de la lutte », l’extension du domaine  du marché à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société devrait ainsi conduire à terme à l’épuisement de la biosphère et à l’extinction de l’espèce, car si tout se dégrade, le capitalisme précipite inexorablement l’irréversible et terrible entropie tout en nous promettant trompeusement la vie éternelle i.e. le retour à l’équilibre après la tempête. Ses photos des roches volcaniques de Lanzarotte vides de toute présence humaine témoignent de ce retour à l’élémentaire qui ne cesse de le hanter (Lanzarotte, Flammarion, 2000)

Il faut reconnaître à Michel Houellebecq d’avoir eu à chaque fois le malin génie de brouiller les frontières, de se rendre insaisissable, d’affoler tous les curseurs idéologiques,  d’échapper à tous les enfermements catégoriels (optimisme/pessimisme, gauche/droite, sadisme/masochisme, sérieux/ludique, hallal/haram, islamophilie/phobie…), d’interdire toutes les récupérations ce qui lui a permis de se sortir indemne de toutes les attaques. En prenant comme thème non plus le clonage ou le devenir touristique de la France comme commerce équitable mais l’islamisation douce de la société et la prise de pouvoir, dans notre pays, en 2022, d’un parti musulman contre le FN, il montre une nouvelle fois, dans une fiction que l’on prendrait à tort pour un simple roman de gare, son flair incomparable et sa capacité de nous bousculer, de torpiller les lieux communs et de nous obliger à penser « l’énorme mutation que nous sentons tous en cours » (Emmanuel Carrère).

Il semble toutefois que le vrai sujet du livre ne soit pas l’islam mais la continuation  du procès de l’individualisme libéral et de la trahison des élites. L’auteur ne se moque pas d’une religion mais d’une société avachie dans l’ennui d’un confort émollient et obscène et il continue à dépeindre le suicide programmé et la lente décomposition d’un Occident qui est déclin en son nom : elle est à l’image de son look répugnant de punk ou de « dandy inversé » qu’en stratège consommé de la communication il a construit de main de maître.

L’incertitude et la confusion provoquées par l’ultralibéralisme ont, d’après lui, défait les structures sociales et familiales, détruit le patriarcat et détraqué la sexualité. Comment s’étonner qu’elles aient fini par faire le lit de ce qu’on appelle depuis longtemps le retour du religieux (254) qui paraît bien être le sens caché de ce livre ? C’est en tous cas ce que confirment ses déclarations. « Oui, je suis hostile à cette philosophie issue des Lumières… la République est morte, la Laïcité est morte », profère t-il péremptoirement de sa voix douce, « de plus en plus de gens ne supportent plus de vivre sans Dieu ». Le narrateur de Soumission (reprise du titre du film controversé de Théo Van Gogh) est un « François » au nom très français, un professeur de lettres à la Sorbonne, spécialiste de l’œuvre de Huysmans, le pape justement de l’esprit décadent qui est une des clés du roman. Dans une première version du roman intitulé Conversion François était touché par la grâce et, las de coucher sans retenue avec ses étudiantes, en quête de rédemption, il se  convertissait au catholicisme. 

Néanmoins, conscient que l’Evangile est passé, que le catholicisme ça ne marche plus (275) et désireux, comme il l’a dit, de condenser l’évolution de la société, c’est finalement à l’islam, la religion montante, la seule religion à donner un assentiment presque nietzchéen au réel (260),  que Houellebecq a choisi de confronter son narrateur. Combien de temps la société occidentale pourrait-elle subsister sans religion, vivre sans transcendance, combien de temps les hommes  consentiront-t-ils à mourir pour rien ? demande-t-il. Le djihad serait la réponse la plus claire à ces questions dans la mesure où il est une façon de riposter à la montée de l’insignifiance, une façon de donner satisfaction à une soif d’absolu que notre société de petits blancs repus est impuissante à étancher. Plutôt la barbarie que l’ennui disait déjà Théophile Gautier sans songer encore bien sûr à ces bandes de jeunes abandonnés et privés d’avenir qui cherchent  dans l’ivresse des armes et la fraternité guerrière un principe d’appartenance et qui trouvent dans l’égorgement et la décapitation des apostats une jouissance barbare et un avant goût du paradis…  Régis Debray a résumé cette paradoxale évolution d’un trait lapidaire : le désert des valeurs fait sortir les couteaux. Le nihilisme marchand de notre société a produit et produira encore, dans l’aire islamique essentiellement, de l’intégrisme, du nazislamisme ou de l’islamo-fascisme ; ils s’engendrent et se présupposent mutuellement, ils sont pris dans un cercle vicieux que nous aurons bien du mal à briser puisque ces réactivations violentes d’un religieux primordial sont des réactions adaptatives (Marcel Gauchet) au défi identitaire et à la désagrégation que provoque une mondialisation dont le foyer délétère et maudit a été identifié à la contrée du soir et du déclin.

