Malaise dans la généalogie

 

 

MALAISE DANS LA GÉNÉALOGIE

La différence des sexes est présente dans chaque
 fibre de l’être, elle est partout sans limite, sans commencement ni fin. Je pense,  je sens en tant qu’homme ou femme
. Feuerbach

Je dis que mâles et femelles sont jetés en
même moule ; sauf l’institution et l’usage, la différence n’y est pas grande
. Montaigne III, 5.

La bipolarisation passionnée de l’opinion et le tapage médiatique qu’ont provoqué  le projet de « mariage pour tous » devraient nous incliner à calmer le jeu et à reconnaître au moins ceci : qu’il est l'inéluctable aboutissement de l'invention moderne du mariage d'amour, qu'il s’inscrit dans une dynamique démocratique qui, comme une lame de fond, nous emporte tous, celle qui, disait Tocqueville, travaille depuis longtemps nos sociétés en marche, depuis l’ancien régime, vers « l’égalité des conditions ». Le mariage gay se présente ainsi comme une extension à la sphère privée d’une mesure d’égalité républicaine. Depuis la dépénalisation de l’homosexualité (1982) et l’instauration du PACS (1998), le fait est qu’il contribue très heureusement à faire reculer la discrimination à l’égard d’un phénomène longtemps considéré chez nous comme honteux ou délictueux et à interroger notre conception souvent  courte, hargneuse et satisfaite de la normalité ; il ne vise en rien, dans l’esprit de ses promoteurs, à gommer la différence des sexes, il cherche plutôt à donner un cadre juridique protecteur à des dizaines de milliers d’enfants qui sont déjà élevés en France par des couples homosexuels. Dans les familles homoparentales aussi bien que dans les familles recomposées (et ce qui est en cause est finalement moins l’homosexualité que l’absence de statut du beau parent), la situation était devenue en effet inextricable : après une séparation, l’un des parents n’avait aucun droit sur l’enfant qu’il avait pourtant élevé. La réforme donnera donc un cadre légal à ce qui se pratique déjà avec, en  ce qui concerne l’adoption, cette réserve valable pour tous les couples  : il n’y aura pas d’adoption plénière tant que l’autre parent, celui avec lequel l’enfant a été conçu, ne sera pas soit  décédé soit déchu de son autorité parentale : un enfant ne saurait avoir trois parents.

 

On a donc cherché à rassurer l’opinion, on a au moins évité de l’abuser : il ne saurait être question de remplacer dans le code civil « père » et « mère » par « parent 1 » « parent 2 » ni de donner à un enfant deux « papas » ou deux « mamans ». Selon l’ancienne garde des sceaux, la loi ne doit en aucun cas occulter la différence des sexes et nul ne peut s’arroger le droit de priver un enfant de l’idée de « père » et de « mère », de lui cacher son origine ou de lui mentir sur elle en lui faisant croire, par exemple, qu’il est le produit naturel du désir de deux sexes qui, justement, sont dans l’incapacité d’engendrer. Pour éviter de s’accommoder d’une inégalité enracinée dans la naissance et dans l’origine  (Yan Thomas), la  filiation biologique et sociale continuera donc d’être présente, inscrite dans le livret de famille et il pourrait y avoir égalité, non seulement pour les parents (hétéro ou homo) face au mariage mais aussi pour les enfants qui auraient une filiation établie selon les mêmes critères et les mêmes règles. La réforme, nous dit-on, n’anéantit ni ne neutralise la différence des sexes, n’abolit pas les repères fondamentaux de l’humain, ne menace pas de dissolution la cellule familiale, ne programme pas la fin de la civilisation pour reprendre les affirmations catastrophistes de ses détracteurs, affirmations qui font sourire les Argentins ou les Belges qui depuis plus de dix ans ont procédé en toute sérénité à une semblable réforme.

 

