Hiersein ist herrlich

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Jubile(r) à Quinson

 

 

JUBILE(R) A QUINSON

Être ici est merveille (Rilke)

Je voudrais seulement poser quelques questions naïves et toutes simples. On pourrait les formuler ainsi : c’est quoi commémorer, fêter ou célébrer ? Et pourquoi fête-t-on, commémore-t-on un anniversaire ou célèbre-t-on un événement ? Mais aussi en quoi, l’arrivée, il y a cinquante ans, de ce vol d’envergure de « Parisiens » ou d’« estrangers » sur ce petit nid de hauts-provençaux qu’est le village de Quinson est-il un événement qu’il y a lieu en effet de célébrer, de souligner, de marquer comme un authentique jubilé par un rituel symbolique ou une cérémonie ?

Un événement n’est pas seulement ce qui arrive dans le temps, il est ce qui rompt son cours et nous libère pour l’inhabituel. Aussi on baptise du nom d’événement non pas n’importe quel fait mais les faits importants et significatifs, ceux qui apportent quelque chose de nouveau non, sans doute, pour tout le monde mais pour ceux qui vivent dans l’horizon déterminé d’un certain contexte. C’est surtout dans « l’après-coup » que ce qui est arrivé peut apparaître comme un événement et soixante-dix ans après la rencontre de Bertrand Bottet et de John Hall, cinquante ans après l’installation des « Parisiens » place de l’église et les réactions en chaîne que cela a pu provoquer, on peut dire qu’il y a eu, pour nous événement.

Mais que fête-t-on dans une fête sinon justement l’existence improbable d’un événement qui a eu lieu, qui est arrivé et qui apparaît rétrospectivement comme une grâce, comme une chance, comme une faveur gratuite imprévisible et imméritée ? Disons le d’un mot : fêter c’est toujours fêter la contingence de l’existence, quelle qu’elle soit. Contingere c’est arriver par hasard ou par accident. Je suis, j’existe mais je ne suis pas un être nécessaire, je n’ai pas de raison d’être, j’aurais pu aussi bien ne pas être et c’est le miracle ou la merveille de ma naissance ou de ma venue au monde que l’on fête le jour de mon anniversaire. Eh bien il en va de même pour nous qui sommes ici rassemblés : nous fêtons ou célébrons un événement qui a fait date et nous le célébrons avec d’autant plus de force qu’il aurait pu ne pas arriver. D’où l’exergue de cette intervention emprunté à un poème de Rilke : Être ici est merveille, être ici le fait d'"y être", est splendeur. Le tracé de la lette "y" le montre. Y, venu de l'ibi (là) et de l'hic latin (ici) a, non seulement,  graphiquement, le tracé du sexe féminin, de l'origine matricielle du monde , il atteste de l'intrication de l'être et du lieu, il montre l'immédiateté spatiale de l'être-là, du Dasein, mais aussi la croisée des chemins, le moment de l'ouverture et de la naissance, de l'hésitation et du choix qui s'ouvrent à chcaque fois, pour chacun ici et maintenant à la dimension d'un monde. Le fait d’être ici est en effet contingent, fortuit, inattendu et cela donne à l’existence son éclat, cela suscite l’émerveillement et c’est ce que le poète, justement, célèbre, lui qui, dit Rilke, est né pour célébrer.

Ne croyez pas que ces considérations soient trop sérieuses ou trop générales et qu’elles nous éloignent de notre sujet, elles le visent au contraire en plein cœur. Ce qui est arrivé et que nous célébrons ici et maintenant, cela est advenu « par hasard », comme on dit, et l’on invoque le hasard quand une petite différence dans la cause détermine, au final, un effet considérable et imprévisible. Un simple battement d’aile de papillon détermine un ouragan à l’autre bout du monde nous apprend la théorie du chaos. On pourrait s’amuser ainsi à dénombrer tous les battements d’aile de papillon ou tous les jeux inattendus d’improbables rencontres qui, par un engrenage subtil et un enchaînement irréversible, ont provoqué un événement de grande magnitude, un « ouragan » sur le village ! Car n’est-ce pas un vol de gerfauts qui s’est abattu sur un nid de coucous ? N’ont-ils pas été souvent pris de folie ces beaux faucons venus du Nord ? S’il nous est permis de rire ainsi de nous-mêmes, cela s’appelle l’humour, il faut reconnaître aussi que l’établissement de cette petite colonie a constitué ressource et vivier pour le village qui y a puisé historiens et conseillers municipaux et s’est trouvé comme réveillé, rajeuni, égayé. « Chaos » désigne d’ailleurs simplement pour les physiciens l’imprévisibilité à long terme d’un phénomène. Il est impossible de le prévoir mais on peut, une fois qu’il est advenu, en suivre l’enchaînement et remonter à la source.

