Amour

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L’amour courtois ou le chant de l’amour impossible

À mon seul désir[1]

 

Dans ce qui n’était pas encore la France, au temps de la première croisade[2] et sous l’influence probable d’une sensualité mystique venue de la culture arabo-andalouse, s’est inventée en Provence et en pays Occitan en général, une des plus belles, des plus délicates et des plus brûlantes conception de l’amour : la fin’amor (l’amour purifié et parfait, comme est fin un or purifié par le feu) ou, comme on le dira à la suite de Gaston Paris, l’amour courtois, l’amor cortes[3].

 

Dans une société féodale extrêmement hiérarchisée, dans une société de cour (cort en provençal, corteis est ce qui est honnête, loyal et qui s’oppose à vilain, au rude et au grossier) l’amour courtois a emprunté ses termes, ses codes et ses valeurs à l’omniprésence invisible de l’homo-socialité d’un monde d’hommes, celui de la chevalerie et de la relation vassalique. Dans la cérémonie vassalique, agenouillé, en chemise, les mains jointes, nu et vulnérable, le subordonné présentait ses hommages à son seigneur, la cérémonie étant scellée par un baiser sur la bouche.  Avec l’amour courtois, c’est la Dame, cette fois-ci, étoile inaccessible et de haute naissance, déjà prise et possédée par un autre[4], qui est devenue la suzeraine, la suzeraine d’un homme qui n’est que son vassal.  Ce vassal  n’agit que pour se faire remarquer par sa Dame, tant par ses exploits guerriers, ses capacités musicales et artistiques que par la sagacité avec lequel il joue et cherche à prendre la reine, pièce maîtresse dans un jeu qui est la métaphore du jeu érotique et de l’élection motivée, de l’évaluation réciproque de la qualité des amants. À l’inverse du jeu de dés, la partie d’échecs amoureuse a des règles aussi précises, aussi articulées, aussi implacables que celle du jeu amoureux et suppose la maîtrise du désir par l’intellect. Le vassal veut sans doute plaire à sa Dame, mais qu’aime-t-il vraiment, sa Dame ou l’amour qu’il lui porte ? Amor, en occitan, est un mot féminin et il est parfois difficile de savoir à quoi il se rapporte. Il semble bien souvent que le vassal, avant tout, jouit surtout de l’amour, de ce nom si doux à ouïr, qu’il jouit avant tout d’aimer et de connaître ce sentiment qui élève, conduit au dépassement de soi et à se pérenniser par la plume ou par l’épée[5]. Il est tombé si amoureux de l’amour qu’il peut même trouver sa jouissance dans la ruine de toute jouissance.  Amabavam amare et amans amare quid amare querebam, j’aimais aimer et aimant aimer je cherchais quel objet aimer[6] écrivait déjà en son temps Saint Augustin…

 

Cette conception déjà « romantique » de l’amour et de l’amour hors mariage, va se répandre en Europe comme trainée de poudre, chantée par les troubadours, les trouvères et, en Allemagne, par les Minnesinger ou chanteurs d’amour[7]. Elle continue aujourd’hui à marquer nos comportements, à nourrir notre imaginaire et se retrouve dans la courtoisie, justement, qu’il est encore séant d’exercer à l’égard des femmes sans parler de la dégradation des patterns amoureux, des bavardages et niaiseries sentimentales si totalement indignes de l’amour que l’on peut trouver dans les media[8]. C’est pourtant en ces temps lointains du haut moyen-âge que l’amour est devenu, plus que jamais, la grande affaire[9] et que, posé comme le commencement de tout (J. Roubaud), il est entré pour la première fois dans la poésie jusqu’à en occuper le coeur[10].

 

L’Absente de tous bouquets

Nous avons choisi cette citation mallarméenne[11] comme attaque de cette étude afin de désigner  l’objet sublime et idéal de l’amour courtois. Partenaire inhumain, implacable, lointain et  inaccessible, la Dame, en effet, est absente du monde sensible comme pourvoyeur de jouissance, elle est simplement évoquée musicalement par des vers chantés, destinés à la conquérir et à la prendre comme on prend une forteresse, la musique[12] étant toujours, selon Gottfried de Strasbourg,  le symbole le plus parfait de l’amour. Ainsi, les meilleurs amoureux sont toujours aussi les meilleurs chanteurs ou les meilleurs poètes et si on est bon poète, dit Michel Zink, c’est le signe qu’on est un bon amoureux : celui qui a inventé ce chant nouveau est joyeux et amoureux dit Tristan de son rival sarrasin,  Palamède[13]. La langue de cette poésie ressemble en effet toujours à ce qu’est, en son essence,un tel amour : tendu, difficile, exigeant, contradictoire, impossible.

 

C’est donc bien La Femme placée dans le lointain[14], la Blancheflore de Perceval par exemple, la Femme par-delà toutes les femmes et toutes les fleurs aux trop concrets contours, la Femme dont le baiser de feu contraste avec la cendre du quotidien, la Femme qui est comme l’eau vive fécondante à laquelle renvoie la terre craquelée visée comme objet d’amour. La vénération de celle qu’on appelle la Dame -la Béatrice de Dante[15], nouvelle Diotime, en sera l’un des derniers avatars-  suppose un renversement total de la situation de la femme, renversement orchestré par la nouvelle classe d’âge des jeunes hobereaux sans femmes et sans fiefs, en proie, de plus, à leurs rivaux appelés Lozengiers (flatteurs, suborneurs).  

 

La Dame pourtant est d’abord celle qui attend et c’est seulement l’amant qui joue, la Dame, la domna, la domina, elle, ne participe pas et, à travers les stéréotypes de la rhétorique très convenue qui la concerne, on a le sentiment qu’elle finit par s’évaporer, par devenir une abstraction et le simple alibi du  désir masculin qui, domnoyant, dominant, en tire bénéfice.

 

Infériorisée dans l’antiquité, la femme avait été diabolisée avec le christianisme. Comble de paradoxe, c’est la religion de l’amour elle-même qui avait tenu l’éros en suspicion, qui avait empoisonné éros et l’avait  rendu vicieux, disait Nietzsche. C’est par la femme que le péché était entré dans le monde, dans le péché que l’humanité avait été engendrée et c’est Eve qui était la pécheresse, la génitrice qui, comme tant de femmes de l’antiquité (Hélène, Phèdre, Didon…), était aussi perçue comme la dévoratrice et la destructrice.

 

Dans ces conditions, on comprend l’importance que peut avoir cette  époque charnière du XIIe siècle, ce siècle qui va voir, dans tous les domaines, se rencontrer harmonieusement l’ordre de la chair et celui de l’esprit -l’art roman en témoigne[16]-. La promotion de la Dame doit ainsi être comprise comme une tentative d’intégrer l’éros à la religion de l’amour, une façon de surmonter un dualisme mortifère et de reconnaître, en somme, que l’homme est spirituel jusque dans sa chair.  D’ailleurs, la figure de la Dame comme anti-Eve est contemporaine, et ce n’est pas un hasard, du développement du culte marial, du culte de celle qu’on va appeler justement aussi  notre Dame et à laquelle on va appliquer, pour la louer, les formules de la poésie d’amour.

 

Il reste que, pour user d’un langage savant, l’amour courtois c’est « l’apraxie à l’égard de la femme », le défaut ou l’absence de toute praxis sexuelle, un amour impossible quant à sa satisfaction, un amour qui, en multipliant les obstacles, en éternisant les préliminaires, en évitant l’engluement et l’immobilisme du plaisir, est un ferment de vie qui permet seulement, disait Freud lui aussi, de jouir de l’amour[17].

Mais si la fin’amor se méfie toujours de l’amar, de l’amer, de l’amertume du fait sexuel, il ne s’identifie certainement pas pour autant à l’amour platonique réprouvant le plaisir et condamnant la tyrannie du désir. Aucune dame ne saurait se fier à un amant qui renonce à l'oeuvre virile écrit, par exemple, une troubairitz[18]. Elle n’est donc pas non plus une forme de catharisme déguisée ou simplement une belle histoire d’amour et de mort, comme le soutient Denis de Rougemont dans son livre célèbre : L’amour et l’Occident.

Le désir demeuré désir

La lyrique courtoise consiste d’abord à exalter le désir et à faire l’éloge de sa maîtrise à travers les codes définis de la chevalerie (générosité, bravoure de qui donne et se dépense sans compter, sens du service et de l’honneur…). C’est à la fois une effusion et une quête érotique et poétique qui cherche non à faire jouir mais à faire désirer, une quête  qui rejoint celle de la mystique du pur amour et qui, dans une culture de l’obstacle et de l’interdit se renforce et se fortifie par l’ascèse, par l’exercice d’une dure discipline. Elle a en effet besoin d’épreuves pour s’intensifier, pour être chauffée à blanc, pour convoiter, comme dit Lacan, un plus de jouir au-delà de toute satisfaction[19] : pour convoiter l’esbahissement et surtout le joy, le joyau, le jeu et la joie d’amour, cette exaltation allègre et cosmique de tout l’être que donne le désir récompensé, ce plaisir sublimé et intense d’ordre orgasmique qui est le signe du vray amour. L’amour pourtant, est un sentiment contradictoire ; fruit de poros (richesse) et de pénia (pauvreté) comme dans le Banquet de Platon, produit de la tension entre le manque et la plénitude, il vise l’assouvissement et il le refuse à la fois ; le joy lui-même enveloppe également l’exaltation amoureuse et la mélancolie ou la douleur de la séparation.

 

Cette tension s’exprime dans le caractère tourmenté et contradictoire de l’écriture des troubadours : O Dieu, cet amour / Tantôt il me donne joie et tantôt douleur ! écrit Raimbaut de Vaqueiras[20] et plus cet amour est impossible et plus il me convient et me réjouit et plus elle est loin, plus je la désire ! Tels sont le jeu de renversement et la logique contradictoire et retorse qui régissent, par exemple, le célèbre poème, la fleur inverse du troubadour provençal, Raimbaut d’Orange. : la fleur inverse, la fleur de givre est le contraire d’une fleur mais, celui que la joie tient vert et joyeux, celui qui ne craint pas de traverser l’hiver, peut renverser les choses et voir quand même une fleur  dans cette anti-fleur ! De même que certains théologiens disaient que l’on ne peut parler de Dieu que négativement (en disant ce qu’il n’est pas) de même les troubadours développent une théorie de l’amour négatif, dit Denis Hüe,  car l’amour est bien autre chose que ce dont on parle, le plus de jouir est bien au-delà de tout langage !

 

Comme la jouissance menace le désir, comme le désir disparaît, s’éteint, s’abolit dans le repos et l’ennui quand il est assouvi, il a besoin, pour perdurer, pour s’exalter, de « demeurer désir » (René Char). D’où la nécessité, pour ne jamais céder sur son désir,  de maintenir toujours la marge exigée pour sa relance indéfinie et sans trêve[21]. Selon le Tractatus de amore d’André Le Chapelain (XIIe), parmi les épreuves proposées par la Dame implacable et l’échelle progressive des faveurs qu’elle pouvait accorder en retour, après le regard (la flèche d’amour pénètre par l’œil avant de descendre jusqu’au cœur), le « don de merci », le baiser et juste avant le stade ultime de la consommation charnelle de l’amour (le jazer, « l’outre-passer » que, seule, maîtresse du jeu, elle pouvait décider), se trouvait l’asag ou essai au cours duquel, nous dit la trobairitz comtesse de Die[22],  le chevalier capable de mezura (de dignité et de maîtrise de soi), de meliora (de se dépasser pour être digne de sa dame) et de joven (élan, force et primesaut de l’amant impulsif mais capable de différer)  devait passer une nuit avec sa dame, « nu à nue », un enfant ou une épée séparant les amants, sans pour autant, nécessairement, aller plus loin et connaître ce que l’on nommait significativement de surplus[23]. Comment mieux mettre en scène cet amour douloureux où l’on affine et intensifie son désir transformé en joy dans un érotisme brûlant continument présent  dans lequel la Dame (et non l’immuable Beauté sur l’échelle ficinienne ou néo-platonicienne) reste la plus haute cime[24], le terme ultime, le dernier barreau, de l’échelle courtoise de l’amour ?