Il peut sembler fâcheux pourtant de garder le même mot de « mariage » pour désigner des choses si différentes. « Mal nommer les choses, disait Camus, c’est ajouter au malheur du monde ». Or, on nomme mal  les choses et on déforme le réel quand on « taille le langage jusqu’à l’os » (Orwell) pour lui faire désigner autre chose. N’est-ce pas ce qui arrive quand les mots primitifs de « mariage » d’abord, mais aussi de « couple », d’ « homme », de « femme », de « père », de « mère », d’ « époux », de « parents », d’ « enfants »… perdent quelque chose de leurs significations réelles et symboliques ? Dans le mot mariage, dans le lien matrimonial donc, on entend encore la racine latine mater qui nous rappelle que le mariage renvoie à une forme juridique par laquelle la femme se prépare à devenir mère par sa rencontre avec un homme pour lequel il n’y a jamais que présomption de paternité de sorte que le mariage est d’abord cette institution qui donne un père (qu’il soit ou non le géniteur) aux enfants que la femme met au monde. Mais le mariage, l’un des invariants, selon Vico, de toutes les cultures humaines, exprime aussi tout ce qui peut se jouer d’extraordinaire dans la seule relation d’altérité qui fasse naître des enfants, i.e. dans la rencontre d’un homme et d’une femme. On se souvient, aux fontaines du désir, du cri d’exultation  du premier homme rencontrant la première femme que nous rapporte la Bible : A ce coup c’est la chair de ma chair et l’os de mes os !  Le mariage était donc dans la tradition judéo-chrétienne qui a profondément marqué nos sociétés, une façon de faire « une seule chair » seule à la mesure d’un Dieu qui abrite en secret son « autre côté » (son côté féminin ou son côté « yin »). Tsela, en effet, c’est, en hébreu, à la fois la côte et le côté. Adam (l’espèce humaine) créé ish ve isha, homme et femme, est, dans le récit de la deuxième création d’Adam, divisé en deux. On peut donc dire que le mythe biblique du couple originel (cf. ci-dessus le remake  contemporain de la célèbre gravure que Dürer effectua en 1504 par le peintre Stefan Stettner) est à l’origine de l’invention de la culture hétérosexuelle et d’une conception un peu rigide et restrictive de la famille (famille nucléaire), celle qu’enregistrera, en 1804, le code Napoléon. Cette conception est souvent ignorée des autres cultures pour lesquelles l’hétérosexualité n’est pas nécessairement le fondement de l’organisation sociale et qui peuvent en  outre valoriser l’homosocialité tandis que la filiation découle pour elles, bien souvent, d’un lien social beaucoup plus que d’un lien biologique (Lévi-Strauss). A ce modèle sacré d’un mariage qui est même devenu pour l’Eglise une institution sacramentelle préfigurant notre rapport personnel et singulier au Créateur (St Thomas), s’ajoute un modèle naturaliste à finalité génésique. Le mariage est alors une façon, par le contrat, de construire une paternité civile ou une filiation, une façon de décider à quel groupe l’enfant doit se rattacher.  du peintre contemporain Stefan Stettner) est à l’origine de l’invention de la culture hétérosexuelle et d’une conception un peu rigide et restrictive de la famille (famille nucléaire), celle qu’enregistrera, en 1804, le code Napoléon. Cette conception est souvent ignorée des autres cultures pour lesquelles l’hétérosexualité n’est pas nécessairement le fondement de l’organisation sociale et qui peuvent en  outre valoriser l’homosocialité tandis que la filiation découle pour elles, bien souvent, d’un lien social beaucoup plus que d’un lien biologique (Lévi-Strauss). A ce modèle sacré d’un mariage qui est même devenu pour l’Eglise une institution sacramentelle préfigurant notre rapport personnel et singulier au Créateur (St Thomas), s’ajoute un modèle naturaliste à finalité génésique. Le mariage est alors une façon, par le contrat, de construire une paternité civile ou une filiation, une façon de décider à quel groupe l’enfant doit se rattacher.

 

Le nouveau mariage uniquement fondé sur l’amour et sur une sorte d’engagement contractuel à la carte sera donc une institution différente, une institution pour la première fois complètement émancipée du modèle théologique et sacré comme du modèle naturaliste. Des quatre fonctions reconnues au mariage, fonction  anthropologique (exogamie, échange des femmes, union entre groupes humains), fonction procréative, fonction économique (avantages financiers et patrimoniaux), fonction individuelle (épanouissement personnel), le mariage gay ne satisferait, en somme, comme pour la plupart des mariages traditionnels d’ailleurs, qu’aux deux dernières et ne s’inscrirait que dans une dimension strictement horizontale, celle du couple, au détriment de la dimension verticale et institutionnelle qui est celle de la filiation.

 

Il reste que pour nous, les héritiers d’une tradition bimillénaire, le mariage gay, dans sa douteuse ou trompeuse homonymie même, risque de nous apparaître, longtemps encore sans doute, comme une imitation kitsch (Houellebecq) du mariage traditionnel,  imitation effectuée par des ex-marginaux en rupture de ban rêvant, il y a peu, non d’intégrer mais de désintégrer la société (Françoise d’Eaubonne), marginaux rentrés sur le tard dans le rang et devenus, contre toute attente, les zélateurs d’une institution souvent considérée comme le bastion étouffant du conservatisme et de l’inégalité. Que cette institution à la date de péremption de plus en plus précoce, que cette institution tombée en partie en désuétude revienne brusquement en honneur dans l’imaginaire des Français est un des paradoxes de ce temps. De la même façon, nous le verrons, c’est au moment où, comme des rhizomes dispersés et étrangers les uns aux autres,  les nouvelles générations ont cessé de s’éprouver comme « génération » reliée à leur provenance et promise à une succession ou à un recommencement, que certains développent un rapport très  possessif et très crispé à l’ordre générationnel, à la filiation, à l’arborescence de la parenté, à la colonne vertébrale de la famille... notions qui, avec celle de la perspective d’un temps prometteur,  d’une histoire cumulative et orientée, sont toutes entrées en crise pour demeurer aujourd’hui en suspension d’avenir.