N’hésitons pas à reprendre l’exemple topique et très éclairant d’un roman célèbre qui évoque, le 8 Octobre 1908, la minute où s’est jouée non seulement le cours de la vie d’un homme mais le destin du monde tout entier : si le triste sire que l’on sait, avait été reçu et non recalé à l’école des Beaux Arts de Vienne, alors l’humanité n’aurait pas perdu 60 millions d’âmes en 5 ans de guerre. Mais dans une telle éventualité, pour nous en tenir à ce qui nous concerne, Bertrand Bottet n’aurait plus eu non plus besoin de venir se réfugier à Quinson pour fuir le STO. Car c’est lui qui a fait découvrir à John ce village comme c’est sa fille Armelle rencontrée par hasard à Bamako qui nous y a conduit, ma femme, nos enfants et moi. Nous n’appartenons pas en effet au premier cercle, à celui qui, dans notre divine ou humaine comédie, a été exempté du péché mais, seulement à un deuxième cercle bien plus modeste mais qui a pu provoquer, avec le premier, de nombreuses et joyeuses interférences. C’est donc bien Bernard Bottet qui est finalement à l’origine de cette longue histoire d’amour qui a fini par donner au village sa physionomie et son mode de socialité si typique et si particulière. Il n’est que de voir les enfants passer en riant de maison et maison : comme des oiseaux ou des papillons venus du monde entier c’est toute une communauté bigarrée qui a appris ici à vivre ensemble. Mais on pourrait aussi mettre toute cette histoire sous le signe de la musique et de l’amour et parler du jazz qui a été le trait d’union entre Bertrand et John. La dimension du nez de Cléopâtre doit peut-être aussi être pris en compte ! Sans ces détails infimes, sans ces nuances minuscules le fait d’être ainsi assis ensemble en cette place aujourd’hui n’aurait pas eu lieu !

Etre ici est merveille, to be here is glorious, dit la traduction anglaise, et on ne célèbre jamais tant la gloire d’être ici que lorsque l’on reconnaît qu’elle aurait pu ne pas être. Nous permettrons-nous de dire, pour aller encore plus loin au cœur de cet événement que célébrer cet anniversaire a quelque chose de profondément épicurien ? Chacun sait qu’être épicurien consiste à rechercher le plaisir et à jouir du présent. Mais Epicure était d’abord ce philosophe atomiste qui a imaginé qu’au commencement, il y a eu dans la chute des atomes dans le vide, une déclinaison, un déraillement, un accident aléatoire, une légère déviation, un choc qui a décidé de la naissance du monde et de notre destin à nous tous, l’homme n’étant lui-même qu’un accident dans un monde d’accidents. La loterie génétique nous donne une bonne image de ces phénomènes aléatoires auxquels nous sommes si fragilement accroché. Un seul spermatozoïde sur des millions d’autres a fécondé l’ovule pour me donner naissance. Nous savons aussi qu’il y a trois milliards d’années, un jour, une comète qui tournait et retournait autour de la terre, l’a percuté, l’a fécondé et a rendu la vie possible. Voilà pourquoi il nous appartient en propre de jouir et de nous réjouir de cette vie, de ce présent improbable comme d’une grâce imméritée d’autant plus que la vie est fragile et que nous aurons toujours à vivre au milieu des chocs, des avalanches et des chutes qui nous emporterons avec elles...

Mais s’il y a le hasard de multiples rencontres à l’origine de notre installation maintenant qu’elle a été, maintenant qu’elle a eu lieu, on ne pourra jamais faire qu’elle n’ait pas été, elle demeurera à jamais, elle est inscrite pour l’éternité dans la mémoire et dans l’archive, et c’est sa gloire que nous célébrons. Cette fête qui marque un intervalle de cinquante ans est en effet ce qu’on appelle un jubilé, et un jubilé a des vertus régénératrices : c’est l’anniversaire joyeux et jubilatoire d’un événement d’importance dans la mesure où il n’appartient pas seulement au passé : ses effets en effet se sont prolongés et se prolongeront sans doute encore longtemps dans le temps.

Sur cet intervalle de cinquante ans je voudrais pourtant revenir car ce n’est pas sans une certaine nostalgie que l’on se retourne vers un passé d’un demi siècle. Nous sommes passablement envieillis comme aurait dit Montaigne et les anciens du village qui nous ont accueillis avec tant d’étonnement et de bienveillance, ces hommes et ces femmes en pays qui avaient chair et couleur ne sont plus. Les rares qui restent ne sont que des survivants et ils sont devenus minoritaires dans leur propre village, perdus dans la masse des retraités venus finir leurs jours au soleil, dans la masse des plus fragiles, des plus démunis, des bénéficiaires de minimas sociaux fuyant la ville devenue trop chère. En été, ils sont noyés dans la vague, dans la déferlante d’un tourisme de masse bruyant et dévastateur. « Nous avons connu un peuple et nous le reverrons jamais » disait Péguy et en effet, avec l’installation des lotissements, des campings, des mobil homes… s’est mis en place un univers bariolé, composite, dispersé et dépourvu d’unité, un monde sans racine, sans souvenir, sans préjugés, sans routine, sans idée commune, sans caractère national. Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui d’être de « Quinson » ? Ce qu’on a appelé la déglingue a remplacé, ici aussi, la pauvreté d’hier. La déglingue c’est le résultat de la désintégration des normes collectives, c’est l’absence de travail combinée avec la dislocation de la famille et des liens d’appartenance et de solidarité.

