HAÏKU

HAÏKU

 

Soucieux ce printemps,

Je n’ai pas vu fleurir

Le cerisier.

 

Printemps à foison

Dites-moi, les fleurs,

Vos noms.

 

Là, éclose,

La pivoine blanche

Et silencieuse.

 

Cherchant un haïku,

En chemin

J’en cueillis un autre.

 

Bonjour les églantines

Simple

Comme bonjour

 

Pierre après pierre

J’ai bâti

Un mur

 

Pousses, bourgeons,

Chèvres folles :

Où donner de la dent ?

 

Quoi de neuf ?

Les primevères

Près de La fontaine.

 

Printemps proche

Sans attendre

Fleurissent les haïkus.

 

Printemps moite

Déjà effeuillée

La pivoine.

 

Retour à la maison

J’exhale

La montagne.

 

La grêle à présent !

Eut-il le temps, l’escargot,

De rentrer ses cornes ?

 

Matin de canicule–

Mon ombre longue encore

Déjà voutée

 

Stridulations–

Les cigales chauffent à blanc

L’aride montagne.

 

Vagues de plaisir

Des graminées

Sous la bise d’été.

 

Couleurs de l’été

Montagne en toute saison

Ni jeune ni vieille.

 

Soleil d’avant l’orage–

Et l’arbre, lui,

Qui ne peut se mettre à l’ombre.

 

Marchant d’un pas vif

Bises et ciel bleu :

Ah ! Le bel été !

 

Badaboum !

Le tonnerre a décrété

La fin de l’été.

 

Ce vent–là dans la nuit

A caressé la mer–

Matin d’automne.

 

Mère de nuages–

La tour, au loin, et moi,

Seuls témoins du ciel.

 

Pluie tout le jour

Comment faire grise mine

Après ces mois secs ?

 

La tour de Bezaudun

Après la journée de travail

Quel repos de la contempler !

 

Le frêne par la fenêtre

Après trois jours de bises

Exténué.

 

Seule dans ce monde

d’épais brouillard

Non, une cloche, très loin.

 

Cet hiver encore

La bise joue

A fouailler mes rides.

 

Jours mornes

Nul haïku

En vue.

 

Dernier jour de l’année

Demain l’an nouveau

Le vent hurlant s’en moque

 

Jour après jour

Faire semblant d’être un homme

Quelle fatigue !

 

Le petit enfant joue

Où donc est passée

Ma vieille fatigue ?

 

Le vol exact de la mouette

dessine le ciel

bientôt le soir.

 

Michel Warin

 

L’homme au nom effacé

 

Il a depuis longtemps brûlé tous ses vaisseaux et, délié de soi, il a pris soin d’effacer toutes ses traces. Point ne sied donc de dire ou de prononcer un nom qui lui est devenu, d’une certaine façon, étranger. Le présenter comme un poète-paysan serait déplacé car il est seulement et simplement paysan, un homme en pays que la haine des faux-semblants a reconduit à la terre dans la solitude des Hauts-de-Bourdeaux. Depuis plus de 30 ans, Il y vit en élevant des chèvres. Et quand lui-même prononce le mot de « paysan» cela sonne encore comme un des derniers mots de l’Adieu d’Une saison en enfer, adieu qui l’ avait particulièrement frappé quand il décida d’en finir avec les élans d’une adolescence mouvementée, juste avant son retour à la terre, justement, retour à la terre fait penser à Hölderlin, au retour au natal des Espériens, à la sérénité joyeuse d'Oedipe qui s'était pris pour un dieu et qui retourne au secret du Vaterland auquel on n'accède pas directement, en se creuvant les yeux,  en acceptant joyeusement sa finitude, en assumant une mort qui fait de lui un mort vivant. "Plus d'un/sont revenus par pudeur au natal" écrit-il en 1806. Mais c'est Rimbaud surtout qui l'a marqué et c 'est la fin d'une saison en enfer qu''il a retenu : « Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! »

 

On conçoit que s’étant approché, chemin faisant et d’année en année au plus près de la dépossession et du silence, il était comme prédestiné à rencontrer ce qu’on ose à peine appeler la voie, tant cela peut sembler mal à propos pour qui n’a eu d’autre maître que les arbres et les oiseaux du ciel et qui est demeuré, somme toute, un païs paizon, un enfant joueur, jouant non pas à faire mais plutôt à cueillir ces haïkus qu’il nomme ses trésors sans importance. On appellera quand même cela la voie, si la voie, la seule voie qui soit, celle que l’on regarde sans la voir, que l’on écoute sans l’entendre, que l’on touche sans la saisir est celle-ci : la vie quotidienne de tout le monde, l’union intime avec l’existence avec ce que les Allemands appellent le Dasein, l’être là, le ici et le maintenant, ou encore, expression d’une autre provenance qui lui est tout aussi chère, la fidélité à la terre.

