Dépénaliser l'euthanasie ?

Euth

 

EU-THANASIE, L’INSUPPORTABLE  OXYMORE

 

Ein wenig Gift ab und zu : das macht angenehme Traum und viel Gift zuletzt zu einem angenehmen Sterben.   Nietzsche  

 

 

ACHARNEMENT THÉRAPEUTIQUE. S’acharner, étymologiquement, c’est donner aux chiens le goût de la chair. L’acharnement thérapeutique c’est donner aux médecins, enivrés par les progrès de leur science, des malades en fin de vie dont ils prolongent indument la vie sans se préoccuper de sa qualité, n’arrivant plus à poser  des limites, à arrêter des soins quand,  à l’évidence, il n’y a plus rien à faire. Un tel acharnement est illégal, inhumain et, au sens propre du terme, barbare (bar-bar, charabia des barbaros, des étrangers) puisque dans ces conditions, la parole ne peut plus ni naître ni s’échanger. Il témoigne d'« une obstination déraisonnable, refusant par un raisonnement buté de reconnaître qu’un homme est voué à la mort et qu’il n’est pas curable ». A un moment il faut s’avoir arrêter le tout médical et mettre le corps en roue libre pour laisser la place à d’autres soins, aux rapports familiaux et affectifs, par exemple. Mais souvent les médecins, au pouvoir d’une sorte de démesure médicale, qui plus est payés aux actes et soumis aux groupes de pression pharmacologique et médicaux, poursuivent actes, prescriptions, traitements quand bien même ils savent en secret que cela ne sert à rien. Mais ils vivent dans un monde où l’on prétend décider de tout, de la mort comme de la vie, au mépris des lois et des hommes.

 

ACHARNEMENT euthanasique (versus, en face de l’acharnement thérapeutique) relève d’une obstination tout aussi déraisonnable en prescrivant l’euthanasie pour tous, même pour les mineurs, comme en Belgique. Entre ces deux écueils il nous faut trouver une troisième voie, une thérapie à visage humain, fidèle à Hippocrate : « guérir parfois, soulager souvent, réconforter toujours ».

 

ADMD. L’association pour le droit de mourir dans la dignité milite pour que l’on puisse éviter toute souffrance au mourant, que l’on ne prolonge pas inutilement la vie, que l’on ne condamne pas (dépénalisation) ceux qui aident à mourir leur proche et que « pour que soit reconnu le dernier des droits de l’homme, celui de fixer soi-même la date de sa mort et la manière selon laquelle on souhaite mourir ». C’est de cette liberté souveraine que la mère de Lionel Jospin a voulu jouir comme le rapporte le livre de sa fille Noëlle, histoire portée à l’écran dans La dernière leçon de Pascale Puzadoux. « Etre libre, savoir conclure » disait Feuerbach.

 

ADMP versus SFAP, société française d’accompagnement et de soin qui répond à une autre logique plus focalisée sur la vie fragile à préserver que sur la mort a administrer.  Les unités de soins sédatifs de la première s’opposent aux unités de soins palliatifs de l’autre. La première proclame comme son directeur J. L. Romero : ma mort m’appartient (titre de son livre), la deuxième dirait plutôt : nous appartenons à la mort[1] et c’est à nous, à nos ascendants, à nos descendants, à nos amis qu’il appartient de gérer une coexistence qui dure sans doute toute la vie mais qui, aux derniers moments, fait problème et interpelle l’ensemble d’une communauté qui doit la prendre en charge.

 

AGONIE. Agôn c’est, en grec, le combat et l’agonie c’est la lutte finale pour rester en vie qui peut durer de quelques heures à deux jours.  La tentation est de la supprimer, de résoudre l’angoisse de la mort, d’abolir le temps ultime de la séparation en administrant quelques potions : viel Gift zuletzt zu einem angenehmen Sterben, beaucoup de poison à la fin pour un mourir agréable.

 

AMOUR. C’est le titre du grand film de Mikaël Haneke dédié à sa femme et rappelant « la promesse qu’ils se sont donné ». Paradoxe de ce titre alors que Trintignant finit par étouffer sa femme Anne, hémiplégique, puis aphasique, puis incontinente.  En refusant de se nourrir elle demande implicitement le droit de mourir avant que Georges, son mari, finit aussi par se suicider. Donner le coup de grâce, comme on dit, est-ce amour, miséricorde ou meurtre ? Amor, amour à mort ? C’est en invoquant aussi son amour que la femme de Vincent Lambert demanda très tôt l’arrêt des soins de son conjoint.