 

On voit que l’on peut difficilement suivre Denis de Rougemont et faire de l’amour courtois  une expression du ressentiment antisexuel et un sous-produit de la religion cathare qui, en effet, proscrivait mariage et procréation. La fière canso de la fin’amor, son raffinement, sa patience, son sofrir, son ascèse si elle est, comme la fole amor, secrète, transgressive et presque scandaleuse, incompatible, en tous cas, avec le modèle social dominant, elle ne s’identifie pas pour autant ni avec le libertinage, la démesure érotique, la rage sensuelle et passionnée de ceux qui, dans la tradition tristanienne, ont bu le philtre d’amour, ni avec la bone amor de l’amour conjugal. Son état est essentiellement instable, menacée qu’elle est aussi bien par l’excès de la passion que par la chute dans la bone amor, dans l’accoutumance et les régularités de l’amour conjugal. Ou pour le dire autrement la dame courtoise, la dame dominatrice n’est ni l’amante passionnée dont la démesure érotique est si insatisfaite qu’à la fin, elle ne peut vouloir que la mort (Yseult ou Héloïse) ni l’épouse ou la compagne d’élection. Pour reprendre la tripartition freudienne des figures de la femme, elle répond au modèle de la mère (génératrice et destructrice) et non à celui de l’amante (fole amor), ni à celui de la sœur. Ce mot (suer) souligne la dimension familiale, la stabilité, la légitimité et le caractère public du lien conjugal qui constitue la bone amor[25]. « Ce qui exalte le lyrisme occidental,  ce n'est pas le  plaisir des sens,  ni la paix féconde du couple.   C'est moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. » écrit très justement Denis de Rougemont. Mais parler seulement d’amour passion[26], c’est-à-dire d’amour fou, d’amour souffrance, patior c’est pâtir et souffrir -et il ne peut y avoir ici d’amour heureux- opposer simplement l’éros grec inassouvissable avec ses valeurs de mort à l’agapè chrétienne avec ses valeurs de vie, c’est peut-être une façon de gommer ou d’écraser d’essentielles et de très fines distinctions : la fine amor n’est pas la fole amor.

 

La lyrique d’oïl, dans les milieux urbains, tentera, avec Chrétien de Troyes, de  ramener la fine amor à une relation normalisée et fondée sur l’égalité des époux dans l’harmonie du monde : « sachiez donc, bien accordés somes »… Cela l’oppose à la tradition plus tendue et plus tragique venue du sud pour laquelle la fin’amor est un amour sacré et sacrilège, libre, séditieux, transgressif et libertaire, condamné à rester discret et secret, un amour asocial et dangereux qui s’alimente de la jalousie elle-même, qui tue et qui rend fou. Amor à mort m’a mis, amor à mort ma mie… C’était, limité sans doute au cercle très restreint de la haute noblesse[27], l’adultère lui-même qui était célébré, glorifié, magnifié, comme amour impossible, comme le mensonge qui dit la vérité. Incompatible avec la société et le mariage qu’il met en péril, cet amour dans sa démesure était condamné par l’Eglise : à la suite de la réforme grégorienne, l’Eglise venait d’instituer en sacrement le mariage (fondé sur le consentement mutuel, il est conclu bien avant (c’est le sponsalia de futuro rappelle G. Duby et n’est jamais le lieu de l’épanouissement amoureux) et de décréter le célibat des clercs. Il reste que cet amour malheureux qui « blesse le cœur /d’une saveur si gente si douce » a été souvent à l’origine des plus beaux chants. Mais ce « mal de si beau semblant »[28] n’est pas de tout repos, marqué par tous les signes noirs de la transgression, c’est un jeu éperdu et un jeu perdu qui, généralement, au contact de la réalité, se délite et se défait, ne laissant aux protagonistes de l’amour fine (comme on l’appelle dans le roman d’oïl), qu’amertume et illusion[29].

 

 3° C’est en parlant que l’on fait l’amour ou faire l’amour c’est de la poésie[30]

Il n’y a pas d’amour sans histoire et pas d’histoire sans amour et comme cet enfant de bohème est irréductiblement singulier, il donne sans cesse à parler, à causer,  à narrer... Plus que tout autre amour, celui qu’on qualifia de courtois est à la fois amour et poésie car il est d’abord et avant tout indissociable d’une poétique, d’une construction verbale : c’est en parlant d’amour que l’on aime.  Il a ainsi ouvert les vannes à une intarissable rhétorique et a donné lieu à un foisonnant jeu littéraire qui a construit et fictionné le cadre, le creuset formel, rigoureusement agencé, de la rencontre amoureuse. Ce jeu était destiné à conquérir la Dame en lui proposant des vers, des poèmes toujours chantés, des poèmes quelquefois crus et cruels mettant en mots son corps sexué, à conquérir celle qui a fait couler le rocher et fleurir le désert, celle qui a déclenché cette capacité à poétiser ou à « poématiser » (Ronsard, bien plus tard, plus encore que de courir le guilledou, écrivit plus de 400 sonnets) qui est l’équivalent de la pulsion amoureuse, le tenant lieu de l’assouvissement du désir, comme s’il fallait toujours passer par les trouvailles, par le trobar des troubadours, le trobar des tropators ou des trouveurs et faiseurs de tropes et de poésie lyrique (toujours heptasyllabique) pour charmer, séduire, émerveiller et jauzir, jouir (de) sa Dame, de sa voix, de son cœur (cor(s), de son corps (cors) qui pourtant, même dénudé, reste intouchable[31]. Aimer est un art qui a ses règles (Ovide le montra avec cynisme) et l’amour est toujours une fiction qui se nourrit de mots car c’est par des mots que l’on rencontre le corps de l’autre. La parole d’amour a valeur performative, les mots en effet, venus du cœur battant de l’amant sont des lames qui touchent, qui percent le coeur et elles peuvent aussi totalement modeler l’ethos amoureux, faire le tour de cet objet inaccessible, peuvent illuminer ce lieu vide de toute substance, circonscrire et délimiter l’absence comme si le dire poétique, semblable à l’art du potier, ne pouvait vraiment émerger que d’un manque essentiel ou d’un trou[32].

 

La radicalité de cette expérience du furor poétique est éminemment celle du premier troubadour connu, le démiurge du trobar, Guillaume IX d’Aquitaine. Deux fois excommunié, le comte de Poitiers était, à l’époque, bien plus puissant que le roi de France et il avait la cour la plus raffinée d’Occident. Ce trovatore bifronte nous  a laissé des vers de corps de garde, des poèmes à l’érotisme effréné et obscène conformes à la rudesse du temps mais il est aussi ce prince d’Aquitaine à la tour abolie, le pionnier vertigineux du non-savoir qui fit l’expérience extrême de l’extase amoureuse dans un poème surprenant de modernité. D’Ezra Pound à Mallarmé, il n’a pas cessé de hanter la poésie. Ecoutons-le : Ma parole sera pur néant./ Rien de moi, rien d'autrui,/ ni amour, ni jeunesse. Rien du tout./ Je l’ai composé en dormant sur mon cheval[33] Tot es neien, on s’entroublie, on ne sait plus où l’on est, où l’on va, qui l’on est, si l’on dort, si l’on veille, si l’on est triste ou joyeux, la puissance tutélaire et redoutée de l’amour néantise et dépersonnalise, elle fait qu’on ne s’appartient plus, qu’on se sent dépossédé, qu’on se désintéresse de son propre moi, de ses misérables petits tas de secrets et c’est ainsi que, dans le rêve éveillé (le dorveille) de la contemplation amoureuse, comme dans un rituel de révélation, en dormant sur son cheval, durmir sus chevau, on « trouve » des poèmes.

 

4° Quand l’amour touche au réel.

Une telle conception de l’amour a rencontré bien des critiques, suscité bien des doutes notamment en ce qui concerne l’effectivité de l’émancipation féminine qu’elle pouvait impliquer en apparence. La société était encore entièrement patriarcale, régie par les hommes et les femmes venaient même de perdre la libre disposition de leur dot. Mais qu’on soit maître ou esclave, suzerain ou vilain, la liberté n’est-elle pas d’abord intérieure ? C’était la thèse des stoïciens : Marc-Aurèle était empereur, Epictète, esclave, mais dans un temps de servitude et d’esclavage universels, l’essentiel était pour chacun de conquérir et de garder sa liberté de jugement dans la forteresse intérieure de sa conscience. Mais n’était-ce pas là une façon commode de procéder à la transfiguration morale de l’esclavage -comme le stoïcisme cache bien ce que quelqu’un n’a pas !- [34] comme le pensait Nietzsche ? Quand le renard est dans l’incapacité d’accéder aux raisins, il peut toujours déclarer qu’ils sont trop verts… Ne pourrait-on dire de même que l’amour courtois est la transfiguration morale de l’impuissance, que celle-ci soit physiologique ou due aux obstacles dressés à la liberté d’aimer par l’action perfide des losengiers jaloux du bonheur des autres ? « C’est une façon très raffinée de suppléer à l’absence de rapports sexuels » dit, par exemple, J. Lacan[35].

Ce raffinement, cet affinement pourtant pourrait être l’indice d’autre chose, l’indice qui pointerait en direction de la difficulté du mariage, de la boiterie des couples, de la folie de l’insistance trop pesante sur la monogamie sexuelle, du ratage justement du rapport sexuel et finalement  de la reconnaissance de la vérité du désir. Il pourrait alors s’inscrire en faux et en contraste absolu avec toute une conception fusionnelle et angélique de l’amour pourtant dominante dans un Occident qui s’est fourvoyé, et fourvoyé aussi en fusionnant, en confondant sexualité, amour et mariage.

 

Cet idéal fusionnel qui serait la vérité de l’amour a trouvé sa plus belle, sa plus puissante, sa plus pathétique expression dans le mythe célèbre raconté par Aristophane dans le Banquet de Platon. Chacun de nous serait une tessère d’homme, un sumbolon d’homme et chercherait, dans l’amour, à retrouver le complément de l’âme sœur, à reconstituer avec sa moitié[36] l’unité perdue, l’unité primordiale tragiquement sectionnée en deux (secare c’est le même mot que sexué)  par Zeus qui nous aurait punis d’avoir tenté d’escalader le ciel, afin de faire une seule âme, une sphère bien arrondie  sur laquelle la couture ne se verrait même plus[37]. Faire l’amour ce serait donc ça, sans aucune métaphore, fondre les corps et les âmes. L’ardeur des ébats amoureux ne témoigne-t-elle pas de ce désir éperdu de faire Un ? Et l’homme, selon le récit biblique, ne cherche-t-il pas à réintégrer en lui la femme qui en fut séparée, tirée d’un des côtés de l’Adam primordial, créé, lui, « homme et femme », ich ve icha, yang et yin ?

