Perspectives inversées

Perspectives inversées

 

 

Parler de ceux dont la présence discrète nimbe ce village d'une aura de sainteté n'est pas chose aisée et j'ai laissé cette tâche délicate à Pierre Maillot. Je me contenterai quant à moi de faire une seule remarque : quand on pénètre dans leur humble chapelle on ne peut manquer de voir sur le mur du fond de ce qui fut une étable, la reproduction de la plus parfaite des icônes.

Le peintre russe du XIVe siècle Andreï Roublev connaissait fort bien les règles de la perspective qui soumet

le monde au seul point de vue de l'observateur, sujet conquérant devenu le centre du monde, mais, dans ce tableau célèbre de la Trinité, il ne les a pas

appliquées et on peut remarquer que, non seulement le personnage à la tête inclinée du fond n'est pas plus petit que les deux autres mais que les bords latéraux des trônes de droite et de gauche au lieu de s'éloigner du spectateur vers un pont de fuite, viennent vers lui ; c'est ce qu'on appelle la perspective inversée.

Comment trouver une meilleure expression pour présenter les frères de Foucauld ? Alors qu'au risque de dévaster la planète nous ne parlons que de croissance et de profit et que l'on nous donne comme modèle l'égoïsme sacré des prédateurs, voici des hommes qui sont simplement présents aux plus petits et qui ont fait le voeu de ne jamais rien posséder.

Il faut inverser la perspective : c'est aussi la leçon que l'on peut tirer après avoir vu la riche, la complexe, la grandiose exposition consacrée à l'Australie que Jean Gagnepain nous a laissée au dernier moment, avant de partir à jamais.

Avec les aborigènes nous sommes en effet, en tous les sens du terme, « aux antipodes », en particulier aux antipodes de notre vision du monde. Cela explique sans doute la longue incompréhension et le mépris dans lesquels furent tenus ces aborigènes décrits par les esprits les plus avertis comme les plus sauvages, les plus arriérés, les plus misérables des hommes. Et quoi de plus opposé en effet à notre vision du monde que celle des aborigènes ignorant totalement le rapport possessif et agressif que l'homme d'Occident entretient avec le monde.

« A qui appartient cette terre ? » demandait l'homme blanc ; mais la question n'avait tout bonnement aucun sens pour ces hommes parce que c'était eux qui appartenaient à la terre, qui faisaient partie du tout, de ce vaste univers généré durant le temps du rêve.

Chaque élément avait sa place et son rôle et était indissociable des autres. Et le tout trouvait son équilibre par un jeu très complexe de rites et de mythes qui se perpétuait par des chants, des danses, des peintures, des récits, des sacrifices... Les aborigènes vivaient en harmonie avec leurenvironnement naturel et jamais ils n'avaient éprouvé la nécessité de changer leur mode de vie de chasseurs semi-nomades, mode de vie le plus ancien du monde puisqu'il durait depuis 60.000 ans. Le choc de la rencontre avec la civilisation occidentale fut frontal et se solda par des pillages et destructions de sites sacrés, des déportations, des tentatives violentes d'acculturation (des générations d’enfants furent volés et « éduqués » dans des maisons d’orphelins), un anéantissement systématique de leurs références culturelles et de leur mode de vie. Sorry !

Dérisoire repentance ! Ce mot était inscrit en lettres blanches au dos du blouson des rockers vêtus de noir à la clôture des jeux olympiques de l'an 2000...

Aujourd'hui leur art leur a donné une reconnaissance tardive et une notoriété planétaire. Des artistes s'inscrivant dans le mouvement de création continu et immémorial de l'art aborigène, gravent sur la roche gréseuse leur appartenance au pays en figurant des formes humaines connectées à leur lieu, affirmant par des extensions périphériques à leurs corps leur parenté intime avec la flore et la faune parenté, que nous avons depuis si longtemps perdue. (voir notes ci-dessous).

On le répète depuis plusieurs décennies : notre terre est malade, elle a la fièvre, très probablement en raison de la frénésie des activités humaines. Notre terre s'assèche et se désertifie, nous cultivons un désert virtuel, des dizaines d'années d'agriculture intensive ayant tué la microbiologie des sols, notre terre se desquame et perd chaque jour des lambeaux de sa peau végétale, elle est dévorée par le cancer proliférant des mégapoles et on continue aveuglément comme avant..

C'est pourquoi nous pouvons nous féliciter de l'initiative courageuse des paysans de Quinson qui ont décidé de passer, pour la vigne, à l'agriculture biologique, inversant la perspective et se souvenant que c'est toujours à la terre nourricière et féminine, à la Gaïa aux larges flancs que célébraient les anciens Grecs, que nous avons dû et que nous devrons toujours notre vie.

Retrouver un sol bien vivant et le nourrir de fumure exige sans doute un surcroît de travail mais la restauration de ce "lien au sol" inaugure une véritable révolution copernicienne (on inverse la perspective et on change de centre), une révolution agricole de la même ampleur que celle de l'après guerre qui est, de toute façon, la seule voie d'avenir.

 Les peintures aborigènes, qu'elles soient rupestres

comme celles d'hier ou acryliques comme celles

d'aujourd'hui, ne privilégient jamais le point du vue

du spectateur humain.

 

Les peintures du centre de l'Australie ne sont pour

nous que de belles images abstraites. Ce sont en réalité

des vues du ciel ou des visions satellitaires, des

cartographies sacrées de la terre telle que les ancêtres

ont pu la sculpter au temps du rêve (au temps

mythique du temps d'avant le temps). Elles sont des

peintures du désert, un art de la trace dans lequel les

gestes des grands ancêtres sont moins mis en scène

que suggérés par leurs empreintes sur le paysage.

 Au nord de l'Australie les peintures de la

terre d'Arnhem dites peintures au rayons

x font voir par transparence les secrets

du temps du rêve comme dans cette

scène de copulation où les pointillés

marquent le cheminement du sperme.

 

 

 

 

 

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