 

BELGIQUE. Possédée par une sorte de frénésie  législative la Belgique a étendu le droit de mourir aux mineurs sans limite d’âge à  la condition qu’ils soient « en capacité de discernement » alors qu’une telle mesure n’avait été motivée par aucune demande.  Elle a ouvert ainsi selon l’ ADMD « la voie à une autre ère ». Les Pays du nord, protestants, individualistes, comme le Danemark qui a ouvert la voie, la Hollande et le Luxembourg sont favorables à l’euthanasie tandis que les pays du sud, pays catholiques qui ont gardé le sens de la tradition et de la solidarité  y sont plutôt hostiles. La Belgique est  un pays à majorité catholique mais la loi y a été votée après éviction des partis catholiques des instances législatives.  Le rôle de la gauche socialiste favorable à la médicalisation de la mort a joué un rôle décisif comme en France où les députés ont voté, sur la demande du Président Hollande, la nouvelle loi de 2016.

 

CCNE. Comité consultatif national d’éthique constitué par des juristes, philosophes, médecins, hommes d’église… qui ont examiné comment, en cas de maladie incurable, encadrer la délicate question de la fin de vie.

  

DIGNE/INDIGNE.  Mourir dans la dignité, cette expression est malheureuse et parfaitement stupide pour plusieurs raisons.

1- Cet oxymore lève le coeur car la mort est justement ce qui nous destitue de tout « propre », ce dont on ne revient pas ce qui nous expulse de toute quiétude familière pour nous ouvrir infiniment au dehors. Vouloir garder son quant à soi jusqu’à la fin, vouloir s’approprier sa mort n’est-ce pas  se détourner de l’abîme de la mort, s’en protéger, se dérober à l’absolu abandon ?

2- Mais cette expression vise en réalité implicitement deux choses très différentes : la mort choisie serait seule « digne », la mort subie confisquerait au contraire ma dignité.

Par ailleurs c’est moins la « dignité » qui est ici visée que l’humiliation, celle que l’on veut éviter et que représente, pour les vieillards ou les tétraplégiques, la totale dépendance. 

Mais il est absurde de parler de « mort indigne » car, par définition, rien ne peut enlever une dignité qui tient non à ce que fait un homme mais à ce qu’il est : il ne peut donc y avoir de mort indigne. L'homme, disait Kant, est une fin en soi et non un moyen, il a une valeur absolue, infinie et donc inestimable, il a une valeur qui ne se mesure pas ; il a seul une dignité (Würde) alors que les choses en tant que moyens qui se rapportent à nos besoins, n'ont qu'une valeur (Werte) relative, une valeur qui se mesure et qui a un prix marchand.

 

DIGNITAS. Nom de l’association suisse ouverte aux étrangers, aux veufs, aux isolés, aux dépressifs qui facture à 10 000 euro ses services. Dans des garages aménagés on peut ainsi mourir onéreusement mais confortablement.  Un tourisme d’un genre nouveau qui soulève le cœur se développe en Suisse. Chantale Sebire atteinte d’un neuroblastome, suicidée le même jour que l’écrivain belge Hugo Klaus était inscrite à cette officine recommandée par l’ADMD.

 

DEPENDANCE/INDEPENDANCE. Avec la fin de l’ancien régime et la révolution industrielle, les liens communautaires qui unissaient les hommes se sont peu à peu distendus et dissouts. L’homme était un être d’appartenance, le membre d’une famille, d’une paroisse, d’une corporation, d’un village, d’un ordre (clergé, noblesse, tiers-état), d’une nation et sa mort était prise en charge par toute la communauté.  Il est désormais un individu c’est-à-dire un a-tome et c’est à partir de lui que l’on pense la société (Gesellschaft) alors que c’était à partir de la communauté (Gemeinschaft) qu’il était pensé jadis. Les individus modernes remplis d’eux-mêmes, auto-constitués sont d’abord portés fondamentalement par un vœu d’indépendance, d’autonomie, de souveraineté et la dépendance, sous toutes ses formes, leur fait horreur. Mais nous demeurons malgré tout des êtres d’appartenance, nous sommes dépendants de ceux qui nous ont aimé, de ceux que nous aimons, de nos ascendants, de nos descendants. Ma mort ne m’appartient pas ou en tous cas elle n’appartient pas qu’à moi.

