Indignez-vous !

Commun 2 20805 0005

Indignez-vous !

(A la mémoire de Stéphane Hessel)

Entre la tête raisonneuse et un ventre-sexe plein de borborygmes, le cœur est un lieu de richesse et de distribution. Il  était pour les Grecs le siège de la colère, de la partie irascible de l’âme. Et en effet si le cœur souffre et pleure, ses battements énergiques et furieux nous rappellent qu’il est aussi ce qui se soulève et ce qui s’indigne.

L’extraordinaire succès du petit opuscule de Stéphane Hessel qui porte justement comme titre : Indignez-vous ! constitue un phénomène de société qui trouve aujourd’hui dans le désespoir et la frustration des jeunes diplômés de la classe moyenne « à bout de souffle » (Geraçao a rasca disent les portugais) un immense écho qui demande à être expliqué et à être interrogé. Le défi que depuis deux ans et demi, en Europe, dans les pays arabes et aujourd'hui en Turquie et au Brésil, une génération entière qui refuse de se résigner a lancé au vieux monde mérite d'être par tous entendu.

Voici un libelle qui ne manque sans doute pas de cœur ou de courage ! Cet appel est écrit  pour réveiller ceux qui trop facilement se résignent, se résignent notamment à la grande régression sociale à laquelle nous assistons. « La pire des attitudes, écrit-il, est l’indifférence ». Tout se passe comme si, obsédés par le confort matériel, nous n’avions plus, comme le disait Tocqueville, que des passions de vieillards qui n’aboutissent qu’à la passivité et l’impuissance, qu’à un conformisme paralysant indigne de notre histoire. Ce livre nous renvoie en effet l’écho de la grande Histoire qui fut la nôtre, celle que retrouve et répète aujourd’hui avec passion et ferveur tous les révoltés du printemps arabe, tous les indignados de la puerta del Sol qui refusent d’accepter les mesures d’austérité exigées par la troïka (FMI, Banque centrale européenne, Commission de Bruxelles), de céder sur leur désir et d’accepter plus longtemps sans mot dire l’humiliante et contre-révolutionnaire soumission.

Le succès de ce fascicule peut s’expliquer par la conjoncture politique présente avec son corollaire : une mélancolie démocratique dominée par le sentiment insupportable d’avoir été dépossédés de notre souveraineté par une oligarchie friquée qui s’auto-reproduit ; mais sur le fond, comme on a pu le faire, sans aller jusqu'à reconnaître que "nul ne ment autant qu'un homme indigné" (Nietzsche)quelques réserves sont susceptibles d’être énoncées.

1-La confusion des époques. L’auteur juge notre époque à l’aune des « valeurs » établies par le Conseil National de la Résistance auquel il participa. Le droit demeure sans doute la dimension fondatrice de la République mais il ne faut pas néanmoins confondre les époques : nous étions alors à la veille de ces années qu’on appellera les 30 glorieuses et nous avions un ennemi bien identifié, les nazis et nous pouvions continuer à obéir au modèle infra-politique[1], au modèle qui structure la vie politique française depuis la Révolution Française : celui de la guerre civile. Nous sommes maintenant entrés, avec la mondialisation, dans une période de crise extrêmement complexe.  Nous avons à affronter non plus des ennemis, des adversaires ou des traitres, comme le dit Finkielkraut, dans une situation d’opposition binaire et frontale mais des obstacles, des problèmes pour lesquels nous aurions sans doute besoin plus de discernement que d’indignation mais pour l'heure nous n'avons pour nous que notre indignation. La Résistance devient vite une invocation incantatoire quand on ne parvient pas à identifier les problèmes : quand l’histoire se répète ou quand on répète l’histoire, ce qui était tragédie devient vite, disait Marx, une farce.