A l’ancienne communauté villageoise rude mais solidaire a donc succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, univers mentaux, coexistent sans liens dans un même espace dépourvu d’avenir commun. Et cela a profondément changé les relations entre « eux » et « nous », entre gens des villes et gens des champs, entre la France mondialisée des métropoles toujours plus chère, plus connectée et plus gentrifiée et la France « périphérique », la France délaissée et aphone des plus petits, France travaillée depuis plus de vingt ans par un vote de protestation contre les « élites » et contre le « système ». Les écarts de toute part se sont creusés, fracture sociale et fracture générationnelle. La rupture des liens sociaux et familiaux a fait que les gens se haïssent moins qu’ils ne s’ignorent vivant de plus en plus dans l’entre-soi des gens du même monde. Les médiateurs, les bénévoles responsables d’associations ont quelques fois bien du mal à recoller les morceaux et à jeter des ponts dans un village qui reste quand même, majoritairement, républicain.

Faudrait-il alors regretter le « bon vieux temps » où une sympathique bande de copains roulait ensemble en moto dans le pays, faudrait-il regretter l’entraide et la solidarité qui caractérisait ce « village de caractère » ? Mais en cinquante ans si le temps, comme on dit, a passé, a détruit, a nivelé, il est aussi, dans son œuvre d’émergence, ce qui survient, ce qui arrive, ce qui fait mûrir. Comment alors désespérer de l’avenir même si l’avenir, comme le cheminement des nuages à la merci de l’effet papillon, demeure plus que jamais imprédictible ?

Toute agglomération humaine est un luxe toujours riche en effets de possibilité m’écrivait, il n’y a pas si longtemps, Paul Aïm. Cette « agglomération » de plus en plus constituée par la rencontre de populations hétérogènes devient cosmopolite. Comment douter qu’elle ne soit aussi une richesse et un luxe et que finisse par se créer ici un nouveau sentiment d’appartenance ? De nouvelles formes de consensus nous permettront bien un jour de nous inscrire dans un monde commun, monde commun sans lequel chacun d’entre nous n’a que peu de chance d’exister. C’est alors qu’avec une donne entièrement inédite nous pourrons dire à nouveau, un demi siècle après : Hiersein ist herrlich. To be here is glorious!

JUBILE(R) A QUINSON

Être ici est merveille (Rilke)

Je voudrais seulement poser quelques questions naïves et toutes simples. On pourrait les formuler ainsi  : c’est quoi commémorer, fêter ou célébrer ? Et pourquoi fête-t-on, commémore-t-on un anniversaire ou célèbre-t-on un événement ? Mais aussi en quoi, l’arrivée, il y a cinquante ans, de ce vol d’envergure de  « parisiens » ou d’ « estrangers » sur ce petit nid de hauts-provençaux qu’est le village de Quinson est-il un événement qu’il y a lieu en effet de célébrer, de souligner, de marquer comme un authentique jubilé par un rituel symbolique, par une cérémonie ?

Un événement n’est pas seulement ce qui arrive dans le temps (evenire), il est ce qui rompt son cours et nous libère pour l’inhabituel.  Aussi on baptise du nom d’événement non pas n’importe quel fait mais les faits importants et significatifs, ceux qui apportent quelque chose de nouveau non, sans doute, pour tout le monde mais pour ceux qui vivent  dans l’horizon déterminé d’un certain contexte. C’est surtout dans « l’après-coup » que ce qui est arrivé peut apparaître comme un événement et soixante-dix ans après la rencontre  de Bertrand Bottet et de John Hall, cinquante ans après  l’installation des « parisiens » place de l’église et les réactions en chaîne que cela a pu provoquer, on peut dire qu’il y a eu, pour nous événement.

Mais que fête t-on dans une fête sinon justement l’existence improbable d’un événement qui a eu lieu, qui est arrivé et qui apparaît rétrospectivement comme une grâce, comme une chance, comme une faveur gratuite imprévisible et imméritée ? Disons le d’un mot : fêter c’est toujours fêter la contingence de l’existence, quelle qu’elle soit. Contingere c’est arriver par hasard ou par accident. Je suis, j’existe mais je ne suis pas un être nécessaire, je n’ai pas de raison d’être, j’aurais pu aussi bien ne pas être et c’est le miracle ou la merveille de ma naissance ou de ma venue au monde que l’on fête le jour de mon anniversaire. Eh bien il en va de même pour  nous qui sommes ici rassemblés : nous fêtons ou célébrons un événement qui a fait date et nous le célébrons avec d’autant plus de force qu’il aurait pu ne pas arriver. D’où l’exergue de cette intervention emprunté à un poème de Rilke : Être ici est merveille, être ici est splendeur. Le fait d’être ici est en effet contingent, fortuit, inattendu et cela donne à l’existence son éclat, cela suscite l’émerveillement et c’est ce que le poète, justement, célèbre, lui qui, dit Rilke, est né pour célébrer.