L’islamisation, le retour du religieux sous quelque mode qu’ils se manifestent, apparaissent ainsi comme un processus spirituel  qui travaille la société de l’intérieur et qu’aucun FN ne pourra jamais arrêter. Houellebecq ne fait qu’accélérer les tendances évolutives  de la société de telle sorte que la fable finit par apparaître comme totalement vraisemblable. On avait déjà entendu parler de la fatwa contre Salman Rushdie et contre Kamel Daoud, de l’aménagement des horaires de piscine pour les garçons et pour les filles, des brigades de la charia de Wuppertal, du noyautage des écoles publiques de Birmingham, de la mainmise du Qatar sur la France, du Louvre délocalisé à Abou Dhabi, des 7000 juifs français qui ont gagné Israël cette année , du mécontentement des musulmans qui ne se reconnaissent ni dans la gauche (réformes sociétales) ni dans la droite identitaire, des prêches de l’imam fanatique de  Lunel, de l’expension du  salafisme en France… La fiction de Houellebecq pousse à son comble cette dérive et nous fait rire de nos reculades répétées devant l’intolérance islamique : la Sorbonne finit par être transformée en Université islamique, la charia est instituée, les juifs quittent la France, un parti musulman (la « fraternité musulmane » qui fait écho aux « frères musulmans ») est créé et c’est un islam recyclé, modéré, bon enfant, dans lequel  le narrateur trouve son compte, et financier et sexuel, qui voit le jour au pays de Voltaire.

Dans cette perspective, la France fatiguée, dépourvue de toute forme de passion ou d’engagement ne rechercherait que le confort et la sécurité et ne demanderait plus en effet qu’à se soumettre. « C’est pratique, on se soumet », disait O dans le roman érotique Histoire d’O de Dominique Aury qui fait justement une apparition dans la fiction de Houellebecq. L’islam qui signifie en effet « soumission » et que l’auteur présentait naguère comme « la religion la plus con », apparaît désormais comme un pharmakon, comme un poison mais aussi comme un remède à la maladie de l’Occident, un salut régénérant et tonique,  une chance historique pour le vieux continent « parvenu à un degré de décomposition répugnant » (276). L’auteur, une fois de plus, ne désire jamais tant que ce qu’il déteste ou ne déteste rien moins que ce qu’il désire et il cherche à nouveau dans la catastrophe ou le désastre la solution à tous nos maux. Ainsi la plus extrême soumission à un Dieu unique et terrible mais aussi la  soumission des femmes aux hommes ou celle de l’Occident mâle à l’Orient femelle, toutes figures d’une privation radicale de liberté, sont présentées non seulement comme une délivrance ou un affranchissement mais comme « le sommet du bonheur humain » (260).  Symptôme par excellence, pour Houellebecq, de la décadence européenne,  la misère érotique du mâle blanc, victime d’une baisse tendancielle du taux de désir provoquée par une surconsommation sexuelle devenue aussi obsédante que lassante et insatisfaite (pornographie, partouzes…) sera apaisée et guérie par le rétablissement de la polygamie.  Quant à la crise économique et au chômage,  la sortie complète des femmes du marché du travail y remédiera.

***

Il reste pourtant que Soumission est paru le jour de la tuerie parisienne de l’équipe de Charlie Hebdo réunie en pleine séance de rédaction et que cette fiction est ainsi devenue un événement politique. Lié d’amitié à Bernard Maris, économiste au journal,  sauvagement massacré avec les autres, Houellebecq  a eu le bon goût de suspendre la promotion de son livre, de quitter le territoire et de se « mettre au vert ». Mais « au vert » n’y était-il pas déjà en écrivant ce livre ? «  Se mettre au vert », ce bon mot nous rappelle en effet que le vert, couleur préférée du prophète est la couleur de l’islam. Aussi ce trait d’humour témoigne que ce livre, pour irrécupérable qu’il soit, est trop en  résonance avec un certain nombre de présupposés, de paradigmes et de fantasmes qui depuis plusieurs années travaillent et empoisonnent notre pays pour ne pas apparaître comme suspect et dangereux. Houellebecq a beau jouer la neutralité, il provoque, dépose des bombes, joue avec l’islamisme, renforce la peur de l’islam tout en affirmant, avec beaucoup d’humour, de façon insidieuse et perverse,  ne pas du tout être de la partie. Il prend pourtant là  le risque de cliver la société, objectif qui n’est pas sans rapport avec ce que visaient les terroristes : obtenir le maximum de publicité pour  provoquer une réaction violente susceptible de déchirer et de casser la France, attiser l’islamophobie galopante qui s’est emparée de l’Europe afin d’entraîner notre pays dans le piège du « choc des civilisations » et obliger chacun à choisir son camp.  Mutatis mutandis, on retrouve des deux côtés les mêmes présupposés. On peut ainsi les analyser :