2-La simplification et l’assignation des responsabilités. De cette assimilation résulte une tendance à la simplification et à la caricature qui explique que les débats soient dominés par l’émotion et l’instantanéité. Exemple : il est clair pour tous que, comme l’écrit Alain Juppé, le système républicain de protection sociale appartient indéfectiblement au patrimoine de la France. Il s’agit non de l’abolir mais de le sauver. Or on ne défend pas les retraites, par exemple, par l’indignation.  On peut discuter sur les moyens de le faire (l’allongement de l’âge de la retraite n’était sans doute qu’une solution possible), c’est un vrai problème mais il ne sert de rien de désigner des ennemis, des coupables et d’accuser les méchants prédateurs à la tête de l’Etat… Le problème de la France ce n’est pas seulement Sarkozy, comme l’affirme Villepin ; la France devra affronter, après Sarkozy,  les mêmes problèmes (gestion de flux migratoires massifs difficilement contrôlables, moralisation du capitalisme, -oxymore suprême-, réduction du chômage et de la dette, limitation du saccage écologique…) que ceux qu’il a lui-même cherchés trop brutalement et de façon très brouillonne à résoudre. Sans doute, en voulant incarner la surpuissance de la politique notre hyper-président a fait diversion et a, par son volontarisme et son agitation même, mis en évidence l’impuissance de la politique face, en particulier, à un capitalisme mondialisé  : tout se passe comme si nous avions perdu la maîtrise de ce procès sans sujet qui, dans une société d’individus post-politique, nous réduit à l’état de figurants.

Il y a donc une certaine naïveté à faire des hommes politiques des boucs émissaires, un certain populisme à penser, comme Mélanchon, admirateur de l’autocrate national-populiste Chavez,  qu’il suffirait « qu’ils s’en aillent tous » pour sauver le peuple car le peuple, bien sûr, est toujours innocent et  le gouvernement nécessairement coupable…

3-La polarisation sur la Palestine. Il y a beaucoup d’ennemis des droits de l’homme sur la terre, beaucoup d’angles morts dans notre vision politique, beaucoup de massacres et d’ignominie passés sous silence. Pourquoi avoir choisi de mettre en lumière ce que l’actualité médiatique nous relève déjà chaque matin, le siège de Gaza, la désespérance palestinienne face à la perpétuation de la colonisation israélienne ? L’opération « plomb durci » est certainement une ignominie mais que dire du chef du Hamas que ce pacifiste non-violent a été rencontrer ? Il envoie des enfants bardés d’explosifs se faire sauter au milieu d’autres enfants et fait de la Palestine la base arrière de l’Iran.  Le problème israélo-palestinien est une tragédie, dans une tragédie les deux protagonistes ont la raison pour eux et notre indignation à l’égard de leurs exactions ne doit pas être à sens unique.

L’indignation, la colère relèvent du thumos, du cœur. Sans avoir le monopole du cœur, un homme de gauche qui a le souci du monde et de l’espace public, est plus sensible qu’un autre à l’injustice et prompt à s’indigner des écarts croissants de richesse entre les citoyens comme entre les peuples et tout porte à croire que le mouvement devenu planétaire des indignés représente, dans la nuit qui descend, une petite lumière. Mais en appeler, sans plus, à s’indigner (quand ? où ? pourquoi ? il n'a plus jamais de complément d'objet !) n’a guère de sens quand le cœur ne s’appuie pas sur la raison. Avec des bons sentiments ont fait souvent de la mauvaise politique car la politique demande aussi le sens du possible, le sens de la mesure et du temps long, elle relève de ce que Max Weber appelait l’éthique de la responsabilité qui repose sur le calcul des conséquences de nos décisions[2]. Le discernement est indispensable pour que le courage qui nous porte à nous indigner puisse être exercé à propos, cesse d’être une passion sauvage et trouve un débouché politique. Le mot d’ordre spinoziste garde donc plus que jamais tout son sens : Ne pas déplorer, ne pas tourner en dérision, ne pas stigmatiser mais comprendre.