 

Le nouveau « mariage », il faut l’avouer, aura été pourtant préparé par l’évolution, la métamorphose –la mutation peut-être– de la famille conjugale, i.e. essentiellement par le découplage effectué entre le mariage et la filiation, conséquence de la maîtrise de la fécondité. L’équivalence, par ailleurs, de la filiation naturelle et de la filiation juridique, invention du droit romain a assuré le complet triomphe de la fiction institutionnelle sur la nature. Enfin la place croissante accordée à l’épanouissement individuel, à l’autonomie de la volonté et à la variété des modes de relations, a mis en péril, au XXe siècle, le modèle « classique » du mariage et a profondément changé les rapports de parenté comme feignent de le méconnaître ceux qui revendiquent « un papa », une maman ». 

 

En interprétant la réforme a minima on risque pourtant de méconnaître la portée considérable d’une réforme qui, à juste titre, a pu mobiliser les citoyens comme jamais. En mettant ensemble, dans le même package, le mariage ouvert aux personnes de même sexe, l’adoption et l’assistance médicale à la procréation, les militants pro ou anti ont entretenu la confusion entre des mesures que l’on cherche aujourd’hui à distinguer. Mais il faut reconnaître que tout se passe comme si on avait ouvert la boîte de Pandore et que par un effet d’entraînement ou d’emballement le mariage homosexuel conduisait de proche en proche non seulement à la légitimation de l’adoption pour deux personnes de même sexe (homoparentalité adoptive) mais finalement à la PMA et à la GPA (homoparentalité procréative), pour utiliser la novlangue en vigueur avec laquelle ne cesse de croître le désert symbolique. La loi bioéthique limitait la PMA aux cas de maladie et d’infertilité et notre droit exclut toute marchandisation du vivant. Lever les conditions médicales de la PMA et l’ouvrir à tous les couples c’est inévitablement remettre en cause un des piliers de la loi bioéthique. C’est pourtant bien sur la PMA et la GPA que se concentre toute la pression étant donné que le droit à l’adoption ne changera pas grand-chose à la situation des homosexuels, la plupart des Etats répugnant à leur confier des enfants. Une fois acquis le droit à la PMA pour les femmes homosexuelles, comment interdire aux hommes, au nom de ce même principe d’égalité, d’avoir recours à des mères porteuses tarifées ? Si c’était le cas, il y aurait là une discrimination incompréhensible, voire une injustice tout à fait contraire à l’esprit même du projet de loi. Dans cette poursuite toujours déçue d’une improbable et abstraite égalité, gageons que ce sera, de la réforme, la prochaine étape, quelques soient les problèmes que poseront une généalogie devenue baroque : mère porteuse d’un côté, donneuse d’ovocyte de l’autre sans oublier le donneur de sperme.

 

Dans le cas de l’insémination d’une lesbienne on est en revancheinévitablement conduit à effacer complètement le nom du père, ce qui achèverait de brouiller ou de bouleverser l’ordre généalogique sur lequel étaient fondées nos sociétés. Au dernier acte,  consciemment ou inconsciemment, la reconnaissance des droits d’une minorité se solderait alors, dans la confusion générale, par le triomphe de cette minorité. Celle-ci aurait en effet réussi à imposer à la majorité un nouveau vocabulaire (parentalité se substituerait à parenté (de parere, engendrer pour un homme et enfanter pour une femme), création (fabrication « bouchère » en laboratoire à partir d’une matériau biologique anonyme) à procréation et transmission, genre à sexe, orientation sexuelle à identité sexuelle… etune nouvelle conception de la famille qu’aucune ethnologie ne peut valider étant donné qu’aucune société jusqu’ici n’a eu de filiation homosexuelle ou d’homoparentalité.