Et pourtant, malgré l’apparence, l’amour est toujours meilleur comme différence que comme identité et c’est bien sous le régime de la différence qu’il doit être pensé. Comme l’a montré Lévinas, le pathétique de l’amour réside en effet justement dans la dualité des êtres : impossible de réduire l’autre au même ou de l’indifférencier dans la similitude, exit la bête à deux dos, exit l’amour comme faire un.

La dualité semble en effet insurmontable, l’autre reste un autre, un miracle continu d’émerveillement, de surprise et de résistance et d’ailleurs, dans la Bible, la création c’est d’abord la distinction, la séparation (de la lumière et des ténèbres, du ciel et de la terre, de l’homme et de la femme…), l’amour se donne à la mesure de la séparation des êtres et c’est la séparation et la distance infranchissable qui ouvrent le rapport et qui sont la condition d’apparition du désir.

Il y a donc entre les sexes dont les jouissances sont incommensurables, une dissymétrie foncière qui interdit toute mise en rapport de complémentarité comme toute rencontre harmonieuse des psychés[38]. Il est  impossible avec ces deux là que ça fasse Un, dit Lacan, le Un de l’union sexuelle c’est toujours de l’ordre de l’incomplétude, de l’aléatoire,  du malentendu, de la boiterie dans ce rapport de leurre propre à l’être parlant, au parlêtre et à sa solitude foncière. Mis pour toujours par la parole à distance de son être et de l’être[39], le sujet est essentiellement cet être au besoin éperdu d’amour, l’amour étant, écrit-il, suppléance au rapport sexuel qu’il n’y a pas[40]. La rencontre des corps se produit, bien sûr, mais les relations ne font pas rapport, l’Un n’est jamais, la fusion mystique est un leurre, la femme n’est pas un complément, simplement une suppléance, un supplément comme l’amour qui supplée au rapport sexuel[41].

 

S’il fallait donner une ombre de petite vie à ce sentiment de l’amour, dit Lacan[42], s’il fallait trouver un instant de grâce dans l’océan d’illusions sur lequel nous voguons, ce pourrait être en regardant du côté de cette apologie, de cette célébration courtoise du désir qui n’advient et n’apparaît dans sa totale exaspération et intensité que lorsqu’on a renoncé à la pleine jouissance, que lorsqu’on a assumé le manque et la castration : amour réalisé du désir demeuré désir disait, du poème, René Char[43]. Et ce n’est que dans le temps de la suspension du temps, ce n’est que dans le temps du hasard de la rencontre que l’on peut être introduit à la reconnaissance de ce que Bataille appelait l’impossible. L’impossible, non ce que le possible doit exclure, mais ce qui doit être envisagé, désiré, aimé, ce qui donne à la vie sa profondeur et son « poids d’impossible ». C’est à cette condition, dit Lacan, que l’on peut vraiment, quelquefois, quand l’amour atteint son seuil d’impossibilité[44], « toucher au réel ». Bref instant suspendu, entrée en résonance par delà le mur, pur événement qui nous sort des eaux du narcissisme et nous livre au champ de la pure altérité dans un régime d’insécurité, de dépossession et d’inquiétude permanente. Perpétuellement déchiré entre les états paradoxaux de l’angoisse et de l’euphorie, de la souffrance et de la liesse, tel est le vasselage amoureux qui, tant bien que mal, n’implique ni exclusivité ni stricte symétrie et que la célèbre et magnifique anaphore de Pierre Corneille avait, à sa manière et en son temps, parfaitement transcrit, en disant ce qui ne peut vraiment se dire, sinon dans une lettre d’amour, dans une lettre d’âmur ou dans un lettre d’(a)mur, lettre que signe l’absence et la séparation[45] : toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.

 

Résumé. L’invention au XIIe siècle de la fin’amor va occuper, pour la première fois en Occident,  le cœur du chant poétique, avec lequel il va entièrement s'identifer. Cette forme aristocratique, raffinée et intrinsèquement peccamineuse du sentiment amoureux exerce encore sur nos moeurs une profonde influence alors même que nous avons tendance à confondre mariage, amour et sexualité. Ne faut-il pas pourtant toujours à l’amour une « racine d’impossible » pour utiliser un terme commun à J. Lacan et à G. Bataille ?

 

[1] Intitulé de la sixième tapisserie de la Dame à la licorne du Musée de Cluny, allégorie du sixième sens. « Le temps s’en va, revient, vire/Les jours fuient, les mois, les ans/Moi las ! je ne sais que dire/J’ai toujours même désir/toujours unique, immuable ». Bernard de Vantadour, XIIe siècle, attaché au service d’Aliénor d’Aquitaine. Les Troubadours traductions René Nelli et René Lavaud, Desclée de Brouwer, 1966 et Agonia.net.

[2] Les croisades vont être un exutoire momentané pour des jeunes en surnombre, sans fief et en mal d’aventures et l’amour courtois va représenter, dit J. Le Goff (vidéo, Ina.fr), un horizon de repli pour les croisés désenchantés qui vont, dans ce que G. Duby appelle le Mâle moyen-âge (Mâle moyen âge. De l’amour et autres essais, Champs Flammarion, 2014)  renverser la situation de la femme.

[3] Contrairement aux autres mots issus de racines latines semblable, le français a retenu la forme et la prononciation provençale. Chaque fois que l’on prononce le mot d’ « amour » (ou le mot « couple ») c’est du provençal qui chante, langue qui était alors, avant la langue d’oïl et la langue de si (le Toscan) la langue des poètes, « la langue d’origine, la langue perdue de l’âge d’or des langues, le jardin du parfum des langues dont Dante parle », (J. Roubaud, La Fleur inverse, Les belles lettres, 2009).

[4] Guenièvre est la femme du roi Arthur, Iseult du roi Marc…

[5] Jouissance d’amour qui n’a rien à voir avec le sexe, dit Lacan qui ajoutera aussi « parler d’amour est en soi une jouissance », Encore, Seuil, 1975, p. 77. Il suffit d’écouter Chérubin dans Les Noces de Mozart décrire les affres du corps amoureux, chanter les délices de cet amour sublime et narcissique, exalté et douloureux, qui forme le noyau, le joy de l’amour courtois : « Voi que sapete che cosa è amor »… Louis Georges Tin L’invention de la culture hétérosexuelle, Paris, Éditions Autrement, 2008, a montré que c’était à la faveur de la culture courtoise que la norme hétérosexuelle s’était progressivement imposée : la femme n’est plus seulement alors un échelon vers la beauté comme dans le néoplatonisme, elle peut devenir l’ultime objet, absolument autre, du désir.

[6] Confessions III, 1.

[7] Les troubadours s’exprimaient en langue d’Oc, étaient originaires d’Aquitaine et du Limousin, puis le mouvement s’est étendu vers Toulouse (ville tolérante à l’égard des cathares condamnant mariage et procréation, rapprochement qui fait le fond de la thèse de Denis de Rougemont), la Catalogne et le nord de l’Italie. De nombreux thèmes sont venus d’Orient par l’Espagne arabo-andalouse. Guillaume de Poitiers, duc d’Aquitaine qui vécut entre 1071 et 1126 fut le premier des troubadours, sa petite fille Aliénor d’Aquitaine (mariée d’abord au roi de France puis au roi d’Angleterre) et la fille de celle-ci, Marie de Champagne contribuèrent à la diffusion des préceptes et des règles de l’amour tels qu’ils furent codifiés en 1186 par André Le Chapelain.

[8] Notre comportement amoureux répond toujours à des modèles culturels véhiculés par la société, présents dans le langage, le cinéma, la littérature… La Rochefoucauld l’avait dit dans une maxime célèbre : « Il y des gens qui ne tomberaient jamais amoureux s’ils n’avaient entendu parler de l’amour »

[9] De l’amour provient tous mes soucis/car je ne me soucie que de l’amour, Raimon de Miraval. Cf., René Nelli, Raimon de Miraval, du jeu subtil à l’amour fou. Verdier 1979. Didier Alibeu, Dictionnaire de l’érotique occitane, des troubadours à nos jours. Loubatières, 2004.

[10] La poésie lyrique est un genre mineur dans l’antiquité par rapport aux genres épiques et tragiques. 

[11] Avant dire au « traité du verbe ». Giraud, 1886, p. 6-7. Pléiade, p. 497.

[12] « Ce n'est pas merveille si je chante/Mieux que nul autre chanteur,/Car je tourne davantage mon cœur à l'amour/Et suis mieux fait à son commandement ». Bernard de Ventadour, agonia.net. La jouissance et le sentiment d’expansion corporelle que donne la voix qui vous blesse et vous bouleverse, induit un rapport érotique de très grande puissance analogon de l’acte sexuel.

[13] Cité par Adeline Richard-Duperray.  L’amour courtois. Une notion à redéfinir, Presses Universitaires de Provence, 2018, p. 106.

[14] Dieu ! Comment se peut-il faire/ Que plus m’est loin, plus la désire ? Jaufré Rudel est la figure emblématique de cet amour de loin qui inspira, pièce de théâtre et opéra. Cf., Chansons pour un amour lointain, Ed. Fédérop, ainsi que J. Risset, l’amour de loin, Flammarion, 1988.

[15] La Divine comédie, quitte à perdre le secret et le mystère de la chambre, réintègre et donne une extension cosmique à la lyrique des troubadours. Elle redouble la sextine dont Arnaut Daniel (le miglior fabbro del parlar materno) est l’initiateur. Ce poème à la combinatoire très sophistiquée, est un poème de six strophes (coblas) de six vers dont chacun se termine par un mot‑clef (en guise de rime) qui reparaît, diversement distribué, dans les vers de toutes les strophes. Et comme il y a six strophes, chaque mot‑rimé occupe successivement toutes les positions possibles.

[16] Cf. F. Warin et J. L. Nancy, Le christianisme en héritage, Roman, Gothique archéologie et devenir d’un contraste. Carnet 11 du Portique, Paris, La Phocide, 2011. Sur le tournant du XIe, XIIe siècle et le retour du corps siège des émotions suite à la résurgence du discours médical (théorie des humeurs et des complexions flegmatiques, colériques...) cf., Sensible moyen-âge. Une histoire des émotions dans l'Occident médiéval. Damien Boquet et Piroska Nagy, Seuil, 2017.

[17] C’est l’expression de Freud : « Il est facile de constater que la valeur psychique du besoin amoureux baisse dès que la satisfaction lui est rendue aisée. Il faut un obstacle pour pousser la libido vers le haut, et là où les résistances naturelles contre la satisfaction ne suffisent pas, les êtres humains, de tout temps, en ont intercalé de conventionnelles pour pouvoir jouir de l’amour » (Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse, O.C. t. XII, Paris, PUF, 2005 p. 138)… (Je crois que)… quelque chose dans la nature de la pulsion sexuelle elle-même ne soit pas favorable à ce que se produise la pleine satisfaction » (Ibid., p. 138, 139).

[18] Poèmes d'amour et de fin'amor, recueillis par Jean-Claude Marol, "L'amour libérée", Dervy 1998 et "La fin'amor". En ligne.