 

Les tièdes, ceux qui ne sont ni chauds ni froids, je les vomis Dans les conflits qui périodiquement ensanglantent la planète ce sont les extrémistes, les ultras, les fous de Dieu qui, par leur ardeur et leur intransigeance, rendent tout pacte et toute paix impossible. La parfaite raison, disait le Philinthe du Misanthrope, fuit toute extrémité. Ce n'est pourtant pas le fanatisme qui menace nos démocraties libérales avancées; comme l'avait déjà bien vu Tocqueville la dynamique égalitaire à l'oeuvre dans l'histoire occidentale est en train d'accoucher d'un autre : c’est du dernier homme qu’elle est en train d’accoucher : uniquement soucieux de son petit bonheur, cet individu est en pradoxalement aussi un animal de troupeau. Tous égaux, tous semblables, tous petits, tous médiocres, les hommes de ce temps ont perdu le sens de la grandeur. Le prolétariat lui-même a été élevé au niveau de bêtise du bourgeois qui, disait Flaubert, pense bassement. Comme dans l'émission qui aujourd'hui défraie la chronique, les derniers hommes n'ont rien à dire ni rien à faire et, sous l'oeil de Big Brother, ces insignifiants cobbayes sont prêts à accepter sans broncher -ils sont apolitiques, comme le monde dont ils sont le miroir- l'exclusion et le licenciement qui les attendent à la porte. Tant de nullité et tant d'insignifiance finissent par provoquer l'ennui et le dégoût. Comment alors ne pas s'écrier avec le Dieu de terreur de l'Apocalypse : les tièdes je les vomis ! La tiédeur est ici une métaphore physique ; elle renvoie au medius latin, à la moyenne et à la médiocrité, à l'indifférence et à l'uniformité : à cela même que nous promet en guise d'apocalypse la dérive entropique de l'univers. La chaleur et la froideur, la flamme et la glace, l'amour et la haine renvoient à cette partie de l'âme située entre l'isthme du cou et celui du diaphragme que Platon appelait le thumos, siège de la colère et de la passion. Le thumos c'est aussi le coeur et donc le courage, et chacun sait d'instinct que cet organe où afflue le sang est le lieu symbolique de la richesse et de la distribution, celui qui fait les hommes héroïques et généreux. 1-Ne faut-il pas en effet reconnaître que le courage dans l'ordre de la praxis ou de la pratique est la vertu par excellence ? La peur et l'irrésolution ne sont-elles pas au contraire la racine de toute servitude ? 2-Mais comme le Plutôt la barbarie que l'Ennui, de Théophile Gautier, on ne peut aujourd'hui prononcer la parole de l'Apocalypse sans inquiétude. Dans les années 30 bien des jeunes allemands révoltés par la médiocrité démocratique ont tenté de régresser à un monde pré-moderne. Écoeurés par la perspective d'un monde où tous les hommes seraient satisfaits et où aucune grande âme ne pourrait respirer, aucun grand coeur ne pourrait plus battre, ils se sont livrés corps et âme au nihilisme, au démon de la destruction. 3-Le thumos , en conséquence, ne doit-il pas toujours être subordonné au nous, à la partie rationnelle de l'âme ? La jeunesse, sans doute, est faite pour l'héroïsme et non pour le plaisir et un homme sans ardeur et sans flamme n'est pas un homme; mais ne faut-il pas pourtant toujours raison garder ? Vouloir comme dans toutes les Apocalypses purifier la terre de tous les tièdes et de tous les modérés n'est-ce pas la plus dangereuse de toutes les croyances ? Et d'ailleurs la sagesse elle-même, dans sa modération et sa mesure,n'est-elle pas, comme toutes les vertus, par excellence, un extrême ?

 

 

[1] Dans la postface aux Conquérants, Malraux montre comment, sous le stalinisme, la vie politique se réduisait à la dénonciation des scélérats.

[2] Pas de meilleur exemple à cet égard que la tentation de faire du bien et d’assurer son salut qui se réfugie parfois dans l’aide humanitaire. La croyance qu’on peut aider les sociétés rustiques sans comprendre comment elles fonctionnent, sans apprendre la langue et la culture, sans une stratégie établie pour le long terme peut provoquer beaucoup de dégâts comme l’a montré le cas de l’association humanitaire l’Arche de Zoé.

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