L'ami allemand

Chère Gabrielle, cher Jobst

 

Bernard Groethuysen, un penseur qui était aussi un bon Européen, écrivait en un siècle qui a connu les plus terribles dictatures et à une époque où les Allemands n’étaient pas les bien venus en France : « les Allemands, de Parsifal au pas de l’oie, humains, jamais ». Le peuple des plus grands musiciens, des plus grands philosophes était aussi hélas celui qui, casqué et botté, s’était rendu capable de la pire des barbaries. Wagner, d’ailleurs, l’auteur de cet opéra sublime et sur-humain qu’est Parsifal n’a t-il pas été aussi un antisémite notoire ?

Vous ne m’en voudrez pas d’évoquer ce triste souvenir, -ma germanophilie, vous le savez, ne fait aucun doute- c’est pour nous simplement l’occasion de nous féliciter, par contraste, d’avoir reçu à Quinson, en la personne de Gabrielle et de Jobst,  les plus francophiles, les plus francophones, les plus humains des Allemands. Il est des occasions où s’envolent les barrières et les murs qui trop souvent séparent les peuples les uns des autres alors que demeurent les cloisons beaucoup plus épaisses qui séparent et opposent classes et catégories sociales.

Et c’est bien ce qui est arrivé avec les Meyer qui, installés dans une maison sise dans les remparts et au pied du clocher ont façonné, plus de dix ans durant, une des plus belles demeures du village. L’amitié qui s’est développée entre eux et nous qui nous sommes fréquentés et qui sommes ici rassemblés ce soir s’est nourri, s’est s’alimentée depuis 30 ans à de très solides racines.

On pourrait dire d’abord que nous avons le même goût, ce qui n’est pas un détail car le goût est le sens le plus sensuel, le plus délicat, le plus ancré au cœur de nous-mêmes. Et pourtant bien loin de faire preuve d’intolérance, de mépriser le goût des autres, Gabrielle, la Malherin, la peintre, n’a pas craint d’aller bénévolement nous donner à nous, au cercle de l’avenir, des leçons d’histoire de l’art et de peinture.

Et il en est de même de celui dont nous célébrons aussi le trentième anniversaire de sa présence ici. Je ne connais pas au village d’homme plus sociable que Jobst, lui qui a fréquenté fraternellement, depuis longtemps, toute la population sans s’inquiéter de savoir si les villageois rencontrés faisaient partie de la France d’en haut ou de la France d’en bas. Si cela était en notre pouvoir nous les ferions, l’un et l’autre, citoyens d’honneur de notre République.

Car c’est aussi dans ce domaine, dans le domaine politique, que nous avons partagé bien des sentiments communs. Disons le sans tergiverser : au moment où l’Europe submergée par la vague des national-populismes est en train de se fracasser sur la question des migrations, nous sommes restés, nous enfants de la guerre, de bons européens et nous entendons bien continuer à résister et à défendre nos convictions, l’honneur et les principes de  notre Europe.

Les clochers de Provence couronnés d’une belle armature de ferronnerie ne donnent guère de prise au Mistral ; c’est ainsi qu’ils continuent de résister au Maître vent, au Mestre, le mot provençal qui a donné son nom au vent extrême, au Mistral.

Et nous savons bien aussi que bientôt un vent plus terrible encore nous aura balayé, tous autant que nous sommes et jusqu’au dernier.

Mais c’est pourquoi nous entendons bien aussi,  et jusqu’au bout, résister,  et c’est d’abord ce que signifie notre  rassemblement ici  au relais Notre-Dame où vous nous avez, si généreusement, conviés.

Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve, disait Hölderlin, Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch. Et c’est bien toujours en effet sur fond de drame et de tragédie tant familiaux  que collectifs qui nous ressentons le besoin de nous  rassembler. Et ce soir nous faisons corps, nous faisons société,  nous sommes liés, plus que jamais, d’amitié.  Cette amitié qui nous relie, qui nous attache à vous, Allemands de cette Provence que vous aimez tant, elle est indéfectible.

Novembre 2018

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