 

DERIVE. On appelle dérives les conséquences fâcheuses d’une décision. Ainsi en légalisant l’injection létale (du latin letalis, letum = mort) à base de barbiturique et de curare, un geste d’une grande violence qui remet en cause les interdits fondamentaux de la civilisation, bien loin de donner des droits aux malades  on augmente le pouvoir des médecins, on provoque des deuils pathologiques et on divise le corps médical. Ce geste banalisé devient vite une habitude, on finit, comme aux Pays-bas, par arrêter les traitements pour des raisons économiques, pour  rendre possible le prélèvement d’organes,  on euthanasie les vieillards victime de démence ou réputés souffrir de la vie. Un ministre japonais constatant que les dernières années de la vie étaient responsables de 50% des dépenses de santé avait demandé aux personnes âgées d’avancer la date de leur décès. Ce projet n’avait rien à envier au grand film d’anticipation Soleil vert qui met en scène un monde surpeuplé proche du nôtre dans lequel la pénurie alimentaire oblige à pratiquer l’euthanasie généralisée des plus pauvres avant qu’ils ne soient transformés en rations alimentaires…non sans leur avoir offert un dernier petit plaisir, quelques notes de musique et la vision de paysages bucoliques désormais disparus…  

 

DIRECTIVES ANTICIPEES OPPOSABLES (le droit qui a été reconnu au citoyen peut être « opposé » à une autorité chargée de le mettre en œuvre). Ce testament biologique pourrait être enregistrées sur la carte verte pour prévenir les conflits et renforcer les droits des malades.

 

EUGENISME. En1883 Galton, le cousin de Darwin voulait appliquer aux sociétés humaines la rationalisation des naissances pratiquée dans l’élevage animal. La société française d’eugénisme s’est ainsi constituée pour améliorer la race (eu-gen), combattre la dégénérescence et le grand biologiste Alexis Carrel mis en honneur par Pétain en 1940 a préconisé la suppression des « races inférieures » et des anormaux. Le troisième Reich a euthanasié 200 000 handicapés physiques et mentaux.

 

EUPHEMISATION : dites bien (phémi = dire, eu = bien)  « fin de vie » et non mort, « sédation terminale » et non suicide ou euthanasie. La mort et la tragédie qu’elle est toujours est ainsi en passe d’être hypocritement oubliée, censurée ou apprivoisée.  Le tabou et l’obscénité qui pesaient hier sur la sexualité sont aujourd’hui réservés à la mort qui est privatisée et dissimulée : on meurt en cachette, à l’hôpital, sans rite, sans pompe, sans veille, sans  cérémonie et avec la vogue hygiéniste et expéditive de la crémation le mort peut disparaître sans laisser de trace : les morts n’ont plus de lieu, plus de demeure, plus d’adresse, plus de plaque gravée à leur nom, de sorte que la mort elle-même est entièrement oubliée : en les jetant dans les fours ne les jette-t-on pas aussi dans l'oubli ? Bien des titres de films portant sur l’euthanasie semblent participer de l’euphémisation de ce sujet redoutable :  « La belle au bois dormant » de Bellochio, « Amour », « Quelques heures de printemps »,  « Des roses en hiver »…

 

EUPHORIE.  Ce qui apporte (phéro = porter)  un affect intense de bien être (eu). Ein wenig Gift ab und zu : das macht angenehme Traum, un peu de poison, cela fait des rêves agréables. Cette revendication hédoniste est celle d’une société que certains jugent épuisée et  décadente.

 

EUTHANASIE ou Suicide assisté. Euthanasie passive consiste à laisser mourir par opposition à l’euthanasie active qui cherche à faire mourir par l’ingestion d’un cocktail lithique.

 

EXCEPTION. Pour légaliser l’euthanasie, on monte en épingle des cas et des affaires qui ne concernent que le petit nombre  (« il se suicide après avoir tué sa femme cancéreuse ! »).  La légalisation de l’euthanasie ne concernerait que le petit nombre (6000 cas environ) alors que, sur 550 000 décès, 150 000 personnes meurent dans des conditions épouvantables. Le problème est donc d’abord d’améliorer l’accompagnement des mourants.

 

HIPPOCRATE. Médecin grec du IVe siècle B.C. auteur du célèbre serment, texte fondateur de la déontologie médicale (éthique de la profession médicale ): Primum non nocere, d’abord ne pas nuire, « je ne provoquerai jamais la mort délibérément ».

 

HÔPITAL. Comme le révèle le rapport Sicard, 70% des personnes âgées meurent en France à l’hôpital dans des conditions souvent sordides ce qui n’est pas le cas dans les autres pays européens  où des équipes mobiles vont prodiguer à domicile des soins palliatifs.

 

IVG, IVV. Interruption volontaire de grossesse 1975, interruption volontaire de vie, 2016.