1-    L’obsession du déclin et de la perte du monde que nous avons connu. Les intégristes musulmans stigmatisent une civilisation occidentale perçue comme impie, blasphématoire et décadente.  Finalement, ce discours n’est pas si étranger à celui de la droite identitaire tournée vers un passé fantasmé , dominée par le récit de la perte, du deuil de l’origine, de l’échec... Notre pays nous disent aussi les libéraux serait au bord de la faillite, le poids de l’Etat providence et celui  de l’immigration  serait responsable du chômage et  de toutes nos difficultés économiques. L’année 2014 s’est terminée avec l’énorme succès éditorial du livre  d’Eric Zemmour Le suicide de la France ; l’année 2015 commencera sans doute par le triomphe de Soumission qui trouve ainsi sa place dans le concert actuel des déclinistes de tout poil et rappelle, en mode mineur, le célèbre Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler paru la veille de la marche des chemises noires sur Rome. Mais est-ce vraiment la France qui décline ? Ne serait-ce pas plutôt le « commun » qui recule sous les coups de boutoir de la mondialisation au profit de l’extension du domaine de la propriété privée sur les terres, sur le vivant, sur les connaissances… Avec cette nouvelle forme d’accumulation primitive c’est maintenant la moitié de la  richesse du globe qui est aux mains de 1% de la population…

2-    A force d’aborder toutes les  questions sous l’angle identitaire on passe à côté de la dimension économique et sociale des problèmes, on pense horizontalement les antagonismes sociaux (le problème c'est l'autre, le noir, la femme, l'homosexuel, le musulman...) et non verticalement (l'inégalité entre dominant et dominés). Ce faisant, on  substitue au logiciel républicain qui analyse la société en terme de rapports de classes et qui interdit d’assigner une identité religieuse ou ethnique à des citoyens libres liés par un contrat social, un logiciel identitaire et contre-révolutionnaire destiné à masquer la question sociale et à mettre hors jeu celle de l’égalité. On communautarise alors la société, on essentialise ou on substantialise les cultures, on les fixe on les fige, et on tombe dans le piège d’un culturalisme qui n’explique rien et qui masque par ses découpages verticaux la tragédie de la sur-identification meurtrière de ceux auxquels ni l’école, ni l’entreprise, n’ont permis d’inventer leur propre singularité.

 

Par la vertu performative des discours on a ainsi créé des groupes, des « communautés » qui n’existent pas (les « Arabes », les « Musulmans », les « juifs », les « noirs »…) en occultant les inégalités économiques croissantes qui caractérisent nos sociétés, en oubliant les poches de relégation, de délinquance, de trafic d’armes et de drogue que sont les « banlieues », terreau fertile dans lesquelles, travaillés par le prosélytisme assidu des « barbus » (tarlighs, salafistes) , se radicalisent les sans noms, les laissés pour compte, les forbans, les bannis, les abandonnés du pouvoir, les bandes à part en rupture de ban, les habitants de la barre ou de la tour, sans classe, sans nation, sans monde, sans appartenance, marqués à jamais par une déliaison, une désolation, une déstructuration ou une désaffiliation identitaire. Le déni de ces conditions et une généralisation indue ont permis de construire un problème « musulman », de mettre l’immigration sur le devant de la scène et de la considérer comme un problème central au grand bénéfice du FN qui, plus diabolique que jamais, attend en embuscade d’engranger voix et profits. Dans l’imaginaire des Français, les 8% de « musulmans » imaginés comme solidaires deviennent de façon totalement fantasmatique 31% de la population, d’après les sondages, et cette forte minorité qui refuserait obstinément de s’intégrer est responsable du déclin de la France et de l’insécurité culturelle ou de son malheur identitaire. Il reste que, comme nous le rappelle le très honnête et si passionné Alain Finkielkraut, la politique de la ville est dans l’impasse : aucun ressortissant des classes moyennes, aucun « bobo » ne sera assez angélique pour se sacrifier sur l’autel de la mixité sociale. Comme l’inscription territoriale du multiculturalisme est devenue un fait incontournable, nous aurons bien du mal à reconquérir les territoires perdus de la République dans lesquels les enfants des « quartiers » condamnent plus volontiers les caricatures de Charlie que les exactions de Boko-Haram…