 

Si tel était le cas nous pourrions bien être en présence d‘une mutation anthropologique considérable car il s’agit en effet de rien de moins que de savoir en quoi consiste, justement, notre humanité. On ne saurait en sous-estimer l’importance comme l’a montré le grand juriste Pierre Legendre qui n’a pas cessé de nous alerter en dénonçant « la débâcle des montages symboliques et normatifs », « la casse des montages qui ont fait tenir le sujet humanisé » et qui ont « humanisé la chair vivante ». En se voulant maître et créateur de lui-même, l’homme devenu un sujet-roi en proie au vertige de l’auto-fondation a choisi d’oublier sa dette à l’égard de la tradition, de la transmission, de l’humanité apprise, il adhère en aveugle à un projet fantasmatique : celui d’un individu auto-construit capable de se produire et de remodeler seul et sans limite sa propre humanité. Kirilov  dans Les Possédés de Dostoïevski est, pour Legendre, ce personnage emblématique central qui éclaire d’une terrible lumière ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Kirilov refuse lui aussi de payer son ticket d’entrée dans l’histoire de l’homme, il se veut transparent et libre, pleinement maître et créateur de lui-même et il se suicide pour en finir avec l’origine, pour subvertir la structure généalogique selon laquelle la cause engendre des effets et pour prouver qu’il est à lui-même le principe de raison. En se tuant, il croit supprimer chez l’homme la souffrance et la peur, proclamer souverainement sa volonté et prouver que l’homme peut se surmonter elle-même et devenir Dieu. Volonté d’être tout, refus de la fonction sociale de l’autorité qui vise à infliger au sujet des limites, déni de la finitude,  rappelle le grand rabbin de France, voilà précisément ce que la Genèse a depuis toujours stigmatisé : affranchissez-vous de tous les conditionnements naturels, dit le Malin -figure lovée de l’auto-suffisance- mangez à l’arbre de la connaissance, dévorez tout ce qui est autre et vous deviendrez comme des dieux.

 

Il y a bien là une méconnaissance de  l’incomplétude et de la finitude humaine, un fantasme  de toute puissance qui à la limite conduit le sujet à se vouloir causa sui, à s’autonomiser jusqu’à désirer s’auto-engendrer (ou à refuser la naissance qui est une atteinte à la liberté, comme chez Sartre revendiquant « le beau mandat d’être infidèle à tout »). Mais c’est là le propre d’une structure  psychotique repérable, par exemple, dans ces propos du poète : « Moi, Antonin Artaud, je suis mon père et ma mère » ou encore, comme l’écrivait cette fois-ci Lautréamont, tenant en respect l’horreur de la scène primitive : « On dit que je suis fils de l’homme et de la femme ; cela m’étonne, je croyais être plus ». De façon proprement  délirante, on en vient à s’imaginer que la liberté consisterait, pour le sujet, à s’engendrer lui-même, à décider de tout, à choisir, par exemple,  son nom, son sexe, sa nationalité… Mais le nom se reçoit, se transmet ; on ne choisit pas plus son nom qu’on choisit de naître, d’être homme ou femme, français ou allemand… C’est ce non-choix qui donne la liberté d’être un sujet et de pouvoir dire « je ». Sans contrainte, nous a appris Lacan, il n’y a plus de sub-jectum, c’est-à-dire d’abord d’assujetti. La réception du nom, dit Michel Schneider,  c’est la cicatrice générationnelle, le sacrifice de la toute puissance qui inscrivent  chacun de nous dans le long défilé de l’espèce.

 

En demandant au nom du même idéal démocratique d’égalité et de lutte contre la discrimination sexuelle à chaque membre de l’Union Européenne de réformer son code généalogique, la commission européenne ad-hoc avait déjà amorcé le mouvement de casse et de désymbolisation.

 

Et la loi avait été votée sans que cela entraîne le moindre débat ni à la Chambre ni dans la nation ; il est maintenant désormais possible pour les parents de choisir pour leurs enfants de donner le nom du père ou de la mère ou, égalité oblige, le nom des deux géniteurs, étant entendu qu’il sera alors séparé par un double tiret et qu’on ne pourra pas en changer (mais qui, dans le couple, dans le cas du choix d’un double nom, va choisir d’éliminer, à la deuxième génération, le nom de deux des grands parents ?).

 