 

 LAMBERT Vincent. « Aussitôt qu’un homme vient à la vie il est déjà assez vieux pour mourir », écrit Heidegger. La mort ainsi n’est pas terminale elle est germinale : vivre c’est pouvoir mourir, tout ce qui vit meurt et vouloir la vie sans la mort ce n’est pas vouloir la vie. La question de l’euthanasie n’est donc pas hélas réservée aux personnes âgées. Ainsi, après Vincent Humbert, le tétraplégique Vincent Lambert qui n’était ni vieux, ni malade, ni en fin de vie et dans un état pauci-relationnel (c’est-à-dire en état de conscience minimale) est un « cas » qui a défrayé la chronique d’autant que sa famille et les médecins étaient sur son cas totalement divisés. Certains de ses proches ont pu ainsi sur-interprèter les signes qu’il aurait pu donner de sa volonté de mourir et pendant cinq ans, alternativement branché ou débranché, il a été maintenu artificiellement en vie jusqu'à ce qu’on en appelle au Conseil d’Etat, la plus haute juridiction administrative. Mais il est impossible d’établir la vérité et la justice dans un tel litige face à une famille et des médecins aussi divisés et, comme dans le jugement de Salomon, il ne peut y avoir ici que des mauvaises solutions.

 

LEGALISATION. Dépénaliser l’euthanasie ce n’est pas la légaliser. La loi est une règle universelle et respecter la vie humaine est la règle pour la médecine. La loi prévoit une « exception d’euthanasie » quand la vie ne peut pas rester humaine jusqu’au bout, mais cet acte qui se décide entre moi, mon médecin et ma famille doit rester transgressif et ne doit pas devenir la loi décidée par l’Etat.  Chaque cas est d’ailleurs singulier, il dépend d’une infinité de paramètres et il n’y a dans la vie que des exceptions.

 

OXYMORE. Figure de style qui rapproche deux termes opposés ou contradictoires, le mot oxymore est lui-même un oxy-more (oxy = malin, moros = stupide). Ex. d’oxymores : clair-obscur, aigre-doux, horrible plaisir, réalité virtuelle, docte ignorance... L’oxymore peut être ici jugé « insupportable » par ce qu’une « bonne mort » est difficile à penser et pose un véritable problème ou parce qu’on cherche à discréditer une pratique qui est l’expression d’une société jugée à la fois hédoniste et mortifère.

 

SEDATION. De sedare asseoir, faire retomber une tension, calmer par une narcose, un engourdissement artificiel. La loi du 6 février 2016 à la suite du rapport Claes-Léonetti, répondant à l’engagement 21 du Président autorise, dans certains cas, une sédation terminale, profond et continue. Avec un art consommé de la nuance on a réussi à réunir la gauche (Claes) et la droite (Leonetti) sur cette loi qui, sans le dire, ouvre la porte à l’euthanasie.

 

SFAP, société française d’accompagnement et de soins palliatifs. La France accuse un très grand retard dans ce domaine, seuls 20% des mourants bénéficient des soins palliatifs. Il est clair qu’il est plus simple, plus facile, plus rapide, moins contraignant, plus économique en moyens cliniques et donc financiers de faire taire les personnes fragiles et de ne pas laisser aux gens la chance de vivre jusqu’au bout.  Soulager la douleur en arrêtant le cœur est une pratique de routine qui abolit le temps ultime de la séparation, délivre des tourments existentiels et abolit toute exigence de questionnement. Les SOINS PALLIATIFS sont non seulement une pratique médicale mais une philosophie, une vision du monde qui considère l’homme comme un être relationnel et parlant et qui mise sur la vertu curative de la  parole dans un monde on l’on se parle de moins en moins.

 

STATISTIQUE. 96% des Français sont partisans de l’euthanasie (comme il l’étaient, à une forte majorité, de la peine de mort) moins par adhésion à ce type de pratique que parce qu’ils ont peur de l’hôpital, peur de la solitude, peur de perdre leur autonomie de décision et parce qu’ils sont dans l’ignorance totale de la loi qui nous permet désormais d’éviter toute souffrance et ne pas prolonger inutilement la vie. On a le devoir de résister au désir du mourant qui peut se sentir coupable de la charge qu'il représente car l’expérience le montre : le désir de mourir est extrêmement rare, il est souvent induit ou construit chez le malade qui, vu son état d’extrême fragilité,  cède à la pression médiatique ou à celle d’un entourage qui simplifie  les débats et ignore tout de l’accompagnement des mourants. Celui-ci vise à confirmer les malades dans leur désir de vie, à les garder jusqu'au bout dans le monde des vivants où ils ne sont pas "remplaçables". Si on ne peut rien faire pour eux on peut du moins ne pas les laisser mourir seuls.