[19] Il « implique une élaboration très technique de l’approche amoureuse qui comporte de longs stages réfrénés en la présence de l’objet aimé, visant à la réalisation de cet au-delà qui est visé dans l’amour, l’au-delà proprement érotique ». L’institution du manque dans la relation d’objet permet à l’amour idéal de s’épanouir, à la pulsion de se sublimer en se payant de mots. Les trois gouttes de sang de l’oie blessée, déposées sur la neige immaculée, blanche comme le corps de neige intouchable du corps de la Dame sont aussi les lettres de sang du pur amour écrites sur la page blanche du manuscrit. Cette image fulgurante de Chrétien de Troyes sera reprise par J. Giono qui a lui aussi mis en scène le vide sur lequel son œuvre s’est construite, comme le vase créé lui aussi à partir du vide ou du nihil. Comme le dit Du Bellay : « je remplis d’un beau nom (celui de la dame) ce grand espace vide ».

[20] Le plus célèbre des troubadours provençaux qui s’éprit, durant son passage à Montferrat, de Béatrice. Complete Works, trobar.org.

[21] « Jamais d’amour je ne jouirai, Sinon de cet amour de loin...

Je n’en sais plus noble et meilleur En nul endroit, ni près ni loin. Pour son prix, si sûr et si fin,

Je voudrais être dit captif

Là-bas chez le roi sarrasin....

JOIE m’écherra, quand je prierai, Pour l’amour Dieu, l’amour de loin ...

car nulle joie ne me plaît tant que de jouir d’amour de loin ». écrit Jaufré Rudel dont la légende rapporte qu’il n’aurait jamais vu la Comtesse de Tripoli qu’il chanta et dans les bras de laquelle, pourtant, il serait mort. Cf.,  Anthologie des troubadours, par P. Bec. U.G.E.,10/18, Bibliothèque médiévale et  Lamour courtois. Une anthologie. C. Lachet, GF, 2017, p. 37-39..

[22] Bel ami, charmant et courtois,/quand vous tiendrai-je en mon pouvoir,/que ne suis-je couchée avec vous,/pour vous donner baiser d'amour./Nul plaisir ne sera meilleur : que vous en place de mari/Sachez que j’aurai grand plaisir de vous tenir en mes bras/pourvu que vous m’ayez promis/de faire tout selon mon désir. Béatrice de Die (1150-1180). In Pierre Seghers, Le livre d’or de la poésie française de 1940 à nos jours, Gérard et Cie, Marabout Université, 1963.

[23] Sur les cinq sens et les cinq étaapes sur la carte du tendre médiévale (la vue, la conversation, l’attouchement, le baiser, l’accouplement)  cf. L’amour courtois. Une anthologie, op. cit.,  p. 183.

[24] Raimon de Miraval, cité par René Nelli, Ecrivains anticonformistes du moyen-âge occitan. La femme et l’amour, Paris, Phébus, 1977. Cf. J. Allouch, op. cit., p. 19-21.

[25] Nous empruntons cette éclairante tripartition à Alain Corbellari, Retour sur l’amour courtois, CRMH, 2009, en ligne.

[26] Cet Amor heroïcus n’atteint, bien sûr, que des âmes hors du commun.

[27] Le faucon représenté ici sur l’image dans ce verger d’amour, lieu clos enchanteur qui reverdit et reprend vigueur comme le sujet victime de l’énamourement, est un emblème aristocratique ; indifféremment porté par l’homme ou la femme, par l’aimant ou l’aimé dans le jeu partagé de la chasse au vol, l’oiseau de proie aux yeux perçants, chasse pour le cœur. Il est une métaphore de l’amant dans le bestiaire médiéval.

[28] Bernard de Ventadour, XIIe. « Mon coeur soupire, mes yeux pleurent/de trop l’aimer pour mon malheur… » Les Troubadours traductions René Nelli et René Lavaud, Desclée de Brouwer, 1966. 

[29] Comme l’écrit Adeline Richard-Duperay soucieuse de faire rentrer dans l’ordre le paradoxe et l’impasse éthique que constitue l’amour fine. Cf. Op. cit. p. 69.

[30] Jacques Lacan, conférence à la Section Clinique de Strasbourg, 18 janvier 2014, Psychnalyse 67.fr.

[31] « L’amour courtois est un hommage… rendu par la poésie, à ce qui est à son principe, à savoir le désir sexuel ». Lacan, D’un Autre à l’autre, séance du 12 mars 1969.

[32] « Je ne suis rien d’autre, dit la femme au poète, que le vide qu’il y a dans mon cloaque... Soufflez un peu dedans pour voir – pour voir si votre sublimation tient encore ». Arnaut Daniel, L’éthique de la psychanalyse ; séance du 4 mai 1960. Cité par Françoise Vincent, Groupe-régional-de-psychanalyse.org.

[33] Cité par Roubaut, op. cit., Paris, Ramsay,1986.

[34] Gai Savoir § 359.

[35] Lacan, Le séminaire, Livre XX, Encore, Le Seuil, 1975, p. 65.

[36]  « Chacun d’entre nous est donc la moitié complémentaire d’un être humain, puisqu’il a été coupé à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire ». Le Banquet.

[37] Empédocle l’a pensé au niveau cosmologique. La sphaïros, la sphère solidement formée par la puissance d’attraction de philotès  avant qu’elle ne soit attaquée par la puissance disruptive de neikos, de la haine ou de la discorde.

[38] Nietzsche, admirateur du Gai Saber des troubadours qui semblent mettre fin à la guerre des sexes (faire l’amour n’est plus une modalité de faire la guerre), rencontre Lou Andréas Salomé à Rome en avril 1882. Fou amoureux il la demande deux fois en mariage. Econduit il écrit à cette femme inaccessible : « L’amour est pour les hommes quelque chose de tout à fait différent de ce qu’entendent les femmes. Pour la plupart, l’amour est sans doute une forme d’avidité ; pour le reste des hommes, c’est le culte d’une divinité souffrante et masquée ». Nietzsche, Lettres choisies, 8/24 août 1882, Folio-classique.

[39] « Le langage signe déjà l’absence de la Chose » écrit Lacan sans doute marqué par le cours de Kojève sur Hegel (le mot est négation de la présence dans le baptême adamique des choses) et montrant que le signe saussurien est  pensé sous le régime de l’absence, de l’absence phallique et donc de la castration.

[40] « Encore, Seuil, 1975, p. 44. Allusion à la célèbre affirmation de Lacan du 4 juin 1969 : il n’y a pas de rapport sexuel, pas de retrouvaille de la moitié perdue, pas de rapport d’égalité, de complétude, de complémentarité entre l’homme et la femme, c’est  un destin fatal (Encore, 26 juin 73), mais écrit-il ailleurs, l’amour courtois donne une forme à l’impossibilité du rapport sexuel, il exhibe la vérité de l’amour porté à l’existence par l’impossible du lien sexuel avec l’objet et ceci en un temps où chacun est de plus en plus seul avec sa propre jouissance et, ajoutons le, passe sans arrêt, dans une société liquide, d’un objet à l’autre, d’où la formule lapidaire : « L’amour (auquel il faut une racine d’impossible), c’est l’amour courtois ». Les non dupes errent, séance du 8/1/73. Cf., J. P. Ricoeur,  Lacan, L’amour, Psychanalyse, 10. 2007/3.  Cairn.info. et Jean Allouch, L’amour Lacan, Epel, 2017.

[41] Lacan, Encore, 13  février 1973, Seuil, p. 44, cité in L’amour Lacan, op. cit., p. 305.

[42] Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, p. 45.

[43] René Char, « Seuls demeurent », dans Fureur et mystère, Pléiade, p. 162. Seul Aristote est parvenu ainsi à dire d’une manière analogue la logique paradoxale à laquelle répond la plénitude d’être du mouvement tel qu’il vient à lui-même dans son pathétique et son élément d’aventure, dans son incessant dégel et sa non fixation : energéia de ce que ce qui est en puissance en tant que cela est en puissance. « La vraie amour » (dernier syntagme du séminaire Encore) obéit à la même logique retorse, elle consiste à « obtenir l’amour que l’on obtient pas » (Allouch, op. cit., p. 46). Pour le dire autrement le phallus qui s’introduit dans la grande affaire de l’amour et du désir n’est pas le phallus imaginaire, le phallus maternel et tout puissant, le signifiant d’une jouissance mortifère qui dénie sa finitude essentielle, mais le phallus symbolique, le signifiant du désir, le signifiant du manque à être (pour les deux sexes) et de l’objet perdu, celui qui, dans le cadre des la structuration du sujet, se confond  avec la loi séparatrice de la castration, loi qui coupe le lien, sépare ou décolle l’enfant de la mère, l’objet primitif. Tout désir chez l’homme sera désormais désir aussi insatisfait que le désir incestueux. Tous les objets sexuels référés à la castration sont des objets perdus. L’amour Lacan, le transmour (l’amour de transfert dans sa structure de sublimation) pourrait bien être ainsi l’ultime métamorphose de la supposition impossible du pur amour comme l’a montrée J. Lebrun (Le pur amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002.)

[44] « L’amour n’est pas à proprement parler une possibilité, mais plutôt le franchissement de quelque chose qui  pourrait apparaître comme impossible ». A. Badiou, Éloge de l’amour, Champs essais, 2016.

[45] « Ce qu’il y a de mieux dans ce curieux élan que l’on appelle l’amour, c’est la lettre » dit Lacan  qui écrit l’âmur ou l’(a)mur, insistant, depuis le rapport de Rome sur le mur du langageou pire séance du 3 février 72, cité in L’amour Lacan, op. cit.,  p. 253, 270.

 

 

L’amour courtois ou le chant de l’amour impossible

A mon seul désir[1]

 

Dans ce qui n’était pas encore la France, au temps de la première croisade[2] et sous l’influence probable d’une sensualité venue de la culture arabo-andalouse, s’est inventée en Provence et en pays Occitan en général, une des plus belles, des plus délicates et des plus brûlantes conception de l’amour : la fin’amor (l’amour purifié et parfait, comme est fin un or purifié par le feu) ou, comme on le dira à la suite de Gaston Paris, l’amour courtois, l’amor cortes[3].

Dans une société féodale extrêmement hiérarchisée, dans une société de cour (cort en provençal, corteis est ce qui est honnête, loyal et qui s’oppose à vilain, au rude et au grossier) l’amour courtois a emprunté ses termes, ses codes et ses valeurs à l’homo-socialité d’un monde d’hommes, celui de la chevalerie et de la relation vassalique. Dans la cérémonie vassalique, agenouillé, en chemise, les mains jointes, nu et vulnérable, le subordonné présentait ses hommages à son seigneur.  Avec l’amour courtois, c’est la dame, cette fois-ci, étoile inaccessible et de haute naissance, déjà prise et possédée par un autre[4], qui est devenue la suzeraine, la suzeraine d’un homme qui n’est que son vassal.  Ce vassal  n’agit que pour se faire remarquer par sa Dame, tant par ses exploits guerriers, ses capacités musicales et artistique que par la sagacité avec lequel il joue, métaphore du jeu érotique, la partie d’échecs amoureuse aux règles et à la logique impitoyables. Le vassal veut sans doute plaire à sa Dame, mais qu’aime t-il vraiment, sa Dame ou l’amour qu’il lui porte ? Amor, en occitan, est un mot féminin, et il est parfois difficile de savoir à quoi il se rapporte. Il semble bien souvent que le vassal, avant tout, jouit de l’amour, jouit d’aimer[5]. Il est tombé si amoureux de l’amour qu’il peut même trouver sa jouissance dans la ruine de toute jouissance.  Amabavam amare et amans amare quid amare querebam,  j’aimais aimer et aimant aimer je cherchais quel objet aimer, écrivait en son temps Saint Augustin…

Cette conception déjà « romantique » de l’amour et de l’amour hors mariage, va se répandre en Europe comme trainée de poudre, chantée par les troubadours, les trouvères et, en Allemagne, par les Minnesinger ou chanteurs d’amour[6]. Elle continue aujourd’hui à marquer nos comportements, à nourrir notre imaginaire et se retrouve dans la courtoisie, justement, qu’il est encore séant d’exercer à l’égard des femmes sans parler des niaiseries sentimentales que l’on peut trouver dans les media[7]. C’est en ces temps lointains du haut moyen-âge pourtant que l’amour est devenu, plus que jamais, la grande affaire[8] et qu’il est entré pour la première fois dans la poésie jusqu’à en occuper le coeur[9].