Mais l’égalité n’est pas l’identité, elle ne signifie pas interchangeabilité, elle ne peut faire fi des disparités ou des dissymétries (homme/femme, parent/enfant, maître/élève…) qui s’inscrivent dans un ordre vertical qui ne doit pas être confondu avec l’ordre horizontal à l’intérieur duquel s’instaurent les relations d’égalité entre adultes. De même la liberté ne saurait s’identifier avec l’arbitraire. C’est cependant l’arbitraire individuel qui gagne du terrain depuis qu’on a commencé par supprimer toute limite au choix du prénom (on devait hier choisir parmi les saints du calendrier) et laissé ouverte la question du choix de l’orientation sexuelle. Cela conduit certains parents d’aujourd’hui à affubler leur progéniture du nom des stars de la dernière série américaine télévisée. Même dans la sphère privée qui est celle à l’intérieur de laquelle on choisit le prénom, la coutume  traditionnelle voulait que l’enfant reçoive trois prénoms, le sien, et, si c’était par exemple un garçon, celui du grand-père paternel et celui du grand-père maternelle. C’était une façon de sortir du présent et d’inscrire les prénoms des enfants dans la durée en leur transmettant le prénom de défunts qu’ils pouvaient, d’une certaine façon, réincarner. Avec la subversion que constitue l’individualisme et le « présentisme » préparés par une culture qui a toujours donné la préséance à l’un, à l’individu, à l’ego, à l’ « auto »,  seul importe désormais l’horizon sans mémoire, sans héritage, sans profondeur du présent et la dimension privée de l’existence. Mais le recul de la sphère et de l’ordre du public ne s’accompagne-t-il pas de la montée d’un peuple d’enfants comme le constate Michel Schneider ? Et le privilège accordé à la dimension du seul présent ne va t-il pas se traduire par une montée de l’arbitraire et de la violence ? L’enfant pourra sans doute bientôt changer son nom en fonction de l’affinité préférentielle qu’il peut avoir avec l’un de ses deux géniteurs. Cela ne pourra manquer d’arriver car c’est dans la logique ou dans la dynamique de l’époque qui, tous, nous charrie et nous emporte. C’est déjà le cas en Norvège où l’on peut changer son nom tous les dix ans mais , chez nous, déjà, la Convention avait envisagé la possibilité de s’affranchir des liens de filiations en accordant à chacun la liberté de choisir son nom et d’en changer.

 

Ainsi la transmission du patronyme qui était une obligation coutumière devient l’objet d’un choix, ce qui assurait le privilège du père qui, en donnant son nom, coupait le cordon et procèdait à une seconde naissance, est devenu une option, ce qui était immuable est soumis désormais à l’arbitraire de l’individu. De la même façon instituer l’homosexualité avec un statut familial livre la filiation de l’enfant, de l’enfant donné ou fabriqué à la demande et sur catalogue, à l’arbitraire et à la toute puissance du parent qui en décide. L’enfant, celui qu’on adopte par exemple, risque de devenir un pur projet, un pur produit, un enfant-objet de consommation qui relève de l’ordre de l’avoir : au lieu de donner une famille à un enfant on donne un enfant à une famille. La revendication de ce qu’on a pu appeler le droit à l’enfant risque d’occulter ainsi le droit de l’enfant, son droit à  être considéré dans son être comme un sujet à part entière désiré pour lui-même.  La filiation en effet n’est pas un droit des parents mais un droit de l’enfant. Elle n’est pas seulement un montage juridique porteur d’autorité parentale ; lourdement chargée sur le plan symbolique,  elle a aussi une dimension verticale, elle inscrit l’enfant sur l’axe généalogique, elle contribue à sa construction sociale et psychologique  et elle symbolise « la réserve inépuisable où les individus viennent chercher, pour vivre, le bagage de leur identité ».

 

Il semble parfois en effet que nous habitions un lieu clos intégralement consacré au fantasme or, comme le dit Pierre Legendre, la souveraineté du fantasme c’est le nihilisme.  Depuis longtemps ce gardien farouche et sourcilleux du temple juridique dont la pensée –une des plus puissantes de ce temps - nous interroge aujourd’hui plus que jamais, avait  sonné le tocsin et dénoncé la connivence existant entre l’idéologie libertaire et l’idéologie ultra-libérale. Ce n’est pas un hasard si celle-ci culmine aujourd’hui avec le délire scientifico-technologique du transhumanisme qui nous annonce que la post-humanité autoproduite comportera la résolution intégrale du problème de la mort (sic).  Dans « la caserne libérale-libertaire », écrit Pierre Legendre, on a pensé s’émanciper en se libérant d’un héritage institué, on a « désymbolisé en masse », i.e. on a prétendu se libérer de la contrainte de la loi ou de cet ordre symbolique que nous n’avons pas choisi, que nous ne pouvons changer mais que nous avons tout simplement reçu : celui du nom, des règles de la filiation, de la langue, de la grammaire, de la différence des sexes. Cela nous a conduits à nous livrer à « la démence sociale qui nie l’autorité du temps ». L’autorité du temps qui nous gouverne est incarnée dans la succession des générations, dans cet arbre de la parenté qui distribue et fixe à chacun sa place dans l’espace et dans le temps.  La filiation appartient nécessairement à un ordre vertical, celui qui inscrit l’enfant dans un ordre générationnel. Le mariage qui institutionnalise l’ordre de la génération, est déjà en lui-même une structure verticale, une manière de s’enraciner dans la succession des générations. Au-delà de l’individu et du fantasme d’une filiation unisexuée ou asexuée, le droit et l’Etat, « tiers totémiques » portés par le langage, constructions normatives verticales fondées sur le principe généalogique, ont toujours été le garant de la « Ternarité père-mère-enfant «  dont l’enjeu oedipien interdit pour les deux sexes le collage à la mère et oblige l’enfant à désirer un autre qui n’est ni de sa famille ni de son sexe. Car le droit possède une fonction démiurgique, l’Etat qui en est la puissance exécutoire dispose d’une vocation structurale, il est le noyau dur de la raison commune à tous, celui qui met en ordre social les sexualités et garantit le principe universel de la non contradiction sur lequel se construisent les catégories de la filiation : un homme n’est pas une femme, une femme n’est pas un homme et la différence des sexes est la différence première de l’humanité, le socle de la fabrication de la pensée.