 

TRANSHUMANISME. Le temps est venu de l’homme « augmenté », le temps est venu pour la mort de mourir et pour l’humanité d’entrer dans une société post-mortelle. Le projet ultime du transhumanisme est de tuer la mort. La mort en effet n’aurait rien d’inéluctable et l’explosion technologique des NBIC (Nanotechnologie nanos = nain, possibilité d’intervenir au milliardième de mètre, Informatique, sciences Cognitives, intelligence artificielle), pourrait nous permettre de reprogrammer nos cellules, de régénérer nos tissus, de lutter contre le vieillissement, la maladie et la mort. Dans la Sillicon Valley les géants de l’internet, Google, Amazon, Facebook, financent les projets gigantesques de la compagnie Calico (California Life Company) qui vont permettre à l’homme de se  réapproprier et de refaçonner son propre corps.  Toute la question est là : la mort fait-elle partie du socle de la condition humaine ou est-elle un accident ou une contingence historique que l’on peut surmonter ?

 

Face à face :

Mort moderne/mort à l’ancienne

Partisans de l’euthanasie/Hostiles à l’euthanasie

Europe du Nord/Europe du Sud

Pays protestants/Pays catholiques

Individualisme/Holisme

Soins curatifs/soins palliatifs

La mort m’appartient/nous appartenons à la mort

La mort est un accident contingent et peut être éliminée (transhumanisme)/elle fait partie du socle de la condition humaine, l’homme est le mortel (Heidegger).

Vœu d’indépendance et d’autonomie/réalité d’une dépendance

Claes, PS, de gauche/Léonetti Républicains, de droite, rédacteurs de la loi de 2016 qui, malgré de multiples nuances et euphémismes, ouvre la porte à l’euthanasie

La règle/que des exceptions

 

 

[1] La mort est grande/Nous lui appartenons,/Bouche riante./ Lorsqu’au cœur de la vie nous nous croyons,/Elle ose tout à coup/Pleurer en nous. ». R. M. Rilke. Das Buch der Bilder, 1901. Elle pleure en nous car, selon Rilke, chacun porte sa mort en soi comme une femme son enfant. Elle nous destitue de tout propre, signe et atteste en silence notre fragilité, notre précarité de mortel.

Face à face :

Mort moderne/mort à l’ancienne

Partisans de l’euthanasie/Hostiles à l’euthanasie

Europe du Nord/Europe du Sud

Pays protestants/Pays catholiques

Individualisme/Holisme

Soins curatifs/soins palliatifs

La mort m’appartient/nous appartenons à la mort

La mort est un accident contingent et peut être éliminée (transhumanisme)/elle fait partie du socle de la condition humaine, l’homme est le mortel (Heidegger).

Vœu d’indépendance et d’autonomie/réalité d’une dépendance

Claes, PS, de gauche/Léonetti Républicains, de droite, rédacteurs de la loi de 2016 qui, malgré de multiples nuances et euphémismes, ouvre la porte à l’euthanasie

La règle/que des exceptions

 

 

[1] La mort est grande/Nous lui appartenons,/Bouche riante./ Lorsqu’au cœur de la vie nous nous croyons,/Elle ose tout à coup/Pleurer en nous. ». R. M. Rilke. Das Buch der Bilder, 1901. Elle pleure en nous car, selon Rilke, chacun porte sa mort en soi comme une femme son enfant. Elle nous destitue de tout propre, signe et atteste en silence notre fragilité, notre précarité de mortel.

Dépénaliser l'euthanasie ?

 

Mettre fin à l'agonie des mourants en leur permettant une "bonne mort" (eu-thanatos) cela peut sembler une exigence légitime ; elle n'est pourtant pas légale en France comme elle l'est, par exemple, en Hollande ou en Suisse. N'y a-t-il pourtant pas des cas exceptionnels où il faut passer outre au principe juridique et moral (et au serment d'Hippocrate qui fait de l’interdiction de l’homicide un principe fondateur, primum non nocere) qui veut que la vie humaine soit absolument respectée ?

 

I Mourir dans la dignité.

 

I - La loi qui interdit l'euthanasie est hypocrite et bien des médecins comme le professeur Schwarzenberg (Cf. Changer la mort ) n'ont pas fait mystère de leurs pratiques et de leurs transgressions. La loi n'est en effet que très rarement appliquée ; or une loi qui est constamment transgressée ne doit-elle pas être modifiée ?