Ne croyez pas que ces considérations soient trop sérieuses ou trop générales et qu’elles nous éloignent de notre sujet, elles le visent au contraire en plein cœur. Ce qui est arrivé et que nous célébrons ici et maintenant, cela est advenu « par hasard », comme on dit, et l’on invoque le hasard quand une petite différence dans la cause détermine, au final, un effet considérable et imprévisible. Un simple battement d’aile de papillon  détermine un ouragan à l’autre bout du monde nous apprend la théorie du chaos. On pourrait s’amuser ainsi à  dénombrer tous les battements d’aile de papillon ou tous les jeux inattendus d’improbables rencontres qui, par un engrenage subtil et un enchaînement irréversible, ont provoqué un événement de grande magnitude, un « ouragan » sur le village ! Car n’est-ce pas un vol de gerfauts qui s’est abattu sur un nid de coucous ? N’ont-ils pas été souvent pris de folie ces beaux faucons venus du Nord ?  S’il nous est permis de rire ainsi de nous-mêmes, il faut reconnaître aussi que l’établissement de cette petite colonie a constitué ressource et vivier pour le village qui y a puisé historiens et conseillers municipaux et s’est trouvé comme réveillé, rajeuni, égayé. « Chaos » désigne d’ailleurs simplement pour les physiciens  l’imprévisibilité à long terme d’un phénomène. Il est impossible de le prévoir mais on peut, une fois qu’il est advenu, en suivre l’enchaînement et remonter à la source.

N’hésitons pas à reprendre l’exemple topique et très éclairant d’un roman célèbre qui évoque, le 8 Octobre 1908, la minute où s’est jouée non seulement le cours de la vie d’un homme mais le destin du monde tout entier : si Hitler avait été reçu et non recalé à l’école des Beaux Arts de Vienne, alors l’humanité n’aurait pas perdu 60 millions d’âmes en 5 ans de guerre.  Mais dans une telle éventualité, pour nous en tenir à ce qui nous concerne, Bertrand Bottet n’aurait plus eu non plus besoin de venir se réfugier à Quinson pour fuir le STO. Car c’est lui qui a fait découvrir à John ce village comme c’est sa fille Armelle rencontrée par hasard à Bamako qui nous y a conduit, ma femme, nos enfants et moi. Nous n’appartenons pas en effet au premier cercle, à celui qui, dans notre divine ou humaine comédie, a été exempté du péché mais, seulement à un deuxième cercle bien plus modeste mais qui a pu provoquer, avec le premier, de nombreuses et joyeuses interférences. C’est donc bien Bernard Bottet qui est finalement à l’origine de cette longue histoire d’amour qui a fini par donner au village sa physionomie et son mode de socialité si typique et si particulière. Il n’est que de voir les enfants passer en riant de maison et maison : comme des oiseaux ou des papillons venus du monde entier c’est toute une communauté bigarrée qui a appris ici à vivre ensemble. Mais on pourrait aussi mettre toute cette histoire sous le signe de la musique et de l’amour et parler du jazz qui a été le trait d’union entre Bertrand et John.  La dimension du nez de Cléopâtre doit peut-être aussi être pris en compte !  Sans ces détails infimes, sans ces nuances minuscules le fait d’être ainsi assis ensemble en cette place aujourd’hui n’aurait pas eu lieu !

Nous permettrons-nous de dire, pour aller encore plus loin au cœur de cet événement que célébrer cet anniversaire a quelque chose de profondément épicurien ?  Epicure, trois siècles avant notre ère, était d’abord un philosophe atomiste méditant sur la contingence du réel. Au commencement, disait-il,  il y a eu dans la chute des atomes dans le vide, une déclinaison, une  exception, un décalage, un déraillement, un accident, une aberrance infinitésimale, une légère déviation,  un choc qui a décidé de la naissance du monde et de notre destin à nous tous, l’homme n’étant lui-même qu’un accident dans un monde d’accidents. La loterie génétique est la sauvegarde de l’aléatoire et nous savons qu’il y a trois milliards d’années  une comète a fécondé la terre et a rendu la vie possible. Voilà pourquoi, face à tant de destins improbables, il nous appartient en propre de jouir et de nous réjouir d’autant plus de ce présent miraculeux comme d’une grâce imméritée (l’événement à l’état pur) quitte à attendre aussi quelques catastrophes car nous aurons toujours à vivre au milieu des chocs, des chutes, des avalanches, des cataractes,  le monde lui-même pouvant, à chaque instant, sauter.

Mais s’il y a le hasard de multiples rencontres à l’origine de notre installation maintenant qu’elle a été, maintenant qu’elle a eu lieu, elle constitue une vérité absolue : on ne pourra jamais faire qu’elle n’ait pas été, elle demeurera à jamais, elle est inscrite dans la mémoire et dans l’archive, pour l’éternité. Cette fête qui marque un intervalle de cinquante ans est ainsi un véritable jubilé aux vertus régénératrices : c’est l’anniversaire joyeux et jubilatoire d'un événement d’importance puisque ses effets se sont prolongés et se prolongeront sans doute dans le temps.