 

L’Absente de tous bouquets

Nous avons choisi cette citation mallarméenne comme attaque de cette étude afin de désigner  la reine, l’objet sublime et idéal de l’amour courtois. Partenaire inhumain, implacable, lointain, interdit et  inaccessible (car mariée), la Dame, en effet, est absente du monde sensible comme pourvoyeur de jouissance, elle est simplement évoquée musicalement par des vers chantés destinés à la conquérir et à la prendre comme on prend une forteresse, la musique[10] étant toujours, selon Gottfried de Strasbourg,  le symbole le plus parfait de l’amour. Ainsi, les meilleurs amoureux sont toujours aussi les meilleurs chanteurs ou les meilleurs poètes et si on est bon poète, dit Michel Zink, c’est le signe qu’on est un bon amoureux. La langue de cette poésie ressemble en effet toujours à ce qu’est un tel amour : tendu, difficile, exigeant, contradictoire, impossible.

C’est donc bien La Femme placée dans le lointain[11], la Blancheflore de Perceval par exemple, la Femme par-delà toutes les femmes et toutes les fleurs aux trop concrets contours, la Femme dont le baiser de feu contraste avec la cendre du quotidien, la Femme qui est comme l’eau vive fécondante à laquelle renvoie la terre craquelée visée comme objet d’amour. La vénération de celle qu’on appelle la Dame -la Béatrice de Dante[12] en sera, avec l'amour sans espoire de Petrarque pour Laure, l’un des derniers avatârs-  suppose un renversement totale de la situation de la femme, renversement orchestré par la nouvelle classe d’âge des jeunes hobereaux sans femmes et sans fiefs, en proie, de plus, à leurs rivaux appelés Lozengiers (flatteurs, suborneurs).  

La Dame aux froides humeurs pourtant est d’abord celle qui attend et c’est seulement l’amant qui joue, la Dame, la domna, la domina, elle, ne participe pas et, à travers les stéréotypes de la rhétorique très convenue qui la concerne, on a le sentiment qu’elle finit par s’évaporer, par devenir une abstraction et le simple alibi du  désir masculin qui en tire bénéfice.

Infériorisée dans l’antiquité, la femme avait été diabolisée avec le christianisme. Comble de paradoxe, c’est la religion de l’amour elle-même qui avait tenu l’éros en suspicion, qui avait empoisonné éros et l’avait  rendu vicieux, disait Nietzsche. C’est par la femme que le péché était entré dans le monde, dans le péché que l’humanité avait été engendrée  et c’est Eve qui était la pécheresse, la génitrice qui, comme tant de femmes de l’antiquité (Hélène, Phèdre, Didon…), était aussi perçue comme la dévoratrice et la destructrice.

Dans ces conditions, on comprend l’importance que peut avoir cette  époque charnière du XIIe siècle, ce siècle qui va voir, dans tous les domaines, se rencontrer harmonieusement l’ordre de la chair et celui de l’esprit  -l’art roman en témoigne-. La promotion de la Dame doit ainsi être comprise comme une tentative d’intégrer l’éros à la religion de l’amour, une façon de surmonter un dualisme mortifère et de reconnaître, en somme, que l’homme est spirituel jusque dans sa chair.  D’ailleurs, la figure de la Dame comme anti-Eve est contemporaine, et ce n’est pas un hasard, du développement du culte marial, du culte de celle qu’on va appeler justement aussi  notre Dame et à laquelle on va appliquer, pour la louer, les formules de la poésie d’amour.

 

Il reste que, pour user d’un langage savant, l’amour courtois c’est « l’apraxie à l’égard de la femme », le défaut ou l’absence de toute praxis sexuelle, un amour impossible quant à sa satisfaction, un amour qui, en multipliant les obstacles, en éternisant les préliminaires, permet seulement, disait Freud lui aussi, de jouir de l’amour[13].

Mais si la fin’amor se méfie toujours de l’amar, de l’amer, de l’amertume du fait sexuel, il ne s’identifie certainement pas pour autant à l’amour platonique réprouvant le plaisir et condamnant la tyrannie du désir. Aucune dame ne saurait se fier à un amant qui renonce à l'oeuvre virile écrit, par exemple, une troubairitz. Elle n’est donc pas non plus une forme de catharisme déguisée ou simplement une belle histoire d’amour et de  mort, comme le soutient Denis de Rougemont dans son livre célèbre : L’amour et l’Occident.

Le désir demeuré désir

La lyrique courtoise consiste d’abord à exalter le désir et à faire l’éloge de sa maîtrise à travers les codes définis de la chevalerie (générosité, bravoure de qui donne et se dépense sans compter, sens du service et de l’honneur…). C’est une quête érotique et poétique qui rejoint celle de la mystique du pur amour, une quête qui, dans une culture de l’obstacle et de l’interdit se renforce et se fortifie par l’ascèse, par l’exercice d’une dure discipline. Elle a en effet besoin d’épreuves pour s’intensifier, pour être chauffée à blanc, pour convoiter, comme dit Lacan, un plus de jouir au-delà de toute satisfaction[14] : pour convoiter l’esbahissement et surtout le joy, le joyau, le jeu et la joie d’amour, cette exaltation allègre et cosmique de tout l’être que donne le désir récompensé, ce plaisir sublimé et intense d’ordre orgasmique qui est le signe du vray amour. L’amour pourtant, désir de vie et désir de mort, est un sentiment contradictoire puisqu’il vise l’assouvissement qui est sa mort et qu’il le refuse à la fois ; le joy lui-même enveloppe également l’exaltation amoureuse et la mélancolie ou la douleur de la séparation.

Cette tension s’exprime dans le caractère tourmenté et contradictoire de l’écriture des troubadours : O Dieu, cet amour / Tantôt il me donne joie et tantôt douleur ! écrit Raimbau de Vaqueiras et plus cet amour est impossible et plus il me convient et me réjouit et plus elle est loin, plus je la désire ! Tels sont le jeu de renversement, la logique contradictoire et retorse qui régit, par exemple, le célèbre poème, la fleur inverse du troubadour provençal, Raimbaut d’Orange. : la fleur inverse, la fleur de givre est le contraire d’une fleur mais, celui que la joie tient vert et joyeux, celui qui ne craint pas de traverser l’hiver, peut renverser les choses et voir quand même une fleur  dans cette anti-fleur ! De même que certains théologiens disaient que l’on ne peut parler de Dieu que négativement (en disant ce qu’il n’est pas) de même les troubadours développent une théorie de l’amour négatif, dit Denis Hüe,  car l’amour est bien autre chose que ce dont on parle, le plus de jouir est bien au-delà de tout langage !

 

 Comme le désir disparaît, s’éteint, s’abolit dans le repos quand il est assouvi, il a besoin, pour perdurer, pour s’exalter, de « demeurer désir » (René Char). D’où la nécessité  de maintenir toujours la marge exigée pour sa relance indéfinie et sans trêve[15]. Parmi les épreuves proposées par la Dame implacable et l’échelle progressive des faveurs qu’elle pouvait accorder en retour, après le regard, le « don de merci », le baiser et juste avant le stade ultime de la consommation charnelle de l’amour, se trouvait l’asag ou essai au cours duquel, nous dit la trobairitz comtesse de Die[16],  le chevalier capable de mezura (de dignité et de maîtrise de soi), de meliora (de se dépasser pour être digne de sa dame) et de joven (élan, force et primesaut de l’amant impulsif mais capable de différer)  devait passer une nuit avec sa dame, « nu à nue », un enfant ou une épée séparant les amants, sans pour autant, nécessairement, aller plus loin. Comment mieux mettre en scène cet amour douloureux où l’on affine et intensifie son désir transformé en joy dans un érotisme brûlant continuement présent dont les rêves érotiques seront le lieu naturel ?

 

On voit que l’on peut difficilement suivre Denis de Rougemont et faire de l’amour courtois  une expression du ressentiment anti-sexuel et un sous-produit de la religion cathare qui, en effet, proscrivait mariage et procréation. La fière canso de la fin’amor, son raffinement, sa patience, son sofrir, son ascèse si elle est, comme la fole amor, secrète, transgressive et presque scandaleuse, incompatible, en tous cas, avec le modèle social dominant, elle ne s’identifie pas pour autant ni avec le libertinage, la démesure érotique, la rage sensuelle et passionnée de ceux qui, dans la tradition tristanienne, ont bu le philtre d’amour, ni avec la bone amor de l’amour conjugal. Son état est essentiellement instable, menacée qu’elle est aussi bien par l’excès de la passion que par la chute dans la bone amor, dans l’accoutumance et les régularités de l’amour conjugal. Ou pour le dire autrement la dame courtoise, la dame dominatrice n’est ni l’amante passionnée dont la démesure érotique est si insatisfaite qu’à la fin, elle ne peut vouloir que la mort (Yseult ou Héloïse) ni l’épouse ou la compagne d’élection. Pour reprendre la tripartition freudienne des figures de la femme, elle répond au modèle de la mère (génératrice et destructrice) et non à celui de l’amante (fole amor), ni à celui de la sœur. Ce mot (suer) souligne la dimension familiale, la stabilité, la légitimité et le caractère public du lien conjugal qui constitue la bone amor[17]. « Ce qui exalte le lyrisme occidental,  ce n'est pas le  plaisir des sens,  ni la paix féconde du couple.   C'est moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. » écrit très justement Denis de Rougemont. Mais parler seulement d’amour passion[18], c’est-à-dire d’amour fou, d’amour souffrance, patior c’est pâtir et souffrir –et il ne peut y avoir ici d’amour heureux– opposer simplement l’éros grec inassouvissable avec ses valeurs de mort à l’agapè chrétienne avec ses valeurs de vie, c’est peut-être une façon de gommer ou d’écraser d’essentielles et de très fines distinctions : la fine amor n’est pas la fole amor.

