Migrations

 

 

MIGRATIONS

 

J’ai été coopérant en Afrique, en Tunisie, au Mali et au Burkina, au titre de l’aide au développement mais je dois constater que mes étudiants africains, venus achever leurs études en France, pour la plupart, y sont restés. Ne suis-je pas obligé de constater que j’ai participé, bien malgré moi, à cette « ruée vers l’Europe » sous sa forme la plus contestable puisque j’ai contribué à la fuite des cerveaux, ce sel de la terre dont les pays africains ont tant besoin ? N’en déplaise aux belles âmes, n’avons-nous pas, dans le phénomène migratoire, une forme de colonisation à rebours dont nous sommes responsables, puisque c’est nous, peuple nanti, havre de paix et de protection sociale unique au monde, qui avons créé cet énorme appel d’air et qui sommes devenus un objet privilégié d’attraction ? Comme le montre le journaliste Stephen Smith sans se soucier des récupérations politiciennes que son titre polémique et aguicheur ne pouvait manquer de susciter, le codéveloppement qui permet à certains individus d’atteindre un seuil minimal de prospérité, bien loin d’être la panacée (permettre aux plus démunis de rester chez eux par un transfert de ressources, une annulation de la dette…) est justement ce qui fait problème : il finance le déracinement et alimente la ruée vers l’Europe car ce ne sont jamais les plus pauvres qui migrent. Hantés par la terrifiante réalité de la noyade (1 migrant sur 7 se noie en Méditerranée) nous assistons de surcroît depuis longtemps à la lente montée d’une vague, d’une lame de fonds migratoire d’une ampleur jamais vue qui va entretenir les fantasmes et devenir le problème majeur et l’enjeu du siècle après avoir dynamité le champ politique européen et commandé la recomposition politique que nous connaissons. Et c’est sur elle que l’Europe est en train de se fracasser.

Et pourtant l’Afrique qui connaît une poussée démographique sans précédent (2,5 milliards d’individus en 2050, contre 450 millions pour l’Europe vieillissante mais nullement contrainte, pour autant, à ouvrir ses frontières  !) ne fait que ce que l’Europe a fait elle même quand les familles nombreuses et à forte mortalité partaient à la recherche de meilleures chances de vie dans un Eldorado lointain. Le cas de l’Italie de l’outrancier et fascisant Salvini restée aujourd’hui en première ligne pour recevoir le flot des exilés et refusant à l’Aquarius d’accoster est à cet égard parfaitement emblématique. Il donne l’image en miroir de ce que ont connu des millions de malheureux du Mezzogiorno restés à l’écart de la révolution industrielle lorsque, il y a plus de cent ans, ils ont débarqué en masse outre atlantique. Ils ont été, comme chez nous, jugés « inassimilables » à cause d’un catholicisme que la protestante Amérique, terre de peuplement (elle finira tant bien que mal par intégrer les Madonna, Martin Scorcese, au même titre que les Obama…) pensait être obscurantiste et replié sur des traditions d’un autre âge à jamais incompatibles avec la « démocratie ». Ajoutez à cela la peur rouge (Red Scare),  la terreur générée par les anarchistes italiens, l’affaire Sacco et Vanzetti, le fantasme du « Déclin de la grande race » (les Wasp), la peur du « grand remplacement » par « les races méditerranéennes… métissées avec les négroïdes » et, en conséquence, la restriction drastique de l’immigration par les suprémacistes blancs qui aujourd’hui, de nouveau, triomphent… et vous aurez l’impression que l’histoire est en train de bégayer. En Europe où l’UE n’a pas pu ni su gérer la « crise » des réfugiés, l’axe national-populiste anti-migrants et anti-Bruxelles passe maintenant par Vienne, Budapest, Munich et Rome ; n’est-ce pas, note Michel Eltchaminoff, l’axe redivivus de la contre-réforme baroque qui se reconstitue face à l’individualisme des entrepreneurs et des politiciens d’origine protestante (type Merkel) qui sont au contraire ouverts sur une économie mondialisée ?