 

Il n’est donc pas question de nier que l’intégration de l’islam dans la communauté républicaine pose un vrai problème et provoque de réelle tension comme ce fut le cas avec le catholicisme, au prix, pendant cinq siècles, de violences sans nom, jusqu’à la loi de séparation de 1905.  Cette loi transforma sa place et son rôle et mit un terme au long processus de ce qu’on a appelé non la fin mais la sortie de la religion : celle-ci  cessa d’être la clé de voûte de la société, son mode privilégié de structuration pour ne plus subsister que comme foi ou plus pauvrement comme croyance. L’islam qui a inspiré une des plus grandes civilisation, qui s’est nourri des trésors de l’antiquité, de l’Inde, de la Perse… qui a inventé, avec Averroès, la raison occidentale et est consubstantiel à notre histoire, a refermé, dès le 11e siècle, les portes de l’ijtihad (le djihad ou l’effort interprétatif) pour entrer en décadence, stérilisé par une lecture littéraliste et décontextualisée du Coran. Conçu comme incréé le Livre ne  porte-t-il pas écrite cette parole d’Allah (sourate 9) : tuez les mécréants où que vous les trouviez qui abroge les sourates mecquoises plus iréniques et le fameux et controversé "pas de contrainte en religion" ? Sur les réseaux sociaux, elle peut faire bien des dégâts… Face à l’obscurantisme doctrinal et à la cruauté des coutumes et du code pénal que l’Arabie Saoudite wahhabite partage avec Daesh, bien des voix appellent aujourd’hui à réformer l’islam et, comme les caricaturistes ne se sont pas privé de le faire, à refuser l’interdit qui nous empêche de l’examiner ou de le critiquer comme c’est la cas chez nous pour les autres religions. Il faudra bien imaginer un jour que l’islam est soluble dans la démocratie…

Contre la bêtise identitaire d’où qu’elle vienne, on est bien obligé de le répéter : il n’y a jamais eu d’isolat culturel,  l’identité ethnique est fabriquée, variable, instable, sans cesse construite, reconstruite ou déconstruite, c’est une catégorie dynamique et labile dont le sens s’élabore par rapport aux autres identités et dans un jeu constant et interactif avec elles. Il ne s’agit pas de dissoudre l’identité culturelle dans le social mais de reconnaître que personne n’est absolument enfermé dans son identité, assigné à résidence identitaire. Le lien de l’individu à sa culture est de l’ordre de la construction et du choix, de procédures d’identification, et chacun est libre en principe d’opérer les choix « identificatoires » qui lui conviennent... Nous sommes de sang mêlé, de sang impur, notre identité est en devenir comme celles des civilisations qui n’ont jamais cessé d’assimiler le monde entier et de réinventer, à chaque fois, leurs différences.

 

Ce fut le cas de la civilisation arabo-musulmane et les salafistes qui sèment la mort de par le monde prétendent revenir à la tradition des salaf, des ancêtres. Mais cette tradition n’est qu’une invention,  un ensemble d’artefacts imaginaires sans aucune consistance historique et ces fous de Dieu absolument déculturés sont en réalité les purs produits de la modernité occidentale qu’ils reflètent en miroir. Cela ne les empêche pas d’avoir construit « l’Occident » comme altérité absolue et modèle d’inhumanité par rapport à l’islam qui serait la religion ascétique et virile des déshérités.  Il est vrai que nous avons, nous aussi, construit, produit, constitué « l’Orient », que nous l’avons imaginé comme mythique, comme obscur, comme mystérieux, comme exotique, comme féminin et adonné à la sensualité, en un mot comme l’antithèse exacte des Lumières. Ces dichotomies paralysante sont au principe d’une sorte de défaillance et de cécité de la raison. Car de même que l’Occident n’est pas Un et qu’il a pour le moins une double mémoire, la lumineuse et la sombre, de même il n’existe pas d’islam unique. Les premières victimes des djihadistes ne sont-ils pas les musulmans eux-mêmes ? Sunnites et chiites ne continuent-ils pas de se livrer une guerre sans merci pour l’hégémonie dans le monde musulman ? La guerre Iran/Irak n’a-t-elle pas été l’une des plus meurtrières ? Les groupes terroristes d’apparition récente, d’ascendance post-coloniale[1] représentent-ils une civilisation ? Aussi, considérer les attentats comme un choc des civilisations serait pour nous rendre les armes, offrir une victoire décisive aux djihadistes, donner un sens à une prophétie stupide devenue auto-réalisatrice.