Sur cet intervalle de cinquante ans je voudrais pourtant  revenir car ce n’est pas sans une certaine nostalgie que l’on se retourne vers un passé d’un demi siècle. Nous sommes passablement envieillis comme aurait dit Montaigne et les anciens du village qui nous ont accueillis avec tant d’étonnement et de bienveillance, ces  hommes et ces femmes en pays qui avaient chair et couleur ne sont plus. Les rares qui restent ne sont que des survivants et ils sont devenus minoritaires dans leur propre village, perdus dans la masse des retraités venus finir leurs jours au soleil, dans la masse des plus fragiles, des plus démunis,  des bénéficiaires de minimas sociaux fuyant la ville devenue trop chère.  En été, ils sont noyés dans la vague, dans la déferlante d’un tourisme de masse bruyant et dévastateur. « Nous avons connu un peuple et nous le reverrons jamais » disait Péguy et en effet, avec l’installation des lotissements, des campings, des mobil homes… s’est mis en place un univers bariolé, composite, dispersé et dépourvu d’unité, un monde sans racine, sans souvenir, sans préjugés, sans routine, sans idée commune, sans caractère national.  Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui d’être de « Quinson » ? Le « peuple » d’hier, sans doute,  était pauvre mais la pauvreté,  n’était pas synonyme de malheur et encore moins de déstructuration sociale et identitaire. Mais aujourd’hui la déglingue a remplacé la pauvreté. La déglingue c’est le résultat de la désintégration des normes collectives, c’est l’absence de travail combinée avec la dislocation de la famille et des liens d’appartenance et de solidarité.

A l’ancienne communauté villageoise rude mais solidaire a donc succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, univers mentaux, coexistent sans liens dans un même espace dépourvu d’avenir commun. Et cela a profondément changé les relations entre « eux » et « nous », entre gens des villes et gens des champs, entre la France mondialisée des métropoles toujours plus chère, plus connectée, plus dynamique et plus gentrifiée et la France « périphérique », la France délaissée et aphone des tout petits, France travaillée depuis plus de vingt ans par un vote de protestation contre les « élites » et contre le « système ». Les écarts de toute part se sont creusés, fracture sociale et  fracture générationnelle : l’éducation des enfants shootés à l’informatique, branchés sur leurs consoles de jeu ou sur les réseaux sociaux est devenue problématique. La rupture des liens sociaux et familiaux a fait que les gens se haïssent moins qu’ils ne s’ignorent vivant de plus en plus dans l’entre-soi des gens du même monde. Les médiateurs, les bénévoles responsables d’associations ont bien du mal à recoller les morceaux, à jeter des ponts et nous ne savons pas toujours dissimuler notre mépris –faut-il dire « de classe » ? chaque fois que nous stigmatisons les catégories populaires pour leur mauvais goût et leur racisme supposé.

Faudrait-il alors regretter le « bon vieux temps » où une sympathique bande de copain roulait ensemble en moto dans le pays, ou l’entraide et la solidarité qui aurait caractérisé ce « village de tradition » ? Mais en cinquante ans si le temps sans doute a passé, dans son œuvre d’émergence, il ne passe moins qu’il ne survient aussi, qu’il ne fulgure, qu’il n’arrive même si l’avenir, ressemblant plus que jamais au cheminement des nuages (on connaît l’effet papillon), demeure plus que jamais imprédictible.

Toute agglomération humaine est un luxe toujours riche en effets de possibilité m’écrivait, il n’y a pas si longtemps, le grand ami Paul Aïm. Comment douter de la créativité sociale de cette « agglomération » qui devient cosmopolite, comment douter que la rencontre de populations hétérogènes et que la marche joyeusement dispersée et erratique de la population de ce village ne finisse pas par créer un nouveau sentiment d’appartenance ? Ces nouvelles formes de consensus nous permettront bien un jour de nous inscrire dans un monde commun, monde commun sans lequel chacun d’entre nous n’a que peu de chance d’exister. C’est alors qu’avec une donne entièrement inédite nous pourrons dire à nouveau, un demi siècle après : Hiersein ist herrlich. To be here is glorious !

F. W

 

 

 

Hiersein ist herrlich (Rilke)

Être ici est merveille

To be here is glorious

A la mémoire de Paul Aïm

Je voudrais seulement poser quelques questions naïves et toutes simples. On pourrait les formuler ainsi  : c’est quoi commémorer, fêter ou célébrer ? Et pourquoi fête-t-on, commémore t-on un anniversaire ou célèbre t-on un événement ? Mais aussi en quoi, l’arrivée, il y a cinquante ans, de ce vol d’envergure de  « parisiens » ou d’ « estrangiers » sur ce petit nid de hauts-provençaux qu’est le village de Quinson est-il un événement, un événement qu’il y a lieu en effet de célébrer, de souligner, de marquer comme un authentique jubilé par un rituel symbolique, par une cérémonie ?

Un événement n’est pas seulement ce qui arrive dans le temps (evenire), il est ce qui rompt son cours, ce qui rompt la trame des faits habituels.  Aussi on baptise du nom d’événement non pas n’importe quel fait mais les faits importants et significatifs, ceux qui apportent quelque chose de nouveau ou qui inaugurent et fondent une ère nouvelle non, sans doute, pour tout le monde mais pour ceux qui vivent  dans l’horizon déterminé d’un certain cadre ou d’un certain contexte. C’est surtout dans « l’après-coup » que ce qui est arrivé peut apparaître comme un événement et soixante-dix ans après la rencontre  de Bertrand Bottet et de John Hall, cinquante ans après  l’installation (settelment ) des « parisiens » place de l’église et les réactions en chaîne que, de proche en proche, cela a pu provoquer, on peut dire qu’il y a eu événement, pour nous en tous cas qui, un demi siècle après, pouvons l’apprécier et en prendre la mesure.