Non, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la chute du mur de Berlin et la démocratie libérale n’est pas le fin mot de l’histoire (Fukuyama) : celle-ci, après le 11 septembre 2001,  nous explose aujourd’hui de nouveau en pleine figure, reprenant de plus belle et en une autre tournure. Comme on a pu le noter, le jour même où S. Veil entrait au Panthéon, les 28, réunis à Bruxelles, après que la Chancelière ait acheté la paix sociale en transformant la Turquie en garde chiourme de l’Occident, faisaient à nouveau barrage aux migrants et scellaient un accord aussi illisible que misérable, accord qui nous plonge dans la consternation et diffuse un profond malaise. Le lieu de gloire où reposent les héros apparaît plus que jamais comme un tombeau, comme le tombeau où pourrait sombrer et s’ensevelir à jamais tout ce pour quoi nous avons vécu, tout ce pour quoi nous nous sommes battu.

Nous voici en effet pris en étau entre la tradition d’ouverture et de métissage qui a fait la force et la grandeur de l’Europe (avoir le goût des autres[1] n’est pas simplement obéir à des «valeurs », faire preuve d’« humanisme », cela fait partie de notre façon d’habiter le monde, de notre mode d’être, d’un régime de vie essentiel à notre respiration) et une réalité que l’opinion publique (déjà majoritairement acquise aux solutions simplistes des « populistes ») n’est pas prête d’accepter. Oubliant que 75% des migrations africaines vont être internes au continent (accords de libre circulation entre 27 pays), ne se fondant que sur des enquêtes sans aucune valeur prédictive (voulez-vous émigrer en Europe ?), sur  des analogies avec les migrations mexicaines et jamais sur des données démographiques (ainsi que le montre François Heran), le journaliste S. Smith peut affirmer péremptoirement : « L’Europe va s’africaniser, c’est inscrit dans les faits » et reprend sans sourciller Hubert Védrine, c’est « une sorte d’invasion moderne, lente mais inéluctable, impossible à endiguer comme la montée des eaux ». D’où des projections alarmistes majorant de façon extravagante les prévisions des démographes : en 2050, « le suicide démographique européen » sera effectif, les trois quarts des européens seront des africains (pour les démographes il y en aura simplement six fois plus qu’aujourd’hui). Comme il n’y avait pas d’Italien hier qui n’avait un oncle d’Amérique, il n’y aura pas d’Africain demain qui n’aura un neveu européen.

L’histoire de l’humanité se confond avec celle des migrations qui est une histoire de pollinisation et d’enrichissement mutuel comme le confirme et la biologie et l’anthropologie mais le triplement de la population mondiale en un siècle transforme fondamentalement la question de la migration qui est celle de l’humanité La solution (ou plutôt la réponse au défi qui nous est adressé) est, pour une part, dans le contrôle des frontières, étant entendu qu’une frontière, comme le répète Régis Debray, n’est pas une barrière mais un espace de négociation qui doit donner corps à une doctrine des limites, des limites de l’immigration, un art du possible, en somme, qui est la définition même de la politique. Nous devons arracher la question de la migration sur laquelle nous avons maintenu un silence coupable (non, les Français ne sont pas  spécialement "racistes", ils ont légitimement inquiéts des conséquences de l'immigration, oui, nous avons du  mal à accueillier les migrants et à vivre ensemble, oui l'islam met en échec l'intégration républicaine....) à l'extrème droite qui en avait le monopole  et nous l'approprier où alors la démocratie n'y résitera pas,. l’Europe doit prendre sa part de la misère du monde, c’est une question de volonté politique et non de capacité d’accueil, elle ne peut l’accueillir dans sa totalité (Michel Rocard). Entre la reconnaissance de la liberté inconditionnelle des individus et celui de la souveraineté populaire un équilibre doit instamment être trouvé (Marcel Gauchet).

La solution est aussi dans le contrôle et la maitrise des naissances : E. Macron a eu le courage de le dire devant des étudiants rétifs dans l’enceinte de l’Université de Ouagadougou où j’ai enseigné : tant que les femmes auront 7 ou 8 enfants, il n’y aura pas d’émancipation féminine et les progrès aujourd’hui spectaculaires de l’Afrique seront  « noyés dans une masse humaine toujours  plus grande ». Il est de fait que, contrairement aux prévisions, une haute fécondité persiste en Afrique surtout dans les pays enclavés (mais elle devrait diminuer après une génération comme le montre l’exemple du Maghreb).

La solution est, plus fondamentalement, dans la redéfinition d’une politique sociale à l’échelle du monde : si les gagnants de la mondialisation continuent à se moquer des perdants, nous serons tous perdants (S. Smith). Cette politique de redistribution mondiale mettra nécessairement à mal nos précieux privilèges. Jusqu’où sommes-nous prêts à y consentir ? C’est à nous d’en décider.