 

Mais l’Etat moderne, montre Pierre Legendre (et Michel Schneider à sa suite), a progressivement renoncé à exercer ses fonctions paternelles et régaliennes et il bat tous les jours en retraite sous les coups de butoir de l’individu, de cet individu immature, atomisé, nombriliste et narcissique qui s’affirme et se veut maître et créateur de lui-même.  Le perspectivisme post-moderne et l’hédonisme compassionnel dominant que stigmatise Pierre Legendre, sont les ultimes héritages des magiciens de 68 qui, dans une Université devenue effectivement irrespirable, ont mis la tête à l’envers et ont provoqué un effet de déroute qui a disloqué les « montages anthropologiques» en mettant chacun en demeure, dès le plus jeune âge, à s’engendrer et à devenir soi-même. Le principe généalogique a été remplacé par le principe hédoniste et c’est ainsi que des armées de psychologues et de professionnels de l’assistance s’occupent aujourd’hui du bonheur de sujets-rois autoréférenciés laissés sans défense face au fantasme de la toute puissance infantile. Refusant la dimension tragique et sacrificielle de la vie, les nouveaux  pédagogues, défenseurs de la culture de « l’expression de soi », sont convaincus que tous les conflits et les manques peuvent se résoudre par l’écoute, la proximité et l’amour. S’ils le pouvaient, ils seraient prêts, aurait dit Tocqueville, à soulager les citoyens « du trouble de penser et de la peine de vivre ». L’ « idéologie du libre service » qui s’est ainsi mise en place a ouvert la voie non seulement à la dérèglementation générale mais à la « débâcle normative » responsable de la « casse » d’ « une jeunesse bafouée dans son droit à recevoir la limite ». Dans sa folle solitude (Olivier Rey), la jeunesse déboussolée, ne rencontrant plus l’opposition d’un maître capable de s’opposer à l’illusoire et toxique toute puissance infantile, est devenue particulièrement tyrannique ; donnant désormais sur le vide, elle se livre de plus en plus à la violence comme l’attestent, selon Pierre Legendre, non seulement la croissance exponentielle de la consommation de drogue mais le recours au meurtre et au suicide comme semble le montrer la répétition des faits divers les plus sanglants dans les écoles américaines. Quand le fantasme est roi alors en effet il n’y a plus de limite, le meurtrier n’a même plus accès à sa culpabilité et, comme le SS dans un camp nazi, il peut « descendre » qui bon lui semble.

 

Le nom d’anthropologie dogmatique que Pierre Legendre a voulu donner à toute son entreprise le dit bien : sans le Dogme qui donne aux hommes des raisons de vivre et de mourir et soutient la cause humaine au moyen d'institutions, sans le Dogmequi ne se discute pas qu’il soit Dieu, Nation, République, Patrie, Progrès ou Science, sans le Dogme qui se donne à voir dans les emblèmes, les drapeaux, les monuments et toute la théâtralisation du monde et de la vie (rituels, cérémonies, mises en scène…), une société ne peut continuer de persévérer dans l’être et l’individu est laissé seul face au néant. L’allégeance au principe du Père, l’institution patronymique ont valeur structurante pour l’individu, c’est grâce à elles que « l’homme ne meurt pas de rester colléà sa mère, ou, ce qui revient au même, à lui-même ; (voilà pourquoi) les sociétés ont érigé les édifices de la vérité (…). L’humanisation de l’homme c’est cela : l’échafaudage qui constitue l’image du père».

 

On aurait donc tort de penser que notre droit coutumier n’est que l’expression d’une conception autoritaire et patriarcale de la famille qui a fait son temps. L’institution patronymique qui nous fait tenir debout s’inscrit dans une tradition millénaire qui remonte au XIe siècle et qui est l’héritière du droit romain et du droit canonique : le Pontife lui-même, au cœur théâtraldu politique, n’était qu’un masque, qu’un représentant, l’interprète assujetti à un Texte institué comme Dogme. Parce que ce droit est historique il a pu longtemps apparaître comme vénérable, comme digne d’être conservé et perpétué, comme faisant partie du monde commun. Mais aujourd’hui ce qu’une longue histoire a construit n’est plus un gage  d’autorité et de vénération mais au contraire le signe d’une urgence à réformer, d’un arbitraire qu’on doit  s’empresser de déconstruire.