 

2 - Comme en Hollande, en Belgique ou en Suisse cette dépénalisation devrait être soumise à certaines conditions : maladie incurable, souffrances intolérables, conscience et volonté réitérée du malade de demander une « mort douce », testament biologique...

 

3 - L'homme qui est arrivé à maîtriser la naissance peut en effet désirer avoir le droit de maîtriser la mort et de la vouloir, les deux domaines sur lesquels régnait de façon absolue le Dieu des chrétiens. Il devrait pouvoir réintégrer la mort dans la vie en organisant sa mort, en en choisissant la date, en y convoquant ses proches comme le fit la mère de Lionel Jospin ainsi que l'a rapporté sa soeur Noëlle. "Ma mort m'appartient" voit-on inscrit sur les pancartes des militants partisans de l'euthanasie. On doit, de plus, respecter la volonté de chacun, fut-elle celle de désirer en finir avec l'innommable et de s'épargner le dernier combat (agôn), celui de l'agonie.

"Mourir à temps", comme disait Nietzsche reprenant la thèse stoïcienne de Sénèque, n'est-ce pas la manifestation suprême de notre liberté ? et si la dignité est égale pour tous, s’il n’y a pas de mort indigne, si l'on ne peut retirer toute dignité à ceux qui ne sont pas au faîte de leur forme, on ne voit pas pourquoi on serait contraint de survivre à soi-même lorsqu’à cessé toute activité mentale décelable et que, dans l’effondrement de toute conscience, on ne fait, en effet, que se survivre en devenant quelque chose d’autre que soi-même. Dès les premiers symptômes de la démence sénile (Altzeimer)  qui concerne désormais bien du monde, l'écrivain flammand Hugo Claus a demandé à être euthanasié refusant d'attendre cet avenir, très prévisible, de déchéance où l'on ne veut plus que la vie pour la vie et où on se cramponne à elle comme le font les parasites, car, hélas, à force d'administrer des antidépresseurs même les plus déterminés à mourir finissent par s'accrocher comme tout le monde à la vie, un processus vital déshabité et sans sujet prenant absurdement le dessus ... Comment une vie sans monde et sans relation pourrait-elle être encore une vie ?   Comment l'administration d' antidépresseurs pour contraindre les mourants à "s'accrocher à la vie"  pourrait-il être le seul horizon de la médecine ? "Etre libre : savoir conclure", disait Feuerbach.  Comment celui qui, dans ce cas, avec sollicitude et miséricorde m’aide à « conclure » commettrait-il un homicide ? Aider à mourir bien loin de faire de nous des bourreaux pourrait au contraire faire partie de la plus essentielle des compassions. Après tout comme disait Montaigne (II, 3) "le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut ; et que le present que nature nous ait faict le plus favorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs. Elle n'a ordonné qu'une entrée à la vie, et cent mille yssuës". 

 

La vie enfin n'est pas un devoir, chacun a un droit inaliénable de disposer d'elle, aucune législation ne saurait prévaloir sur notre volonté et ce n'est pas à l'Etat de juger de la moralité de notre décision. Chacun a donc un droit à la mort mais non au sens juridique[1] de cette expression puisqu'il n'est pas possible d'interdire ni de sanctionner le suicide. En revanche la société peut nous donner non sans doute l'autorisation mais au moins les moyens de nous suicider quand, seuls, nous ne pouvons y parvenir. Alors l'IVV (interruption volontaire de vieillesse) après l'IVG et  le suicide, mode d'emploi ? c’était justement le titre d’un livre interdit dans les années 60. A juste titre ?

 

II Les dangers de la dépénalisation

 

I - Derrière l'honorable désir d'abréger les souffrances des agonisants peut se cacher en effet les intérêts d'un entourage qui peut chercher à se débarrasser d'un handicapé ou même à toucher un héritage. La très confortable prospérité de l’association suisse « Dignitas » (-Chantal Sébire y avait adhéré et elle est recommandée par l’ADMD[2]), peut donner à réfléchir : elle est ouverte aux étrangers mais aussi aux veufs, aux isolés, aux dépressifs… et elle facture 6.000 euros, ce tourisme d’un genre nouveau, ce tourisme très lucratif de  la mort qui a de quoi soulever le cœur…

 

2 - On a le devoir de résister au désir du mourant qui peut se sentir coupable de la charge qu'il représente car l’expérience le montre : le désir de mourir est extrêmement rare, il est souvent induit ou construit chez le malade qui, vu son état d’extrême fragilité,  cède à la pression médiatique ou à celle d’un entourage qui simplifie  les débats, ignore tout de l’accompagnement des mourants. Celui-ci vise à confirmer les malades dans leur désir de vie, à les garder jusqu'au bout dans le monde des vivants où ils ne sont pas "remplaçables", puisqu'on ne peut rien faire pour eux sinon de ne pas les laisser mourir seuls.