 

[1] La peur de l’autre des pays du groupe de Visegrade s’explique par le fait qu’ils n’ont pas eu d’Empire colonial (donc pas de culpabilité post-coloniale) mais qu’ils ont, eux, été  colonisés par l’Empire soviétique, qu’ils perdent tous les jours des citoyens et ont la hantise de disparaître, qu’ils ont une conception ethnique de la nation car leur identité de Nation sans Etat n’a été sauvée que grâce à la culture et à la langue… d’où leur refus de la politique des quotas qui véhicule, pour eux, un modèle de société multiculturelle. Ils se considèrent comme les remparts de l’Europe chrétienne comme au temps de la bataille de Mohacs (1526)  en Hongrie et du siège de Vienne par les Ottomans musulmans (1529).   

Septembre 2018

MIGRATIONS

 

J’ai été coopérant en Afrique, en Tunisie, au Mali et au Burkina, au titre de l’aide au développement mais je dois constater que mes étudiants africains, venus achever leurs études en France, pour la plupart, y sont restés. Ne suis-je pas obligé de constater que j’ai participé, bien malgré moi, à cette « ruée vers l’Europe » sous sa forme la plus contestable puisque j’ai contribué à la fuite des cerveaux, ce sel de la terre dont les pays africains ont tant besoin ? N’en déplaise aux belles âmes, n’avons-nous pas, dans le phénomène migratoire, une forme de colonisation à rebours dont nous sommes responsables, puisque c’est nous, peuple nanti, havre de paix et de protection sociale unique au monde, qui avons créé cet énorme appel d’air et qui sommes devenus un objet privilégié d’attraction ? Comme le montre Stephen Smith sans se soucier, malgré son titre trop polémique, des récupérations politiciennes, le codéveloppement qui permet à certains individus d’atteindre un seuil minimal de prospérité, bien loin d’être la panacée (permettre aux plus démunis de rester chez eux par un transfert de ressources, une annulation de la dette…) est justement ce qui fait problème : il finance le déracinement et alimente la ruée vers l’Europe car ce ne sont jamais les plus pauvres qui migrent. Hantés par la terrifiante réalité de la noyade (1 migrant sur 7 se noie en Méditerranée) nous assistons de surcroît depuis longtemps à la lente montée d’une vague, d’une lame de fonds migratoire d’une ampleur jamais vue qui va devenir le problème majeur et l’enjeu du siècle après avoir dynamité le champ politique européen et commandé la recomposition politique que nous connaissons. Et c’est sur elle que l’Europe est en train de se fracasser.

Et pourtant l’Afrique qui connaît une poussée démographique sans précédent (2,5 milliards d’individus en 2050, contre 450 millions pour l’Europe vieillissante mais nullement contrainte, pour autant, à ouvrir ses frontières  !) ne fait que ce que l’Europe a fait elle même quand les familles nombreuses et à forte mortalité partaient à la recherche de meilleures chances de vie dans un Eldorado lointain. Le cas de l’Italie de l’outrancier et fascisant Salvini restée aujourd’hui en première ligne pour recevoir le flot des exilés et refusant à l’Aquarius d’accoster est à cet égard parfaitement emblématique. Il donne l’image en miroir de ce que ont connu des millions de malheureux du Mezzogiorno restés à l’écart de la révolution industrielle lorsque, il y a plus de cent ans, ils ont débarqué en masse outre atlantique. Ils ont été, comme chez nous, jugés « inassimilables » à cause d’un catholicisme que la protestante Amérique, terre de peuplement (elle finira tant bien que mal par intégrer les Madonna, Martin Scorcese, au même titre que les Obama…) pensait être obscurantiste et replié sur des traditions d’un autre âge à jamais incompatibles avec la « démocratie ». Ajoutez à cela la peur rouge (Red Scare),  la terreur générée par les anarchistes italiens, l’affaire Sacco et Vanzetti, le fantasme du « Déclin de la grande race » (les Wasp), la peur du « grand remplacement » par « les races méditerranéennes… métissées avec les négroïdes » et, en conséquence, la restriction drastique de l’immigration par les suprématistes blancs qui aujourd’hui, de nouveau, triomphent… et vous aurez l’impression que l’histoire est en train de bégayer. En Europe où l’UE n’a pas pu ni su gérer la « crise » des réfugiés, l’axe national-populiste anti-migrants et anti-Bruxelles passe maintenant par Vienne, Budapest, Munich et Rome ; n’est-ce pas, note Michel Eltchaminoff, l’axe redivivus de la contre-réforme baroque qui se reconstitue face à l’individualisme des entrepreneurs et des politiciens d’origine protestante (type Merkel) qui sont au contraire ouverts sur une économie mondialisée ?