Mais que fête t-on dans une fête sinon justement l’existence improbable d’un événement qui a eu lieu, qui est arrivé et qui apparaît rétrospectivement comme une grâce, comme une chance, comme une faveur gratuite imprévisible et imméritée ? Disons le d’un mot : fêter c’est toujours fêter la contingence de l’existence, quelle qu’elle soit. Contingere c’est arrivé par hasard ou par accident, est contingent ce qui pourrait aussi bien ne pas être ou être autrement qu’il n’est. Je suis, j’existe mais je ne suis pas un être nécessaire, je n’ai pas de raison d’être, j’aurais pu aussi bien ne pas être et c’est le miracle ou la merveille de ma naissance ou de ma venue au monde que l’on fête le jour de mon anniversaire. Eh bien il en va de même pour  nous qui sommes ici rassemblés : nous fêtons ou célébrons un événement qui a fait date, qui a eu un impact important sur le village et nous le célébrons avec d’autant plus de force qu’il aurait pu ne pas arriver parce qu’il est fondamentalement contingent. D’où le titre de cette intervention emprunté à un poème de Rilke (7e élégie) : Hiersein ist herrlich. Être ici est merveille, être ici est splendeur, être ici est splendide. Le fait d’être ici est en effet contingent, fortuit, inattendu mais bien loin de donner la nausée, comme certain l’ont abusivement pensé, cela rend au contraire l’existence plus éclatante, cela suscite l’émerveillement et c’est ce que le poète, justement, célèbre, lui qui, dit Rilke, est né pour célébrer[1]. N’est-ce pas en effet toujours le fortuit qui nous révèle l’existence comme l’écrivait Georges Braque ?

Ne croyez pas que ces considérations soient trop générales et qu’elles nous éloignent de notre sujet, elles le visent au contraire, vous allez le voir, en plein cœur. Ce qui est arrivé et que nous célébrons ici et maintenant, cela est advenu « par hasard », comme on dit, et l’on invoque le hasard, disait Henri Poincaré, quand une petite différence dans la cause détermine, au final, un effet considérable et imprévisible. C’est le fondement de la théorie du chaos plus connue sous la forme de l’effet papillon : un simple battement d’aile de papillon  détermine un ouragan à l’autre bout du monde. On pourrait s’amuser ainsi à  dénombrer tous les battements d’aile de papillon ou encore, pour utiliser un autre modèle, tous les jeux inattendus d’improbables rencontres qui, par un engrenage subtil, un enchaînement irréversible, ont provoqué un événement de grande magnitude, un « ouragan » sur le village ! Mais parler d’ « ouragan » ou de « chaos » ne doit pas être pris en mauvaise part. Pour les physiciens le « chaos » désigne simplement l’imprévisibilité à long terme d’un phénomène. S’il est impossible de le prévoir on peut, une fois qu’il est advenu, en suivre l’enchaînement et remonter à la source.

Pour en venir à notre cas, nous permettrons-nous de filer la métaphore aviaire qui nous est  ici si familière, qui est si propice à l’identification et, après ce préambule très sérieux, de rire, de rire un peu de nous mêmes ? N’est-ce pas ce qu’on appelle l’humour ? Pour résumer la situation, je m’amuserais donc à dire, en mobilisant très spontanément de vieilles images littéraires particulièrement préganges :  un vol de gerfauts s’est abattu sur un Cuckoo’s nest  jusqu’à le conquérir[2] et le modifier partiellement. Ces grands faucons venus du Nord reviennent chaque été et il est vrai qu’ils ont rajeuni, réveillé, égayé un vieux village bas-alpin un peu endormi, l’espace de quelques semaines… Plus on est de fous, dit-on,  et plus on rit ! et, pour faire un clin d’œil au film de Milos Forman, nous savons qu’on ne les compte plus, ces fous, et qu’à l’âge de l’antipsychiatrie[3],  nul ne peut s’exempter de ces désordres qui rendent intéressante et quelques fois enchantent l’humaine condition !  « Les hommes sont si nécessairement fous, disait Pascal, que c’est être fou par un autre tour de folie que de ne l’être pas ».  Il reste que certains d’entre nous ont nidifié, sont devenus résidents permanents, pares inter pares, se sont intéressés à l’histoire, au patrimoine du village, se sont présentés aux élections, siègent au conseil municipal… Au fil des années, l’impact de ces nouveaux arrivants sur le village est devenu important mais nous avons qu’à l’origine il est dû à des hasards multiples, à ce qu’on appelle des impondérables, impondérables sur lesquels il nous faut revenir. A chaque fois, il s’en est fallu d’un rien, il s’est est fallu de très peu pour que tout cela n’advienne pas  et que nous ne nous retrouvions pas ici aujourd’hui ! Smoking ? No smoking ? et le cours de l’histoire en est intégralement changé pour évoquer le film en doublet d’Alain Resnais. Mais jusqu’où, dans notre cas, faudrait-il, en amont, remonter ?