 

3 - La dépénalisation serait la porte ouverte à sa légalisation et à d'inévitables dérives dans un monde qui est de plus en plus gouverné par l'argent : la politique eugéniste du 3ème Reich a pu ainsi euthanasier 200 000 handicapés physiques et mentaux. En période de disette le suicide assisté est toujours pour l'Etat la solution la plus économique. 

 

La loi est donc un garde-fou qui protège le malade à la fois contre l'abus de pouvoir des médecins et contre le mépris que certains peuvent avoir à l'égard des personnes âgées ou des êtres moins performants. Ne faut-il pas apprendre en effet, comme disait Nietzsche, à cueillir les fruits de toutes nos saisons ?

 

La situation, aujourd'hui est pourtant radicalement nouvelle. Avec la prolongation de l'espérance de vie augmente le nombre des sursitaires et donc des années de purgatoire tandis que s'approfondit l'abîme de la désespérance. Les antichambres de la mort seront bientôt pleines à craquer. Le problème de l'euthanasie se posera de manière globale et impérative avec plus d'urgence que jamais dans des EPAD bondés dans lesquels il est impossible de mettre fin à des situations de plus en plus "indignes".

 

III Entre Euthanasie et acharnement thérapeutique : I'accompagnement des mourants.

 

I - Si l'homme est le mortel, comme le disait les Grecs, vouloir "bien mourir", vouloir s'approprier sa mort ("ma mort m'appartient") c'est se détourner de l'abîme de la mort, c'est s'en protéger, "se dérober à l'absolu abandon" (Blanchot), une manière donc de dénier notre finitude. La mort est ce qui excède et désoriente nos certitudes, nos décisions et nos projets et c’est justement dans "l'absence d'issue de la mort" écrivait Heidegger, que nous ek-sistons. Ce n'est pas la mort qui peut nous appartenir c'est nous qui appartenons à la mort comme le dit Rainer Maria Rilke : "La mort est grande nous lui appartenons, bouche riante. Lorsqu'au coeur de la vie nous nous croyons, elle ose tout à coup, pleurer en nous".  La mort est germinale plutôt que terminale dure toute la vie, le mourir est un se mourir d'une mort à soi qui permet à chacun de s'accomplir. Nous sommes aux antipodes de l'ungestorbene Tode, de la mort confisquée, industriellement expédiée, celle des camps d'extermination (Vernichtungslager).

 

2 - Mais pourtant il faut bien reconnaître que l'acharnement thérapeutique est, symétriquement, un autre abus de pouvoir qui doit être de la même façon dénoncé. Nous faire mourir trop vieux et trop tard est encore une façon de nous voler notre mort, d'interdire qu'à chacun de nous elle ne ressemble (cf. Rilke), de nous faire râter en tous cas ce qu'on peut appeler la bonne mort. Il a fallu attendre, suite au drame de Vincent Humbert, la loi Léonetti d’avril 2005 sur l’arrêt ou la limitation des traitements, pour que l'on puisse refuser les techniques invasives de réanimation (respirateur, antibiotiques, anticoagulants) et les techniques de survie (nutrition et hydratation artificielle) et autoriser, avec le consentement du malade,  l’euthanasie passive (un oxymore ? la frontière entre laisser mourir et faire mourir ou donner la mort restant bien poreuse en vertu du double effet des sédatifs qui soulagent et abrègent la vie) ; elle a pour conséquence de plonger le malade dans un comas dont il ne se relève pas. Le cas de Vincent Lambert a réouvert aujourd'hui la question : dans les cas où il n'y a pas (comme souvent) de directive anticipée et où les proches (ici les parents, conservateurs, dont les avis sont mis sur le même plan que l'option d'une épouse, personne qui a été pourtant choisie par l'interessé) ne sont pas d'accord sur la décision à prendre.

 

3 - Ne laissons pas à la technique médicale le dernier mot, démédicalisons la mort et affirmons que seul l'accompagnement des mourants, la prise en considération clinique de leur désir de vivre jusqu’au bout ou de mourir peut nous faire sortir du champ insupportable de la maîtrise et du contrôle qui est celui d’un pouvoir médical, aujourd'hui presque sans limites et qui le sera le jour où les médecins auront le droit de devenir des euthanasieurs. Le désir de vivre des malades dépend aussi des autres et, comme dans la mort à l’ancienne, le pire aujourd’hui est moins de mourir que de mourir seul, toute solidarité interrompue (cf. le film Les invasions barbares).