Non, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la chute du mur de Berlin et la démocratie libérale n’est pas le fin mot de l’histoire (Fukuyama) : celle-ci, après le 11 septembre 2001,  nous explose aujourd’hui de nouveau en pleine figure, reprenant de plus belle et en une autre tournure. Comme on a pu le noter, le jour même où S. Veil entrait au Panthéon, les 28, réunis à Bruxelles, après que la Chancelière ait acheté la paix sociale en transformant la Turquie en garde chiourme de l’Occident, faisaient à nouveau barrage aux migrants et scellaient un accord aussi illisible que misérable, accord qui nous plonge dans la consternation et diffuse un profond malaise. Le lieu de gloire où reposent les héros apparaît plus que jamais comme un tombeau, comme le tombeau où pourrait sombrer et s’ensevelir à jamais tout ce pour quoi nous avons vécu et nous nous sommes battu.

Nous voici en effet pris en étau entre la tradition d’ouverture et de métissage qui a fait la force et la grandeur de l’Europe (avoir le goût des autres[1] n’est pas simplement obéir à des «valeurs », faire preuve d’« humanisme », cela fait partie de notre façon d’habiter le monde, de notre mode d’être, d’un régime de vie essentiel à notre respiration) et une réalité que l’opinion publique (déjà majoritairement acquise aux solutions simplistes des « populistes ») n’est pas prête d’accepter. « L’Europe va s’africaniser, écrit Stephen Smith, c’est inscrit dans les faits » et c’est « une sorte d’invasion moderne, lente mais inéluctable, impossible à endiguer comme la montée des eaux » (Hubert Védrine). En 2050, « le suicide démographique européen » sera effectif, les trois quarts des européens seront des africains (chiffre excéssif selon d'autres sources qui prédisent un nombre six fois plus grand de migrants par rapport à aujourd'hui). Comme il n’y avait pas d’Italien hier qui n’avait un oncle d’Amérique, il n’y aura pas d’Africain demain qui n’aura un neveu européen.

L’histoire de l’humanité se confond avec celle des migrations qui est une histoire de pollinisation et d’enrichissement mutuel mais le triplement de la population mondiale en un siècle transforme fondamentalement la question de la migration qui est celle de l’humanité La solution (ou plutôt la réponse au défi qui nous est adressé) est, pour une part, dans le contrôle des frontières, étant entendu qu’une frontière, comme le répète Régis Debray, n’est pas une barrière mais un espace de négociation qui doit donner corps à une doctrine des limites, des limites de l’immigration, un art du possible, en somme, qui est la définition même de la politique. l’Europe doit prendre sa part de la misère du monde, c’est une question de volonté politique et non de capacité d’accueil, elle si elle ne peut l’accueillir dans sa totalité (Michel Rocard) il restre que dans le contexte actuel et contre  les thèses de l'Aufstehen allemande, la gauche ne peut être anti-migrants, l'Europe et les migrants sont les deux digues qu'il ne faut pas faire sauter. Mais entre la reconnaissance de la liberté inconditionnelle des individus et celui de la souveraineté populaire un équilibre doit instamment être trouvé (Marcel Gauchet).

La solution est aussi dans le contrôle et la maitrise des naissances : E. Macron a eu le courage de le dire devant des étudiants rétifs dans l’enceinte de l’Université de Ouagadougou où j’ai enseigné : tant que les femmes auront 7 ou 8 enfants, il n’y aura pas d’émancipation féminine et les progrès aujourd’hui spectaculaires de l’Afrique seront  « noyés dans une masse humaine toujours  plus grande ».

La solution est, plus fondamentalement, dans la redéfinition d’une politique sociale à l’échelle du monde : si les gagnants de la mondialisation continuent à se moquer des perdants, nous serons tous perdants (S. Smith). Cette politique de redistribution mondiale mettra nécessairement à mal nos précieux privilèges. Jusqu’où sommes-nous prêts à y consentir ? C’est à nous d’en décider.