N’hésitons pas à reprendre l’exemple topique et très éclairant d’un roman d’Eric Emmanuel Schmitt[4] qui évoque, le 8 Octobre 1908, la minute où s’est jouée non seulement le cours de la vie d’un homme mais le destin du monde tout entier : si Hitler avait été reçu et non recalé à l’école des Beaux Arts de Vienne, alors, vraisemblablement, il n’y aurait pas eu de 2e guerre mondiale et l’humanité n’aurait pas perdu 60 millions d’âmes en 5 ans de guerre.  Mais alors, dans une telle éventualité, pour nous en tenir à ce qui nous concerne, Bertrand Bottet n’aurait plus eu non plus besoin de venir se réfugier à Quinson pour fuir le STO. Car c’est lui qui a fait découvrir à John ce village comme c’est sa fille Armelle rencontrée par hasard à Bamako qui nous y a conduit, ma femme, nos enfants et moi. Nous n’appartenons pas en effet au premier cercle, à celui qui, dans notre divine ou humaine comédie, a été exempté du péché mais, seulement à un deuxième cercle bien plus modeste mais qui a pu provoquer, avec le premier, de nombreuses et joyeuses interférences. C’est donc bien Bernard Bottet qui est finalement à l’origine de cette longue histoire d’amour qui a fini par donner au village sa physionomie et son mode de socialité si typique et si particulière. Il n’est que de voir les enfants passer en riant de maison et maison : comme des oiseaux ou des papillons venus du monde entier c’est toute une communauté bigarrée qui a appris ici à vivre ensemble. Mais on pourrait aussi mettre toute cette histoire sous le signe de la musique et parler du jazz qui a été le trait d’union entre Bertrand et John et l’amour sans doute pourrait être aussi de la partie. Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé avait écrit Pascal. Qu’un détail infime, qu’une nuance minuscule vienne à altérer la beauté d’une créature et voilà qu’être ainsi assis ensemble en cette place aujourd’hui n’aurait pas eu lieu !

Nous permettrons-nous de dire, pour aller encore plus loin au cœur de cet événement que célébrer cet anniversaire a quelque chose de profondément épicurien ?  Epicure, trois siècles avant notre ère, était d’abord un philosophe atomiste méditant sur la contingence du réel. Au commencement, disait-il,  il y a eu dans la chute des atomes dans le vide, ce qu’il appelait un  clinamen, une déclinaison, une  exception, un décalage, un déraillement, un accident, une aberrance infinitésimale, une légère déviation,  un choc qui a décidé de la naissance du monde et de notre destin à nous tous, l’homme n’étant lui-même qu’un accident dans un monde d’accidents.  Voilà pourquoi, face à ce destin improbable, il nous appartient en propre de  jouir et de nous réjouir d’autant plus de ce  présent miraculeux comme d’une grâce imméritée quitte à attendre aussi des catastrophes car nous aurons toujours à vivre au milieu des chocs, des chutes, des avalanches, des cataractes et nous savons que le monde peut, à chaque instant, sauter[5]. La science d’aujourd’hui que se soit la physique des quantas ou l’astrophysique ne fait que confirmer l’intuition d’Epicure : il y a trois milliards d’années, la sonde Rosetta nous l’apprend, c’est une comète qui a fécondé la terre et a qui rendu la vie possible et cet accident, cet événement fortuit, n’avait aucune raison  d’être particulière[6].

Mais s’il y a le hasard de multiples rencontres à l’origine de cette installation, de l’installation de ces trente-deux maisons, on ne peut s’en tenir à cette considération. Car maintenant une telle communauté est née, une telle installation existe et le fait obscur et profondément mystérieux d’avoir été est, elle, une vérité absolue : on ne pourra jamais faire que cette réalité n’ait pas été, elle demeurera à jamais, elle est inscrite dans la mémoire et dans l’archive, pour l’éternité. Cette fête qui marque un intervalle de cinquante ans est aussi un véritable jubilé aux vertus régénératrices : c’est l’anniversaire joyeux et jubilatoire d'un événement d’importance puisque ses effets se sont prolongés et se prolongeront dans le temps. On ne jubilerait pas (dans tous les sens du terme !) s’il y avait rupture, interruption, discontinuité, faille ou solution dans la transmission.

Sur cet intervalle de cinquante ans je voudrais pourtant  revenir car ce n’est pas sans une certaine nostalgie que l’on se retourne vers un passé d’un demi siècle. Nous sommes envieillis comme aurait dit Montaigne et les anciens du village qui nous ont accueillis avec tant d’humour et de bienveillance, ces  hommes et ces femmes en pays qui avaient chair et couleur ne sont plus. Les rares anciens qui restent ne sont que des survivants et ils sont devenus minoritaires dans leur propre village, perdus dans la masse des retraités venus finir leurs jours au soleil, dans la masse des éclopés, des gens cabossés,  des bénéficiaires de minimas sociaux fuyant la ville devenue trop chère.  En été, ils sont noyés dans la vague, dans la déferlante d’un tourisme de masse bruyant et dévastateur[7]. « Nous avons connu un peuple et nous le reverrons jamais » disait Péguy et en effet, avec l’installation des lotissements, des campings, des mobil homes… s’est mis en place un univers bariolé, composite, dispersé et dépourvu d’unité, un monde sans racine, sans souvenir, sans préjugés, sans routine, sans idée commune, sans caractère national.  Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui d’être de Quinson ? Le « peuple » d’hier, sans doute,  était pauvre mais la pauvreté,  n’était pas synonyme de malheur et encore moins de déstructuration sociale et identitaire. Chacun puisait dans la rudesse d’un travail dur et mal rémunéré un sentiment d’estime de soi et la fierté de ne dépendre de personne. Mais aujourd’hui la déglingue a remplacé la pauvreté. La déglingue c’est le résultat de la désintégration des normes collectives, c’est l’absence de travail combinée avec la dislocation de la famille et des liens d’appartenance et de solidarité.