 

La lyrique d’oïl, dans les milieux urbains, tentera, avec Chrétien de Troyes, de  sauver en moraliste l'amour conjugal, de ramener la fine amor à une relation normalisée  et fondée sur l’égalité des époux dans l’harmonie du monde : « sachiez donc, bien accordés somes »… Cela l’oppose à la tradition plus tendue et plus tragique venue du sud pour laquelle la fin’amor est un amour sacré et sacrilège, libre et libertaire, condamné à rester secret, un amour asocial et dangereux qui s’alimente de la jalousie elle-même. C’était, limité sans doute au cercle très restreint de la haute noblesse, l’adultère lui-même qui était célébré, glorifié, magnifié, comme amour impossible. Incompatible avec la société et le mariage, cet amour était condamné par l’Eglise : à la suite de la réforme grégorienne, l’Eglise venait d’instituer en sacrement le mariage (fondé sur le consentement mutuel) et de décréter le célibat des clercs. Il reste que cet amour malheureux qui « blesse le cœur /d’une saveur si gente si douce» a été souvent à l’origine des plus beaux chants. Mais ce « mal de si beau semblant[19] » n’est pas de tout repos, c’est un jeu éperdu et un jeu perdu, marqué par tous les signes noirs de la transgression.

 

Faire l’amour c’est de la poésie[20]

Il n’y a pas d’amour sans histoire et pas d’histoire sans amour et comme cet enfant de bohème est irréductiblement singulier, il donne sans cesse à parler, à causer,  à narrer... Plus que tout autre amour, celui qu’on qualifia de courtois est à la fois amour et poésie, il est d’abord et avant tout indissociable d’une poétique, d’une construction verbale : on aime en parlant d’amour et il a ouvert les vannes à une intarissable rhétorique, a donné lieu à un foisonnant jeu littéraire qui a construit et fictionné le cadre, le creuset formel, rigoureusement agencé, de la rencontre amoureuse. Ce jeu était destiné à conquérir la Dame en lui proposant des vers, des poèmes toujours chantés, des poèmes quelquefois crus et cruels mettant en mots son corps sexué, à conquérir celle qui a fait couler le rocher et fleurir le désert, celle qui a déclenché cette capacité à poétiser ou à « poématiser » (Ronsard, bien plus tard, plus encore que de courir le guilledou, écrivit plus de 400 sonnets) qui est l’équivalent de la pulsion amoureuse, le tenant lieu de l’assouvissement du désir, comme s’il fallait toujours passer par les trouvailles, par le trobar des troubadours, le trobar des tropators ou des trouveurs et faiseurs de tropes et de poésie lyrique (toujours heptasyllabique) pour charmer, séduire, émerveiller et jauzir, jouir (de) sa Dame, de sa voix, de son cœur (cor(s), de son corps (cors) qui pourtant, même dénudé, reste intouchable. Aimer est un art (Ovide), l’amour est une fiction car c’est toujours par des mots que l’on rencontre le corps de l’autre. Seuls les mots en effet peuvent modeler l’ethos amoureux, faire le tour de cet objet inaccessible, peuvent illuminer ce lieu vide de toute substance, circonscrire et délimiter l’absence comme si le dire poétique ne pouvait vraiment émerger que d’un manque essentiel ou d’un trou[21].

La radicalité de cette expérience poétique est éminemment celle du premier troubadour connu, le démiurge du trobar, Guillaume IX d’Aquitaine. Deux fois excommunié, le comte de Poitiers était, à l’époque, bien plus puissant que le roi de France et il avait la cour la plus raffinée d’Occident. Ce trovatore bifronte nous  a laissé des vers de corps de garde, des poèmes à l’érotisme effréné et obscène conformes à la rudesse du temps mais il est aussi ce prince d’Aquitaine à la tour abolie, le pionnier vertigineux du non-savoir qui fit l’expérience extrême  de l’extase amoureuse dans un poème surprenant de modernité. D’Ezra Pound à Mallarmé, il n’a pas cessé de hanter la poésie. Ecoutons-le : Ma parole sera pur néant./ Rien de moi, rien d'autrui,/ ni amour, ni jeunesse. Rien du tout./ Je l’ai composé en dormant sur mon cheval. Tot es neien, on s’entroublie, on ne sait plus où l’on est, où l’on va, qui l’on est, si l’on dort, si l’on veille, si l’on est triste ou joyeux, la puissance tutélaire et redoutée de l’amour néantise et dépersonnalise, elle fait qu’on ne s’appartient plus, qu’on se sent dépossédé, qu’on se désintéresse de son propre moi, de ses misérables petits tas de secrets et c’est ainsi que, dans le rêve éveillé (le dorveille) de la contemplation amoureuse, comme dans un rituel de révélation, en dormant sur son cheval, durmir sus chevau, on « trouve » des poèmes

 

4° Quand l’amour touche au réel.

Une telle conception de l’amour a rencontré bien des critiques, suscité bien des doutes notamment en ce qui concerne l’effectivité de l’émancipation féminine qu’elle pouvait impliquer en apparence. La société était encore entièrement patriarcale, régie par les hommes et les femmes venaient même de perdre la libre disposition de leur dot. Mais qu’on soit maître ou esclave, suzerain ou vilain, la liberté n’est-elle pas d’abord intérieure ? C’était la thèse des stoïciens : Marc-Aurèle était empereur, Epictète, esclave, mais dans un temps de servitude et d’esclavage universels l’essentiel était pour eux de conquérir et de garder  sa liberté de jugement dans la forteresse intérieure de sa conscience. Mais n’était-ce pas là une façon commode de procéder à la transfiguration morale de l’esclavage comme le pensait Nietzsche ? Quand le renard est dans l’incapacité d’accéder aux raisins, il peut toujours déclarer qu’ils sont trop verts… Ne pourrait-on dire de même que l’amour courtois est la transfiguration morale de l’impuissance, que celle-ci soit physiologique ou due aux obstacles dressés à la liberté d’aimer par les losengiers jaloux du bonheur des autres ? « C’est une façon très raffinée de suppléer à l’absence de rapports sexuels » dit, par exemple, J. Lacan.

Ce raffinement, cet affinement pourtant pourrait être l’indice d’autre chose, l’indice qui pointerait en direction de la  difficulté du mariage, de la boiterie des couples, de la folie de l’insistance trop pesante sur la monogamie sexuelle, du ratage justement du rapport sexuel et finalement  de la reconnaissance de la vérité du désir. Il pourrait alors s’inscrire en faux et en contraste absolu avec toute une conception fusionnelle et angélique de l’amour pourtant dominante dans un Occident qui s’est fourvoyé aussi en fusionnant, en confondant sexualité, amour et mariage.

Cet idéal fusionnel qui serait la vérité de l’amour a trouvé sa plus belle et sa plus puissante  expression dans le mythe célèbre raconté par Aristophane dans le Banquet de Platon. Chacun de nous serait une tessère d’homme, un sumbolon d’homme et chercherait, dans l’amour, à retrouver le complément de l’âme sœur, à reconstituer avec sa moitié[22] l’unité perdue, l’unité primordiale tragiquement sectionnée en deux (secare c’est le même mot que sexuée)  par Zeus qui nous aurait punis d’avoir tenté d’escalader le ciel, afin de faire une seule âme, une sphère bien arrondie  sur laquelle la couture ne se verrait même plus[23]. Faire l’amour ce serait donc ça, sans aucune métaphore, fondre les corps et les âmes. L’ardeur des ébats amoureux ne témoignent-ils pas de ce désir éperdu de faire Un ? Et l’homme, selon le récit biblique, ne cherche t-il pas à réintégrer en lui la femme qui en fut séparée, tirée d’un des côtés de l’Adam primordial, créé, lui, « homme et femme », ich ve icha, yang et yin ?

Et pourtant, malgré l’apparence, l’amour est toujours meilleur comme différence que comme identité et c’est bien sous le régime de la différence qu’il doit être pensé. Comme l’a montré Lévinas, le pathétique de l’amour réside en effet justement dans la dualité insurmontable des êtres : impossible de réduire l’autre au même ou de l’indifférencier dans la similitude.

La dualité semble en effet insurmontable, l’autre reste un autre, un miracle continu d’émerveillement, de surprise et de résistance et d’ailleurs, dans la Bible, la création c’est d’abord la distinction, la séparation (de la lumière et des ténèbres, du ciel et de la terre, de l’homme et de la femme…), l’amour se donne à la mesure de la séparation des êtres et c’est la séparation et la distance infranchissable qui ouvrent le rapport et qui sont la condition d’apparition du désir.

Il y a donc entre les sexes dont les jouissances sont incommensurables, une dissymétrie foncière qui interdit toute mise en rapport de complémentarité comme toute rencontre harmonieuse des psychés. Il est  impossible avec ces deux là que ça fasse Un, dit Lacan, le Un de l’union sexuelle c’est toujours de l’ordre de l’incomplétude, de l’aléatoire,  de la boiterie dans ce rapport de leurre propre à l’être parlant, au parlêtre. Mis pour toujours par la parole à distance de son être et de l’être[24], le sujet est pour toujours cet être au besoin éperdu d’amour, l’amour étant, écrit-il, suppléance au rapport sexuel qu’il n’y a pas[25]. L’Un n’est jamais, la fusion mystique est impossible, la femme n’est pas mon complément, simplement une suppléance, un supplément.

S’il fallait donner une ombre de petite vie à ce sentiment de l’amour, dit Lacan, s’il fallait trouver un instant de grâce dans l’océan d’illusions sur lequel nous voguons, ce pourrait être en regardant du côté de cette apologie, de cette célébration courtoise du désir qui n’advient et n’apparaît dans sa totale exaspération et intensité que lorsqu’on a renoncé à la pleine jouissance, que lorsqu’on a assumé le manque et la castration : amour réalisé du désir demeuré désir disait, du poème, René Char. Et ce n’est que dans le temps de la suspension du temps, ce n’est que dans le temps du hasard de la rencontre que l’on peut être introduit à la reconnaissance de ce que Bataille appelait l’impossible. L’impossible, non ce que le possible doit exclure, mais ce qui doit être envisagé, désiré, aimé, ce qui donne à la vie sa profondeur et son « poids d’impossible ». C’est à cette condition, dit Lacan, que l’on peut vraiment, quelques fois, quand l’amour atteint son seuil d’impossibilité[26], « toucher au réel ». Bref instant suspendu, pur événement qui nous sort des eaux du narcissisme et nous livre au champ de la pure altérité dans un régime d’insécurité et d’inquiétude permanente. Perpétuellement déchiré entre les états paradoxaux de l’angoisse et de l’euphorie, de la souffrance et de la liesse, tel est le vasselage amoureux qui, tant bien que mal, n’implique ni exclusivité ni stricte symétrie et que la célèbre et magnifique anaphore de Pierre Corneille avait, à sa manière et en son temps, parfaitement transcrit, en disant, comme dans une lettre d’amour : toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.

 

[1] Intitulé de la sixième tapisserie de la Dame à la licorne du Musée de Cluny, allégorie du sixième sens. « Le temps s’en va, revient, vire/Les jours fuient, les mois, les ans/Moi las ! je ne sais que dire/J’ai toujours même désir/toujours unique, immuable ». Bernard de Cantadour, XIIesiècle.

[2] Les croisades vont être un exutoire momentané pour des jeunes en surnombre, sans fiefs et en mal d’aventures et l’amour courtois va représenter, dit J. Le Goff, un horizon de repli des croisés désenchantés qui vont, dans le Mâle moyen-âge,  renverser la situation de la femme.