Mais pour se retrouver rendu au sol, avec pour tâche la réalité rugueuse à étreindre, il faut avoir commencé à douter de la parole et de ces supposées pouvoir. La poésie elle aussi va faire un retour au sol et si la pure présence au monde peut-être restituée, elle ne peut l’être que par une parole exclusive de tout message et de toutes confessions. Parole plus pauvre, plus simple, plus humble, parole d’une certaine façon paradoxale et impossible puisqu’en elle le sens doit se trouver comme court-circuité et détruit.

C’est cette parole qui a trouvé avec le haïku une expression exemplaire. Les 17 syllabes qu’il comportait à l’époque classique ne sont que l’exacte mesure de la respiration mais aussi de l’exclamation qui peut vous saisir devant l’éclat que préserve le simple : devant ces choses qui ne demandent rien et qui, offrandes continuelles et muettes, se contentent seulement d’exister en un lieu, en un temps, dans l’ouverture du monde. C’est la découverte de cette forme brève, dense, fulgurante et comme stupéfiée de poésie qui lui a donné l’idée d’écrire à son tour des haïkus et ceux que nous lui avons demandé la permission de reproduire ont d’abord surgi de l’expérience ; on les sent encore sourdre de la stupeur devant le soudain du il y a le ciel, il y a l’arbre… ou plutôt du soudain le plus bref, le plus saisonnier et le plus fugitif de ce ciel ou de cet arbre car on reconnaît ici et là la lumière si belle et si singulière du pays de Drôme. Impossible bien sûr de donner des preuves de l’authenticité de ces petits rien, que tout un chacun, écrivait Barthes, s’imagine pouvoir faire,  ou contrefaire, de ces presque rien dont l’extrême simplicité mérite peut-être, disait Valéry, d’immenses égards. Ça a lieu où ça n’a pas lieu mais le risque est à chaque fois immense, il est celui de tout manquer, dans l’effondrement.

Pour créer il ne faut pas ajouter, il faut retrancher, disait Bresson, il faut raréfier, soustraire, laisser entendre la présence et la puissance active du vide qui est force de vie, ouvrir un espace d’intensité favorable à l’irruption du dehors  qui ne prend vie que par le vide qui le porte et le fonde. C’est le vide en effet qui découpe, met à nu et à vif la silhouette des choses comme le fait l’éclair d’or de la foudre quand elle étincelle. Il s’agit donc sans cesse de tenir en échec l’effrayant pouvoir que notre sensibilité. Toujours trop centrée sur le moi et ses fantasmes, elle nous rend aveugles, inattentifs aux choses et aux êtres. L’œuvre au lieu d’être la projection des émois du sujet sur le monde sera donc un moyen de rester en éveil, de nous ouvrir au monde, de nous enraciner en lui. Et la vie ne peut être présente dans sa soudaine évidence  que pour une sensibilité qui s’est purifiée du besoin, qui s’est affranchie des petits tas de secrets de notre moi individuel  : «que votre cœur soit vide et dégagé, disait Wang yu, le moine Citrouille amère, sans la moindre poussière, et le paysage surgira du plus intime de votre âme ».

On comprend alors pourquoi le haïku qu’il préfère et qu’il profère avec le grand rire exterminateur de l’humour, soit celui-ci de Bashô, le grand maître du genre au XVIIe siècle :

 

Après le chrysanthème,

Or le navet long,

il n’y a rien.

 

Dans la grande tradition du bouddhisme zen, on a là, semble-t-il, une sorte de koan destiné a provoquer l’éveil (satori). C’est un rappel à l’ordre qui vous convoque à la présence au monde, à l’ici et au maintenant, à l’étonnement devant l’être-là qui est tout le zen, et qui est tout. On pense, en le lisant, à la réponse du maître zen à celui qui lui demandait : « qu’est-ce que le bouddha ? » « Un navet qui pèse trois livres » lui fut-il répondu. Et de même que les quelques syllabes du poème ne se manifestent pleinement qu’espacés par du blanc, sur le blanc de la page, de même le chrysanthème ou le simple navet, l’ultime preuve de la vie avant l’hiver, ne viennent à paraître que surgis à partir du vide. Et c’est toute la vérité du monde qui survient avec l’irruption de leur gratuite et irrécusable présence, et cette présence elle-même n’est telle que par ce qu’elle n’exprime rien, que parce qu’elle ne signifie rien.

Le dernier haïku reçu ce matin (Hiver 2000) était celui-ci :

 

Jour amer

J’hésitais à brûler

Mon carnet de haïku

 

Pour quoi désirer que, lui aussi, s’enlève sur les flammes et qu’en tous les sens du mot, il paraisse ?

 

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