A l’ancienne communauté villageoise rude mais solidaire a donc succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, univers mentaux, coexistent sans liens dans un même espace dépourvu d’avenir commun. Et cela a profondément changé les relations entre « eux » et « nous », entre gens des villes et gens des champs, entre la France mondialisée des métropoles toujours plus chère, plus connectée, plus dynamique, plus gentrifiée et la France « périphérique », la France délaissée et aphone des tout petits, des petits paysans, des petits artisans, petits patrons, France travaillée depuis plus de vingt ans par un vote contestataire de protestation contre les élites et contre le système. Les écarts de toute part se sont creusés, fracture sociale et  fracture générationnelle : le grand glissement de terrain qui a interrompu le fil de la transmission a rendu problématique l’éducation des enfants shootés à l’informatique, branchés sur leurs consoles de jeu ou sur les réseaux sociaux, a ouvert la crise de l’école et, trois générations après, laisse suspendues et incertaines les questions de succession. La rupture des liens sociaux et familiaux nous ont libéré des croyances, des réseaux de dépendance mutuelle qui nous enserraient mais nous ont privés d’un horizon de sens et rendu captifs d’un monde désenchanté. Les gens ne s’y haïssent moins qu’ils ne s’ignorent, ils se mélangent moins que jamais et vivent dans l’entre-soi des gens du même monde. Les médiateurs, les bénévoles responsables d’associations ont bien du mal à recoller les morceaux, à jeter des ponts et les « Parisiens » ne savent pas toujours dissimuler leur mépris de classe chaque fois qu’ils stigmatisent les catégories populaires pour leur mauvais goût et leur racisme supposé. Les vernissages d’exposition en sont, à cet égard, une occasion très révélatrice…

Il n’est pourtant pas question, en cette occurrence, de ressasser un discours convenu de déploration, de regretter le « bon vieux temps » d’une sympathique bande de copain ni l’entraide et la solidarité d’un « village authentique ». En cinquante ans le temps sans doute a passé, mais le temps, dans son œuvre d’émergence, ne passe moins qu’il ne survient, qu’il ne fulgure, qu’il n’arrive même si l’avenir, dépendant d’un très grand nombre de circonstances, ressemblant plus que jamais au cheminement des nuages (on connaît l’effet papillon), demeure plus que jamais imprédictible.

Toute agglomération humaine est un luxe toujours riche en effets de possibilité m’écrivait, il n’y a pas si longtemps, le grand ami, le regretté Paul Aïm. Comment douter de la créativité sociale de cette agglomération qui devient cosmopolite, comment douter que la rencontre de populations hétérogènes et que la marche joyeusement dispersée et erratique de la population de ce village ne finisse pas créer un nouveau sentiment d’appartenance, de nouvelles formes de consensus qui nous permettent de nous inscrire dans un monde commun, monde commun sans lequel chacun d’entre nous n’a que peu de chance d’exister ? C’est alors qu’avec une donne entièrement inédite nous pourrons dire à nouveau, un demi siècle après : Hiersein ist herrlich.

F. W

 

 

[1] Rühmen, das ists ! Ein zum Rühmen Bestellter. Célébrer c’est cela ! Être dont l’office est de célébrer. Sonnets à Orphée, VII.

[2] Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal…  Le poème de Lecomte de l’Isle est intitulé « Les conquérants ».

[3] « Le fait d’être aliéné, d’être endormi, d’être inconscient, d’avoir perdu la tête est la condition de tout être humain normal » écrivait par exemple R.D. Laing.

[4] C’est l’hypothèse d’Eric-Emmanuel Schmitt dans La part de l’autre, la part que le Hitler réel a fui délibérément.

[5] L’histoire est désormais moins tendue vers le jugement dernier ou un progrès indéfini que vers l’autodestruction de l’humanité.

[6] Ne sommes nous pas nous-mêmes accrochés à un hasard fondamental ? Parmi les millions de spermatozoïdes que comporte un seul éjaculat, un seul a fécondé l’œuf pour nous donner naissance !

[7] L’exposition temporaire du Musée de Préhistoire de Quinson porte cet été sur le Néolithique, ici vieux de 8000 ans ; mais n’est-ce pas cette grande parenthèse néolithique qui s’est justement close aujourd’hui avec la fin des terroirs, la fin des paysans, la fin des villages ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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