 

L’Europe protestante du Nord attentive à la prétendue liberté de choix  de l’individu (sa demande est en fait socialement construite et il est toujours difficile de dire ce que veut réellement celui qui dit vouloir mourir mais n'attend en général qu'un peu de secours) a déjà réalisé un kit d’euthanasie  comme si le suicide assisté était la seule réponse à la souffrance et à la solitude de la fin de vie. Les pays latins plus sensibles à la vertu de solidarité que le catholicisme nous a heureusement léguée résistent encore et plutôt que de légiférer sur le suicide assisté, cherchent d’abord à mettre en place des cadres institutionnels qui assurent le soulagement de la douleur, l’écoute des malades, l’accompagnement des mourants aujourd'hui si défaillant dans notre pays. Mais la tendance de l'époque est bien à l'euphémisation. La mort elle-même et la tragédie qu’elle est toujours est en passe d'être oubliée et apprivoisée. Les modernes-impatients que nous sommes avons fait de la mort subite un idéal et, ne supportant que des réponses binaires et idéologiques à des questions à chaque fois complexes, nous avons occulté l'importance du mourir et de sa prise en charge par la société. La mort ne va-t-elle pas devenir bientôt convenable et presque confortable, une « bonne mort »  en somme pour employer un oxymore ?

 

L'interdiction légale de l'euthanasie active nous invite en tous cas à résister à l'emportement des évidences qui sont celles de la grande majorité des humains (87% en France, plus que pour le rétablissement de la peine de mort ; Mittérrand qui l'avait abolie disait ne pas vouloir,par ce biais, la réintroduire ; en effet une société qui cherche à prévenir le suicide ne peut lui donner son aval et transformer en droit ce qui devrait rester toujours de l'ordre du fait), ressortissants d'une époque individualiste, hygiéniste, hédoniste (ou eudémoniste) et aveuglément productiviste. Parce que la santé est notre seul paradis et la performance notre seul idéal, nous jugeons plus expéditif d’interner et d’exclure les malades  au lieu de les accepter parmi nous et de les aider à vivre jusqu’au bout[3] (ce qui est l’objectif des unités de soins palliatifs). A l'avenir, que le suicide assisté soit interdit, autorisé ou remplacé par une sédation terminale profonde et continue  (qui interrompt toute relation ce qui empêche le mourant de dire "adieu" et de rappartrier la mort dans la vie collective) cela ne nous dispensera de toute façon jamais de ce pouvoir moral de juger qui ne se délègue pas. Face à la mort, si nous avons un jour à exercer ce pouvoir, ce sera au cas par cas et en notre âme et conscience. S’il peut y avoir des circonstances exceptionnelles (c’est l’exception d’euthanasie du comité d’éthique qui confirme la règle : le respect de la vie humaine) qui nous portent à transgresser l’interdit il ne saurait être question de l’abolir en légalisant l'euthanasie et de laisser à l'Etat, au pouvoir médical ou à la famille le soin de prendre une décision. Avec la gérontophobie régnante, la grande question du siècle, celle du grand âge, du handicap extrême, de la dépendance absolue, de l’humiliation d’être à charge et de perdre ses capacités intellectuelles… ouvre en efet la porte à tous les excès. La juridicisiation indue, la frénésie législative qui s'est emparée de cette question qui n’engage pourtant pas nécessairement la responsabilité de la société ne nous sera, de toute façon, d’aucun secours.

 


[1] Mais c’est seulement un nihil obstat (rien ne s’oppose) juridique et éthique que demandait  Chantale Sébire, une reconnaissance par la société du caractère légitime de son choix d’en finir.

[2] Association (ADMD) qui milite « pour que soit reconnu le dernier des droits de l’homme, celui de fixer soi-même la date de sa mort et la manière selon laquelle on souhaite mourir »

[3] A supposé que l’on puisse être vivant « jusqu’au bout ». La mort rappelait le Dr Schwarzenberg n’est pas un problème biologique mais métaphysique ou éthique. Comme le disait Spinoza il y a des morts qui n’attendent pas la transformation des corps en cadavre : « nulle raison ne me force à admettre que le corps ne meurt que s’il se change en cadavre ; en vérité, l’expérience même semble persuader autrement. Car il arrive parfois qu’un homme subit de tels changements, que je ne dirais pas aisément qu’il est le même » (IV, 39, scol). Le problème serait alors de la réalité des pratiques médicales plus que des grands principes puisque la plupart des patients meurent seuls et mal, dans un couloir d'hôpital après une interminable agonie...

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