 

[1] La peur de l’autre des pays du groupe de Visegrade s’explique par le fait qu’ils n’ont pas eu d’Empire colonial (donc pas de culpabilité post-coloniale) mais qu’ils ont, eux, été  colonisés par l’Empire soviétique, qu’ils perdent aussi tous les jours des citoyens et ont la hantise de disparaître, qu’ils ont enfin une conception ethnique de la nation car leur identité de Nation sans Etat n’a été sauvée que grâce à la culture et à la langue… d’où leur refus de la politique des quotas qui véhicule, pour eux, un modèle de société multiculturelle. Ils se considèrent comme les remparts de l’Europe chrétienne comme au temps de la bataille de Mohacs (1526)  en Hongrie et du siège de Vienne par les Ottomans musulmans (1529).   

 

 

MIGRATIONS

 

J’ai été coopérant en Afrique, en Tunisie, au Mali et au Burkina, au titre de l’aide au développement mais je dois constater que mes étudiants africains, venus achever leurs études en France, pour la plupart, y sont restés. Ne suis-je pas obligé de constater que j’ai participé, bien malgré moi, à cette « ruée vers l’Europe » sous sa forme la plus contestable puisque j’ai contribué à la fuite des cerveaux, ce sel de la terre dont les pays africains ont tant besoin ? N’en déplaise aux belles âmes, n’avons-nous pas, dans le phénomène migratoire, une forme de colonisation à rebours dont nous sommes responsables, puisque c’est nous, peuple nanti, havre de paix et de protection sociale unique au monde, qui avons créé cet énorme appel d’air et qui sommes devenus un objet privilégié d’attraction ? Comme le montre Stephen Smith sans se soucier, malgré son titre trop polémique, des récupérations politiciennes, le codéveloppement qui permet à certains individus d’atteindre un seuil minimal de prospérité, bien loin d’être la panacée (permettre aux plus démunis de rester chez eux par un transfert de ressources, une annulation de la dette…) est justement ce qui fait problème : il finance le déracinement et alimente la ruée vers l’Europe car ce ne sont jamais les plus pauvres qui migrent. Hantés par la terrifiante réalité de la noyade (1 migrant sur 7 se noie en Méditerranée) nous assistons de surcroît depuis longtemps à la lente montée d’une vague, d’une lame de fonds migratoire d’une ampleur jamais vue qui va devenir le problème majeur et l’enjeu du siècle après avoir dynamité le champ politique européen et commandé la recomposition politique que nous connaissons. Et c’est sur elle que l’Europe est en train de se fracasser.

Et pourtant l’Afrique qui connaît une poussée démographique sans précédent (2,5 milliards d’individus en 2050, contre 450 millions pour l’Europe vieillissante mais nullement contrainte, pour autant, à ouvrir ses frontières  !) ne fait que ce que l’Europe a fait elle même quand les familles nombreuses et à forte mortalité partaient à la recherche de meilleures chances de vie dans un Eldorado lointain. Le cas de l’Italie de l’outrancier et fascisant Salvini restée aujourd’hui en première ligne pour recevoir le flot des exilés et refusant à l’Aquarius d’accoster est à cet égard parfaitement emblématique. Il donne l’image en miroir de ce que ont connu des millions de malheureux du Mezzogiorno restés à l’écart de la révolution industrielle lorsque, il y a plus de cent ans, ils ont débarqué en masse outre atlantique. Ils ont été, comme chez nous, jugés « inassimilables » à cause d’un catholicisme que la protestante Amérique, terre de peuplement (elle finira tant bien que mal par intégrer les Madonna, Martin Scorcese, au même titre que les Obama…) pensait être obscurantiste et replié sur des traditions d’un autre âge à jamais incompatibles avec la « démocratie ». Ajoutez à cela la peur rouge (Red Scare),  la terreur générée par les anarchistes italiens, l’affaire Sacco et Vanzetti, le fantasme du « Déclin de la grande race » (les Wasp), la peur du « grand remplacement » par « les races méditerranéennes… métissées avec les négroïdes » et, en conséquence, la restriction drastique de l’immigration par les suprématistes blancs qui aujourd’hui, de nouveau, triomphent… et vous aurez l’impression que l’histoire est en train de bégayer. En Europe où l’UE n’a pas pu ni su gérer la « crise » des réfugiés, l’axe national-populiste anti-migrants et anti-Bruxelles passe maintenant par Vienne, Budapest, Munich et Rome ; n’est-ce pas, note Michel Eltchaminoff, l’axe redivivus de la contre-réforme baroque qui se reconstitue face à l’individualisme des entrepreneurs et des politiciens d’origine protestante (type Merkel) qui sont au contraire ouverts sur une économie mondialisée ?