 

3-    Le fantasme de la guerre civile s’alimente bien sûr à cette lecture identitaire de la société, à ces dichotomies à la binarité rigide quientretiennent une culture de la peur et qui  conduisent à dresser une « communauté » comme un « bloc identitaire » contre un autre : il y aurait  « eux » et « nous », les indigènes et les allogènes, les immigrés et les natifs, la banlieue et la France périphérique… « La France comme les autres pays d’Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, c’était une évidence » (116) déclare le narrateur de Soumission avant qu’un parti islamiste dit « modéré » prenne le pouvoir.

 

Cette « trilogie mortifère » (décadence, identité, guerre) comme l’appelle Roger Martelli est le socle sur lequel repose le roman de politique fiction ou la fable de Houellebecq. Les grands fantasmes les plus hardcore du ravage d’une immigration de masse qui vient submerger l’Europe se serait réalisés (Eric Zemmour) ! Nous ne serions plus chez nous ! les minoritaires seraient devenus majoritaires et les autochtones n’auraient rien vu venir  ! Dressons nous contre le devenir métèque de l’Europe comme les militants de Pegida en Allemagne ! Il y aurait un complot musulman contre l’Occident qui s’appuierait sur la complicité et la trahison des élites ! trouve-t-on dans  Eurabia de Bat Ye’or ou chez Renaud Camus : « Le phénomène le plus important et le plus cataclysmique de l’histoire de notre pays, c’est le changement de peuple, la contre-colonisation, le Grand Remplacement ». A moins d’une rémigration pour éviter la guerre (Alain Soral) ce serait à terme la décadence et le métissage qui nous menaceraient, l’essence française et la pureté de la langue qui se trouveraient en péril ! Tous les leitmotive des années 30  auront été ainsi réactivés, mais à l’époque c’était le complot de la juiverie internationale qui était stigmatisé comme peut l’attester le faux misérable, grotesque et haineux  que constitue le Protocole des sages de Sion ...

 

« Je vous aime parce que vous ne savez pas vivre aujourd’hui, ô hommes supérieurs !... Vous avez désespéré, en cela vous méritez le respect ». Comment ne pas penser à Houellebecq en lisant ces paroles adressées par Zarathoustra à ceux qui ont eu le courage d’affronter le nihilisme et de mesurer l’étendue du désert.  Dans la grande création typologique du Zarathoustra « l’homme supérieur » fait face au « dernier homme », l’homme sans noblesse, affreusement petit et méprisable, aboutissement de la civilisation occidentale, l’homme enlisé dans  la consommation, l’homme débonnaire qui a perdu le goût du risque et ne rêve que de confort et de sécurité : «  Un peu de poison pour se procurer des rêves agréables, et beaucoup de poison enfin pour mourir agréablement… Nous avons nos petits plaisirs diurnes et nos petits plaisirs nocturnes, mais la santé est notre seul paradis…  Nous avons inventé le bonheur » disent les derniers hommes, et il clignent de l’œil et se rient de ces fous qui se sacrifient à ce qui les dépasse au lieu de  chercher d’abord leur avantage et leur  utilité pratique. Avec Emmanuel Carrère, Michel Houellebecq est sans doute  un des rares auteurs français à avoir exploré ce qui fait encore le fond d’une certaine désespérance contemporaine et à avoir aussi bien vu qu’un athéisme satisfait, humain trop humain, incapable d’irriguer son propre désert, était, face au nihilisme, un faux-semblant bien misérable (70, 250). Avachi et gagné par le dégoût de soi, capitulard, cynique et désabusé (« la République est morte, la laïcité est morte »), au moment même où la France déclarait son insoumission et  manifestait son insolente fierté en une fête qui a fait événement et que n’aurait pas désavouée Rousseau, n’aurait-il  pas encore assez souffert de l’homme pour surmonter son pessimisme et retrouver le Royaume, celui qui, écrivait Nietzsche, ne se prouve ni par les promesses ni par les récompenses ? « Aujourd’hui les petites gens sont devenus les maîtres, il prêchent tous la résignation, et la modestie, et la prudence… Mais vous, continue Zarathoustra, vous avez désespéré, c’est ce qu’il y a lieu d’honorer en vous…  désespérez plutôt que de vous soumettre ! »

 

 

[1] Daesh aussi bien que Boko Haram évoluent sur les décombres des frontières tracées par les Anglais et les Français et cherchent semble-t-il à reconstituer et le califat de l’Etat islamique et du levant et le califat de Borno.

 

 

La re publique

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