 

Le vent de la déconstruction a soufflé sur l’Amérique toute entière après le passage de J. Derrida, pour revenir, comme un boomerang, jusqu’en Europe. La déconstruction est à l’origine des Gender Studies et des Queer Studies dont se sont réclamés le puritanisme féministe d’abord pour dénoncer et démonter l’artifice de la domination masculine, la mouvance homosexuelle ensuite qui, retournantl’injure ou le stigmate (queer c’est en anglais l’étrange), cherchent à en finir avec la distinction même des sexes, à proposer une nouvelle anthropologie, à jeter le trouble dans le genre, à subvertir l’identité, pour reprendre le titre du livre célèbre de Judith Butler, jouer et transgresser (avec) les identités de genre en faisant un éloge outrancier de la transsexualité, des drag queens et des drag kings (Beatriz Preciado, Marie Hélène Bourcier)... Le Gender, le genre, est le rôle social performativement attribué à chaque sexe, c’est une construction culturelle relative à des normes et à des standards sociaux, une construction dictée par l’histoire et non par la nature, donc quelque chose d’artificiel et d’acquis aussi arbitraire que l’est le genre grammatical pour les mots du langage, le produit d’un conditionnement et d’un apprentissage. L ‘homme ne nait pas homme ou femme (Simone de Beauvoir), « homme » et « femme » sont des catégories vides, indéfinissables, l’homme nait neutre, ne uter, ni homme ni femme, il ne vient ni de Mars ni de Vénus, leurs corps sans qualité et sans pouvoirs ne sont que matière livrée aux bio-technologies et, comme l’identité sexuelle n’est qu’une construction sociale, elle ne sauraiten aucun cas être déterminante du psychisme de l’individu ou de son désir.

 

Il reste donc à briser le prétendu « socle » de la pensée, ce « butoir de la pensée » qui limiterait le nombre de formules possibles dans le domaine de l’institution familiale (Françoise Héritier) et qui nous soumettrait à cette axiomatique : il existe deux sexes, la succession des générations s’effectue dans un seul sens…, il reste à casser la matrice hétérosexuelle dominante qui aligne l’un sur l’autre sexe, genre et désir, à dénaturaliser l’identité sexuelle qui est toujours une construction historique, le produit d’un conditionnement subi, une interprétation, un « usage » disait Montaigne, une performance à structure imitative (cf. les drag queen, les drag Kings et, depuis toujours, l’immense répertoire comique qui a fait  l'immense succès de toutes les cages aux folles et du cinéma d'Almodovar, le discours du personnage d'Agrado, entièrement fait sur mesure, dans Tout sur ma mère, étant à lui tout seul un manifeste queer), un fait de langage devenu forme de vie. Alors on pourra sortir de l’assignation identitaire destinale, de la binarité rigide, du carcan suranné d’ « homme » ou de « femme » dans lequel on nous a enfermés pour donner libre court à notre orientation sexuelle, celle que l’on choisit parmi des « voix sexuelles non-identifiées » selon l’expression de J. Derrida, gamme de voix qui nous permettrait de passer insensiblement d’une identité sexuelle à l’autre. Cette orientation sexuelle étant contingente ne serait en outre jamais définitive étant donné qu’elle n’est qu’un rôle que l’on peut assumer, parodier ou échanger dans la farandole des genres : homme, femme, homo, hétéro, bisexuel, transsexuel…

 