[3] Contrairement aux autres mots issus de racines latines semblable, le français a retenu la forme et la prononciation provençale. Chaque fois que l’on prononce le mot d’ « amour » (ou le mot « couple » c’est du provençal qui chante, langue qui était alors, avant la langue d’oïl et la langue de si (le Toscan), le haut langage, la langue des poètes, « la langue d’origine, la langue perdue de l’âge d’or des langues, le jardin du parfum des langues dont Dante parle », (J. Roubaud, La Fleur inverse, Les belles lettres, 2009). Presque seul Aragon, dans La leçon de Ribérac (la ville d'Arnaut Daniel qui glorifie sa Dame par un trobar clus apparement hermétique (comme Aragon la France en présence de l'occupant) sous les yeux d'un mari qui n'y voit goutte, a rendu hommage à la culture d'oc exterminée par les gens venus du Nord : « Je dois à l’ancienne poésie d’oc peut-être l’honneur de ma vie ».

[4] Guenièvre est la femme du roi Arthur, Iseult du roi Marc…

[5] Jouissance d’amour qui n’a rien à voir avec le sexe, dit Lacan qui dira aussi « parler d’amour est en soi une jouissance ». Il suffit d’écouter Chérubin dans Les Noces de Mozart chanter les délices de cet amour sublime et narcissique, exalté et douloureux, qui forme le noyau, le joy de l’amour courtois : « Voi que sapete ché coisa è amor »…

[6] Les troubadours s’exprimaient en langue d’Oc et étaient originaires d’Aquitaine et du Limousin, puis le mouvement s’est étendu vers Toulouse (tolérante à l’égard des cathares condamnant mariage et procréation, rapprochement qui fait le fond la thèse de Denis de Rougemont), la Catalogne et le nord de l’Italie. De nombreux thèmes sont venus d’Orient par l’Espagne arabo-andalouse. Guillaume de Poitiers, duc d’Aquitaine qui vécut entre 1071 et 1126 fut le premier des troubadours, sa petite fille Aliénor d’Aquitaine (mariée d’abord au roi de France puis au roi d’Angleterre) et la fille de celle-ci, Marie de Champagne contribuèrent à la diffusion des préceptes et des règles de l’amour tels qu’ils furent codifiés en 1186 par André Le Chapelain.

[7] Notre comportement amoureux répond toujours à des modèles culturels véhiculés par la société, présents dans le langage, le cinéma, la littérature… La Rouchefoucauld l’avait dit dans une maxime célèbre : « Il y des gens qui ne tomberaient jamais amoureux s’ils n’avaient entendu parler de l’amour »

[8] De l’amour provient tous mes soucis/car je ne me soucie que de l’amour, Raimon de Miraval

[9] La poésie lyrique est un genre mineur dans l’antiquité par rapport aux genres épique et tragique. 

[10] « Ce n'est pas merveille si je chante/Mieux que nul autre chanteur,/Car je tourne davantage mon cœur à l'amour/Et suis mieux fait à son commandement ». Bernard de Cantadour. La jouissance et le sentiment d’expansion corporelle que donne la voix qui blesse et bouleverse, induit un rapport érotique de très grande puissance qui peut se substituer à l’acte sexuel.

[11] Dieu ! comment se peut-il faire/ Que plus m’est loin, plus la désire ?

[12] La Divine comédie, quitte à perdre le secret et le mystère de la chambre, réintègre et donne une extension cosmique à la lyrique des troubadours. Elle redouble la sextine dont d’Arnaud Daniel (le miglior fabbro del parlar materno) est l’initiateur.  Ce poème à la combinatoire très sophistiquée, est un poème de six strophes (coblas) de six vers dont chacun se termine par un mot‑clef (en guise de rime) qui reparaît, diversement distribué, dans les vers de toutes les strophes. Et comme il y a six strophes, chaque mot‑rimé occupe successivement toutes les positions possibles).

[13] C’est l’expression de Freud : « Il est facile de constater que la valeur psychique du besoin amoureux baisse dès que la satisfaction lui est rendue aisée. Il faut un obstacle pour pousser la libido vers le haut, et là où les résistances naturelles contre la satisfaction ne suffisent pas, les êtres humains, de tout temps, en ont intercalé de conventionnelles pour pouvoir jouir de l’amour » (Freud, 1912, p. 138)… (Je crois que)…quelque chose dans la nature de la pulsion sexuelle elle-même n’(est) pas favorable à ce que se produise la pleine satisfaction » (Freud, 1912, p. 138, 139).

[14] Il « implique une élaboration très technique de l’approche amoureuse qui comporte de longs stages réfrénés en la présence de l’objet aimé, visant à la réalisation de cet au-delà qui est visé dans l’amour, l’au-delà proprement érotique ». L’institution du manque dans la relation d’objet permet à l’amour idéal de s’épanouir, à la pulsion de se sublimer en se payant de mots. Les trois gouttes de sang de l’oie blessée déposées sur la neige immaculée, blanche comme le corps de neige intouchable du corps de la Dame sont aussi les lettres de sang du pur amour écrites sur la page blanche du manuscrit. Cette image fulgurante de Chrétien de Troyes sera reprise par J. Giono qui a lui aussi mis en scène le vide sur lequel son œuvre s’est construite, comme le vase créé à partir du vide ou du nihil. Comme le dit Du Bellay : je remplis d’un beau nom (celui de la dame) ce grand espace vide ».

[15] Jamais d’amour je ne jouirai, Sinon de cet amour de loin...

Je n’en sais plus noble et meilleure En nul endroit, ni près ni loin. Pour son prix, si sûr et si fin,

Je voudrais être dit captif

Là-bas chez le roi sarrasin....

JOIE m’écherra, quand je prierai, Pour l’amour Dieu, l’amour de loin ...

car nulle joie ne me plaît tant que de jouir d’amour de loin. Jaufré Rudel dont la légende rapporte qu’il n’aurait jamais vu la Comtesse de Tripoli qu’il chanta et dans les bras de laquelle, pourtant, il serait mort.

[16] Bel ami, charmant et courtois,/quand vous tiendrai-je en mon pouvoir,/que ne suis-je couchée avec vous,/pour vous donner baiser d'amour./Nul plaisir ne sera meilleur : que vous en place de mari/Sachez que j’aurai grand plaisir de vous tenir en mes bras/pourvu que vous m’ayez promis/de faire tout selon mon désir. .Béatrice de Die (1150-1180)

[17] Nous empruntons cette éclairante tripartition à Alain Cabellari, CRMH, 2009.           

[18] Cet Amor heroïcus n’atteind, bien sûr, que des âmes hors du commun.

[19] Bernard de Contadour, XIIe. « Mon coeur soupire, mes yeux pleurent/de trop l’aimer pour mon malheur… » Les Troubadours traductions René Nelli et René Lavaud, Descléée de Brouwer, 1966.

[20] Jacques Lacan in Encore, Seuil.

[21] « Je ne suis rien d’autre, dit la femme au poète, que le vide qu’il y a dans mon cloaque,...Soufflez un peu dedans pour voir – pour voir si votre sublimation tient encore ». Arnaud Daniel

 

[22]  « Chacun d’entre nous est donc la moitié complémentaire d’un être humain, puisqu’il a été coupé à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire ». Le Banquet.

[23] Empédocle l’a pensé au niveau cosmologique. La sphaïros, la sphère solidement formée par la puissance d’attraction de philotès  avant qu’elle ne soit attaquée par la puissance disruptive de neikos, de la haine ou de la discorde.

[24] « Le langage signe déjà l’absence de la Chose » écrit Lacan marqué sans doute par le cours de Kojève sur Hegel.

[25] Allusion à la célèbre affirmation de Lacan : il n’y a pas de rapport sexuel, mais écrit-il ailleurs, l’amour courtois donne une forme à l’impossibilité du rapport sexuel, il exhibe la vérité de l’amour en un temps ou chacun est de plus en plus seul avec sa propre jouissance et passe sans arrêt, dans une société liquide, d’un objet à l’autre.

[26] « L’amour n’est pas à proprement parler une possibilité, mais plutôt le franchissement de quelque chose qui  pourrait apparaître comme impossible ». A. Badiou.

 

Aimerait ton une personne quel que soit son corps ?

 

Où trouver meilleure expression des rapports de l’amour et du corps que dans le conte bien connu de La belle et  la bête ?

C’est parce qu’elle accepte d’aimer la bête malgré son physique repoussant que la belle est récompensée comme si seul son amour savait voir par-delà l’enveloppe corporelle sa beauté cachée. La morale de la fable ne serait-elle pas alors qu’on peut et qu’on doit aimer les personnes quelque soient leur corps ?

 

La signification profonde de ce conte pourrait pourtant être tout autre ; loin de nous demander de faire abstraction du corps n’enseignerait-elle pas au contraire aux enfants que la sexualité qui représente le corps dans sa plénitude n’est bestial que lorsqu’elle n’est pas reprise, transformée, enveloppée par l’amour ?

 

C’est deux interprétations opposées mettent en tout cas en évidence la fonction complexe et ambiguë que le corps peut avoir dans l’amour que l’on porte à une personne ; trois possibilités sont ici à considérer :

-soit la beauté du corps est l’unique raison de l’amour

-soit on considère au contraire le corps comme un obstacle que l’amour doit transcender, comme un objet extérieur à la personne qui est aimable quelque soit son corps

-soit enfin pour éviter d’isoler le corps de façon abstraite et de tomber dans un angélisme éthéré, désincarné et finalement malsain, on reconnaît que le corps fait nécessairement partie de la personne : son « physique », ne lui va-t-il pas toujours et ne lui ressemble t-il pas mystérieusement ?

 

I.Le corps sans la personne. « On aime jamais personne » (Pascal)

 

1-Histoires.  l’amour et l’Occident.  En confondant sexualité, amour et mariage, en inventant l’amour passion, en fondant le mariage sur cet amour, l’Occident ne se serait pas fourvoyé ? À l’amour-passion qui est amour de l’amour, amour qui ne vit que d’obstacles qui ne peut s’accomplir que dans la mort (Tristan et Iseult) Denis de Rougemont oppose l’amour-action, l’amour oblatif et non captatif qui repose sur la connaissance de la personne aimée et qui, fidèle et durable, peut lui s’accomplir dans le mariage. Mais c’est le mythe romantique, fusionnel et mortifère de Tristan qui continue de hanter notre imaginaire et de mener les couples à leur perte (au divorce) : qu’a-t-il de commun avec le pathétique de la relation interpersonnelle dans laquelle l’amour finit par se détacher du visible et de la « chrysalide » du corps pour ne s’intéresser qu’à l’ altérité de l’autre, qu’à la personne dans ce qu’elle a d’ inaccessible ?

 

2 Psychanalyse. aliénation spéculaire une corps fétiche.

L’homme est le seul à représenter son corps de l’extérieur, à se reconnaître dans son reflet ou à franchir, comme dit Lacan, le stade du miroir : cela lui permet de remembrer, dans la jubilation, un corps originellement morcelé..Mais ce dédoublement qui fonde la conscience qu’il a de lui-même est en même temps le principe de son aliénation, puisque, suspendu aux yeux et au jugement d’autrui, il se voit comme un autre, avec les yeux d’un autre et n’a pas de plus profond soucie   Il n’a pas de plus profond souci que celui de son apparence (Rousseau). Or, jamais comme aujourd’hui, nous avons été condamné à soigner notre image, à cultiver not corps, notre look, notre identité. Le corps hier était un destin, Ce qui, tous les jours, inexorablement, s’altère si bien que c’est la mort à l’œuvre que l’on contemplait dans le miroir. Il est devenu aujourd’hui ce que l’on doit à tout prix s’approprier, l’altérité que l’on doit annuler ou conjurer, chirurgie esthétique tout azimuts. Seul le lieu de l’identité personnelle, il faut à tout prix se réconcilier avec lui, le réparer, le parfaire, en faire un objet idéal puisqu’il est devenu la réalité même de la personne. N’est-ce pas ce corps fétiche que nous donnons et qu’on nous donne aujourd’hui à aimer ?