Non, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la chute du mur de Berlin et la démocratie libérale n’est pas le fin mot de l’histoire (Fukuyama) : celle-ci, après le 11 septembre 2001,  nous explose aujourd’hui de nouveau en pleine figure, reprenant de plus belle et en une autre tournure. Comme on a pu le noter, le jour même où S. Veil entrait au Panthéon, les 28, réunis à Bruxelles, après que la Chancelière ait acheté la paix sociale en transformant la Turquie en garde chiourme de l’Occident, faisaient à nouveau barrage aux migrants et scellaient un accord aussi illisible que misérable, accord qui nous plonge dans la consternation et diffuse un profond malaise. Le lieu de gloire où reposent les héros apparaît plus que jamais comme un tombeau, comme le tombeau où pourrait sombrer et s’ensevelir à jamais tout ce pour quoi nous avons vécu et nous nous sommes battu.

Nous voici en effet pris en étau entre la tradition d’ouverture et de métissage qui a fait la force et la grandeur de l’Europe (avoir le goût des autres[1] n’est pas simplement obéir à des «valeurs », faire preuve d’« humanisme », cela fait partie de notre façon d’habiter le monde, de notre mode d’être, d’un régime de vie essentiel à notre respiration) et une réalité que l’opinion publique (déjà majoritairement acquise aux solutions simplistes des « populistes ») n’est pas prête d’accepter. « L’Europe va s’africaniser, écrit Stephen Smith, c’est inscrit dans les faits » et c’est irréversible. En 2050 les trois quarts des européens seront des africains. Comme il n’y avait pas d’Italien hier qui n’avait un oncle d’Amérique, il n’y aura pas d’Africain demain qui n’aura un neveu européen.

La solution (ou plutôt la réponse au défi qui nous est adressé en un temps où le triplement, en un siècle, de la population mondiale, transforme fondamentalement la question de la migration qui a pourtant fait cette histoire de pollinisation et d’enrichissement mutuel qui est celle de l’humanité) est, pour une part, dans le contrôle des frontières, étant entendu qu’une frontière, comme le répète Régis Debray, n’est pas une barrière mais un espace de négociation qui doit donner corps à une doctrine des limites, des limites de l’immigration, un art du possible, en somme, qui est la définition même de la politique. l’Europe doit prendre sa part de la misère du monde, c’est une question de volonté politique et non de capacité d’accueil, elle ne peut l’accueillir dans sa totalité (Michel Rocard). Entre la reconnaissance de la liberté inconditionnelle des individus et celui de la souveraineté populaire un équilibre doit instamment être trouvé (Marcel Gauchet).

La solution est aussi dans le contrôle et la maitrise des naissances : E. Macron a eu le courage de le dire devant des étudiants rétifs dans l’enceinte de l’Université de Ouagadougou où j’ai enseigné : tant que les femmes auront 7 ou 8 enfants, il n’y aura pas d’émancipation féminine et les progrès aujourd’hui spectaculaires de l’Afrique seront  « noyés dans une masse humaine toujours  plus grande ».

La solution est, plus fondamentalement, dans la redéfinition d’une politique sociale à l’échelle du monde : si les gagnants de la mondialisation continuent à se moquer des perdants, nous serons tous perdants (S. Smith). Cette politique de redistribution mondiale mettra nécessairement à mal nos précieux privilèges. Jusqu’où sommes-nous prêts à y consentir ? C’est à nous d’en décider.

 

[1] La peur de l’autre des pays du groupe de Visegrade s’explique par le fait qu’ils n’ont pas eu d’Empire colonial (donc pas de culpabilité post-coloniale) mais qu’ils ont, eux, été  colonisés par l’Empire soviétique, qu’ils perdent tous les jours des citoyens et ont la hantise de disparaître, qu’ils ont une conception ethnique de la nation car leur identité de Nation sans Etat n’a été sauvée que grâce à la culture et à la langue… d’où leur refus de la politique des quotas qui véhicule, pour eux, un modèle de société multiculturelle. Ils se considèrent comme les remparts de l’Europe chrétienne comme au temps de la bataille de Mohacs (1526)  en Hongrie et du siège de Vienne par les Ottomans musulmans (1529).   

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