Que l’hétérosexualité n’aille pas de soi, qu’elle soit moins naturelle et plus complexe qu’on ne voudrait le croire, qu’aucune « nature » ne puisse cautionner des rapports de parenté qui ne cessent de se transformer, on peut, on doit le reconnaître. Mais la volonté d’en finir avec l’irréductible différence des sexes est en revanche le reflet du mode de pensée homosexuel qui tend à abolir la différence homme/femme au profit de la distinction homosexuel/hétérosexuel, mode de pensée auquel on peut  difficilement donner son aval. Celui-ci, pourtant, a, semble t-il, aujourd’hui gagné la partie et, c’est bien malgré nous que nous nous sentons comme emportés dans une incontrôlable dérive, dans un irréversible mouvement d’uniformisation ou de réduction au Même et au Pareil. Ne sommes-nous pas en effet assujettis à une logique qui est celle du Capital comme elle est celle aussi de la massification démocratique ? « Plus le sentiment de leur unité avec leurs semblables prend le dessus, plus les hommes s’uniformisent, plus aussi ils ressentent la moindre différence comme immorale. C’est ainsi que se forme nécessairement le sable humain : tous très semblables, très petits, très arrondis, très accommodants, très ennuyeux » (Nietzsche). Comment pourrait-on alors s’en étonner ? En quelques décennies nous sommes entrés dans un monde en rupture de succession comme dit J. L. Nancy, dans lequel les générations ne s’éprouvent plus comme génération, dans un monde où l’histoire n’enchaîne plus, n’entraîne plus,  où la transmission, le transfert de la tradition sont suspendus et où il n’est plus possible de parler en termes de génération, de recommencement, de réengendrement ni même d’être nostalgique à l’égard d’un passé désormais trop loin de nous : la nostalgie est le mal du retour mais nous savons très bien qu’il n’y aura pas de retour. D’où l’étourdissement et le malaise qui nous saisissent et l’impuissance dans laquelle nous sommes à faire un pronostic sur les suites d’une mutation qui mettra à l’épreuve notre capacité d’innovation et produira sans doute de nouvelles possibilités de vie mais qui aura certainement aussi des conséquences létales. Wohin aus mir ? demandait Rilke, Où donc hors de moi ? Y aurait-il encore quelque chose hors de moi à qui adresser amour et supplication ? Dieu est mort, il n’y a plus de République et aucun Dogme nouveau susceptible de faire de nous des hommes ne s’annonce à l’horizon… ; Pierre Legendre le reconnaît et pourtant, au risque d’une immobilisation identitaire, il maintient, contre vents et marées, la nécessité du Tiers symbolique : « Dieu a beau être mort, la logique, elle, ne meurt pas »  et le discours de la Référence,  fondé sur la logique de la conservation de l’espèce, surmontant l ‘abîme indicible, reste intouchable et sacré ». Mais il est bien obligé de reconnaître aussi qu’en l’absence d’un mythe fondateur susceptible de le légitimer, un pouvoir non-étatique planétaire ne sera jamais capable de résister à l’emprise délirante du management industriel et d’un marché auquel plus rien, aujourd’hui, n’échappe.

 

Pour l’heure nous voici étourdis et perplexes : l’effort sans cesse recommencé pour desserrer l’emprise de normes trop pesantes, la lutte légitime contre des discriminations sexuelles à laquelle, avec beaucoup,  nous avons participé, pourraient n’avoir été qu’un prélude, qu’un prétexte ou qu’un cheval de Troie dont l’objectif final à long terme -fond caché de tous les débats- serait bel et bien, sans que nous puissions encore réellement le comprendre, le mélange des genres, l’abolition de toutes distinctions, la neutralisation, l’effacement, l’éradication de la plus primitive et, sans doute, de la plus indestructible des différences : la différence sexuelle.

 

 

Suite à l'audition de multiples débats je me permets de revenir sur cette délicate question en reprenant qq  distinctions.

 
 
 
Distinctions
 
Il y a deux façons de concevoir le droit des homosexuels
1- une façon libérale qui consiste à légaliser leur union et à leur reconnaître tous les droits en matière de transmission patrimoniale et d'adoption qui sont déjà  acquis par les hétérosexuels
2-une façon normative qui consiste à modifier la norme familiale observée chez nous depuis des millénaires et à indiquer qu'il y a deux façons de faire une famille, une façon hétérosexuelle et une façon homosexuelle, deux façons entre lesquelles les enfants auraient, à l'avenir, à choisir, deux façons  qui effaceraient la priorité fondatrice de la différence sexuelle, le yin et le yang qui traversent et transient toute chose.
 
Comme la majorité des européens et sans trahir aucunement mes convictions d'homme de gauche j'ai défendu bec et ongle la première option "libérale", au sens le plus noble du terme.
En conséquence je pense, contre ALain Soral qui cherche à réaliser une union sacrée entre la droite traditionnaliste et les musulmans radicaux de France hostiles à l'égalité des sexes qu'on doit lutter à l'école et ailleurs contre les stéréotypes de genre, mais que l'on doit lutter que lorsque ceux-ci induisent des hiérarchies et des  inégalités entre les sexes ; mais vouloir comme  en Suède introduire, dès la crèche à la place de l'opposition catégoriale masculin/féminin la catégorie du neutre est une aberration qu'il ne faut pas craindre de dénoncer. "C'est une fille", "c'est un garçon" c'est la première parole que chacun de nous à pu entendre, parole qui nous invite à nous affirmer et à nous assurer dans la fierté de notre sexe en nous identifiant au parent du même sexe que nous ; c'est là un préalable nécessaire au respect égalitaire de l'autre sexe. Libre à chacun d'entre nous de s'éloigner ensuite de la norme mais non de feindre de l'ignorer. Il faut donc à la fois lutter contre les inégalités et contre l'indifférenciation  ou contre cette neutralisation rampante (ne uter ni l'un, ni l'aure) qui, tout doucement, nous emporte  comme une lente dérive entropique.  

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