 

3-Métaphysique. « Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants. Si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non, car il pense pas a moi en particulier », écrit Pascal dans le fragment 323. Mais si l’on m’aime pour mes qualités physiques (quel amour résisterait à la petite vérole qui nous défigure à jamais ?) ou psychologique ce n’est pas « moi » que l’on aime mais des qualités empruntées, des accidents d’une substance (sub-stare) qui demeure cachée, mystérieuse, inaccessible. Nous sommes ainsi comme masqués les uns pour les autres, des passants, nous vous aimons en passant, au passage, de façon passagère, et, dans la grande mascarade de la vie, poor players upon the stage, nous ne cessons pas de nous entre-tromper. Pascal est obligé de conclure : la personne de l’autre n’est pour nous que le personnage, la persona latine (per-sona ce à travers quoi sonne la voix), un masque. La personne pour nous c’est donc personne, c’est-à-dire rien.

Mais si Pascal rabaisse ainsi l’amour humain n’est-ce pas pour faire place à un autre amour capable de mettre les qualités physiques et intellectuelles entre parenthèses, n’est-ce pas pour des raisons apologétiques ?

 

II La personne quelque soit son corps. « Parce que c’était lui parce que c’était moi »

 

1-le désir de reconnaissance, Hegel

Le désir le plus invincible de l’homme c’est le désir de la reconnaissance, le désir d’être reconnu pour soi-même, en particulier, pour son être et non pour son avoir, (pour les qualités que l’on peut avoir ou posséder). Le propre de l’amour est ainsi de porter non pas sur le corps de l’autre mais, dit Hegel, sur l’autre comme désir,  sur l’autre qui est la présence d’une absence de réalité, car c’est cette « absence de l’autre qui est sa présence comme autre » dit Levinas. En terme hégélien, aimer c’est donc désirer un désir.

. Par opposition à ce désir qui porte sur la personne d’autrui, le besoin porte sur une chose qui est consommée et détruite dans son altérité. Le besoin sexuel s’adresse aux genre, au générique, à l’Homme ou la Femme, c’est un besoin de viande ou de bétail analogues aux besoins alimentaires comme le révèle les expressions argotique : faire frire,  passer à la casserole, manger des yeux mais aussi les agressions sexuelles, les viols expropriatoires et criminels. La Physiologie du goût de Brillat Savarin elle-même excelle à passer du registre gastronomique au registre érotique.

 

2- Eros est agapè. Comme l’ont montré La Rochefoucauld et Pascal l’intérêt et l’amour propre est la fin de toutes nous activités et  « il n’y a pas de passion où l’amour de soi règne plus puissamment que dans l’amour » ; il en est ainsi en tout cas de l’éros : Si aimer c’est désirer et si désirer c’est désirer ce que l’on n’a pas alors l’amour ne peut être que la quête intéressée d’une satisfaction égoïste. A éros, fils de Poros et de Pénia (le Banquet discours de Diotime), la tradition chrétienne oppose l’amour comme agapè qui procède non plus du manque et de l’indigence mais de la force, de la richesse, de l’abondance ou de la surabondance de l’Absolu lui-même : l’absolu est amour, l’amour est absolu, seul cet amour peut porter sur la personne de l’autre quel que soit son corps.

 

3 « La substance de l’âme.

Mais c’est d’abord Socrate, c’est d’abord Platon qui mettent fin à l’idéal grec du kalos kagathos : les yeux de Platon dessillés par l’amour du disciple voient l’être divin enferma en  Socrate comme dans ces statuts creuse the Silène : la pensée chrétienne ne fera rien qu’approfondir ce thème :  on ne connaît personne que par amitié dira Saint Augustin, l’amour d’amitié est visionnaire, voyant, clairvoyant  il a le pouvoir atteindre l’être, La personne, Le moi ou, dit Pascale « la substance de l’âme » derrière le masque, derrière les apparences, les qualités passagères qui sont de l’ordre de l’avoir ; n’est-ce pas d’un Romeo masqué que Juliette s’éprend  chez les Capulet ?  ? Mas Scheler a systématisé cette thèse dans son livre sur La nature et les formes de la sympathie : l’affectivité est elle aussi traversée par une intentionnalité qui nous permet de nous rapporter à l’essence, à la vraie nature de l’autre.

 

 Mais peut-on pour autant faire abstraction du corps, de l’apparence physique de l’autre ? Ce qui est vrai que dans l’ordre de la charité, ce qui est vrai pour l’amour de Dieu qui en Jésus-Christ a versé telle goutte de sang pour toi peut-il l’être de l’homme pécheur ? Aimerait ton la substance de l’âme d’une personne, abstraitement et quelques qualités qui y fussent ? demande de Pascal. Sa réponse est catégorique : cela ne se peut et serait injuste. Prétendre aimer une personne quelque soit son corps c’est la conviction ascétique des religieux et des fanatiques Elle est délirante et barbare. L’homme en effet dit Pascal n’est ni ange ni bête et il ajoute anticipant sur une idée freudienne, le malheur est que celui qui veut faire l’ange fait la bête, à trop mépriser le corps, a trop refouler la sexualité, on s’expose à leur intempestif retour…

 

 III La personne en son corps. « Le charnel est lui-même spirituel » Péguy

 

Il y a ce que les métaphysiciens et les métaphysiciens dualistes pour considérer que la personne est la « substance de l’âme » et qu’elle existe par soi, singulière et inaltérable, en deça des masques du personnage ou de la persona. Or c’est justement cette ligne de partage substance/modes, âme/corps que la pensée moderne qu’elle soit philosophique, morale ou juridique s’est efforcé d’effacer pour en finir une bonne fois avec le froid frisson de l’abstraction.

 

1 droit et éthique. Respecter une personne c’est respecter son corps : le corps fait partie de la personne humaine et le droit français, face à l’offensive des bio-technologies, vient d’inscrire dans la loi le statut du corps humain : Le corps humain est hors-commerce. Il n’appartient à personne, il n’est à vendre ni en gros ni en détail. La personne et son corps, en effet, nous avait dit Kant, doivent être considérés comme des fins en soi et non comme des moyens.

 

2 Métaphysique de la chair. Le corps vivant lui même n’est pas du tout cette « machine composée d’os et le chair, telle qu’elle paraît en un cadavre » dont nous parle Descartes dans la deuxième méditation, c’est un corps habité et hanté, façonné, transfiguré par la vie intérieure de l’esprit. Même un corps qui serait simplement « beau » comme celui de l’athlète sculpté par l’artiste nazi A. Brecker, pourrait bien être en vérité profondément « laid » et c’est, hélas, ce que révèle également le corps démesurément développé grâce au culte hygiéniste et aux techniques de musculation du body-building. Jamais le corps n’est apparu aussi vide, aussi ab-strait, c’est-à-dire aussi séparé de la réalité et de la plénitude de la vie humaine. Mais inversement un corps « laid » peut être « beau » et Socrate à la laideur provocante peut, grâce au souffle et à la lumière qui le transfigure, être aimable, séduisant, séducteur.

 

Mon corps en effet n’est pas un objet en troisième personne, il a une histoire celle qui s’est inscrite inconsciemment dans mes gestes, mes postures, mes expressions de telle sorte que ce corps (sôma) a fini par devenir un signe (sema) de mon âme et avoir avec moi cette insaisissable ressemblance qu’une oeuvre d’art  peut avoir avec celui qui l’a faite. Cet acquis cet avoir qui s’est transformé en être c’est ce qu’à la suite d’Aristote on appelle les habitus : l’ensemble des techniques du corps, des dispositions à agir, à penser, à percevoir, à ressentir… prédéterminés par la socialisation et qui font partie de mon être, de ma personne.

 

3 Métaphysique de l’amour. éros préfiguration d’agapè.  La volupté dit Levinas n’est pas un plaisir comme les autres parce qu’elle n’est pas un plaisir solitaire comme le manger ou le boire ». L’érotisme se distingue de la pornographie dans la mesure justement où il ne porte pas sur le corps mais sur l’inviolabilité de la personne de l’autre. La sexualité en effet est le lieu entre tous de la perte de maîtrise et de la dé-ception (capere c’est prendre, capturer) parce qu’elle est déjà épreuve de connaissance ou de co-naissance de l’autre. Eros, loin de s’y opposer, est l’esquisse ou la préfiguration d’agapè.

D’ailleurs on n’aime jamais le corps ou la beauté d’une personne, on aime la personne belle ce qui est tout différent.  Les qualités ou, comme la tradition le dit plus volontiers, les « modes » ne sont pas extérieurs à la substance, ils en sont les manifestations. « L’apparence elle-même, dit Hegel, est loin d’être quelque chose d’inessentiel, constitue au contraire un moment essentiel de l’essence ». A un rapport modalo-substantiel de dissimulation (Pascal) il faut donc substituer un rapport modalo-substantiel d’expression, tout ce qui est à l’intérieur est aussi à l’extérieur, disait Goethe. Voilà pourquoi la beauté quand elle est la cause de l’amour, elle n’en est que la cause occasionnelle et non la cause finale. Ce n’est même qu’avant la naissance de l’amour, comme l’écrit Stendhal, que la beauté peut-être nécessaire, peut prédisposer à cette passion, mais la passion, elle, porte sur la personne de l’autre. C’est ainsi que Swann, à la fin de la première partie de la Recherche, peut s’exclamer à propos d’Odette qu’il aime : « Et pourtant ce n’était pas mon genre ».

 

Conclusion : la rencontre de Socrate au corps de silène et de satyre a donné, avec Platon, le coup d’envoi de la méta-physique. Que Socrate, malgré sa laideur, puisse être aimé et séduire, on l’admettra volontiers tant l’homme peut-être spirituel jusque dans sa chair. Mais Socrate séduit aussi au sens où il entend nous conduire à part (se-ducere) vers cette beauté qui est toujours ailleurs. Nul n’est obligé de le suivre jusque-là et l’on peut au contraire penser que le beau n’est pas une réalité intelligible, qu’il n’existe pas en dehors d’une présentation sensible comme la personne n’est rien hors du temple de son corps, le fond même de la personne étant encore corporel. L’homme est chair plutôt qu’il n’a une chair et c’est ce mystère de l’unité du charnel et du spirituel qui, d’une façon très moderne, constitue le fond de l’anthropologie biblique depuis le chant d’amour charnel du Cantique des cantiques[1] jusqu’à ce Dieu qui n’est aimable qu’incarné en Jésus-Christ et qui donne à boire et à manger son sang et son corps. Tout nous indique que, même parvenu au sommet de l’expérience mystique, l’homme reste charnel jusque dans son esprit. Prétendre aimer en gommant le corps, c’est versé dans une spiritualité maladive et exsangue, c’est, dirait Nietzsche, se livrer à un ressentiment anti sexuel, celui qui a longtemps empoisonné l’Occident.

 

[1] « Sur ma couche durant la nuit j’ai cherché l’aimé de mon âme »

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