Etat de grâce

 

 

 

 

 

Etat de grâce

 

 

"L'obsession de la moisson et l'indifférence

à l'histoire sont les deux extrémités de mon arc"

René Char

 

 

N'avez-vous pas vu, dressé au pied du village, en plein milieu d'un terrain de foot-ball cette année particulièrement verdoyant, ce podium bâché de bleu où, dans une lumière intense et transparente, interrompues quelques fois par un Mistral qui soufflait  en raffales, les voix de Jean Gagnepain et de Patrick Tort nous  exhortaient savamment et avec une belle audace iconoclaste, ce samedi 20 juillet, à penser avec Darwin ?

 

Sur le même terrain quelques jeunes  taquinaient  le ballon, au loin les enfants s'amusaient dans le parc, et sur le chemin, bordé par un champ de tournesols dont la splendeur héliotropique restait obstinément tournée vers nous,  allaient et venaient les visiteurs de la première des journées de la préhistoire, journée qui est toujours, chaque année, grâce à l'obligeance et à la disponibilité des intervenants, un moment béni, un moment de grâce.

 

Quel autre village peut se flatter  de réunir ainsi, côte à côte, dans une campagne à la fois ouverte et  cernée de falaises, une multiplicité humaine si éclatée et si éclatante ? N'est-elle pas à l'image de la diversité du monde ? Chacun en ce jour en effet, à son rythme, vaquait à ses occupations ou se livrait à ses hobbies sans se préoccuper des autres et sans gêner le moins du monde ses voisins.

 

Qui dira le bonheur de vivre dans ce village qui est devenu en quelques années, grâce à l'implantation du musée de préhistoire, comme un laboratoire du monde qui  est en train de naître ? Ce village est en effet un petit monde à lui tout seul, un microcosme cosmopolite, un modèle réduit du vaste monde et de sa merveilleuse diversité. Grâce à la médiation de quelques-uns, de nombreux étrangers venus d'Europe mais aussi des Etats-Unis ont en effet acheté des maisons de village et se retrouvent ici à la belle saison et aux périodes de fêtes. Nous n'avons pas manqué ici de saluer l'enrichissement qu'en leur temps, a entraîné, en Provence, l'arrivée des migrations  juives et italiennes.

 

On ne peut manquer en effet d'être surpris par la vitalité et la socialité étonnante de ce village. Elle s'explique, semble-t-il, par tout en faisceau de raisons.

 

-Il jouit d'abord d'une convivialité bien tempérée dans la mesure où il a gardé mesure humaine : ses quatre cents habitants se connaissent à peu près tous.

 

-La proportion entre anciens et nouveaux-venus est par ailleurs parfaitement équilibrée. Le côté provençal typique du village, ses fortifications, sa situation privilégiée au bord du verdon lui ont pourtant évité la patrimonialisation et la muséification qui est trop souvent le lot des  trop jolis villages. Le musée de préhistoire et ses activités attire un tourisme culturel qui donne de la vie au village sans provoquer la dévastation qui a détruit tant d'autres centres touristiques et cette année, grâce aux interventions de Doré l'américaine et d'Isabelle, la française -arrivée de la dernière pluie- l'austère bêton du musée de Sir Norman Foster s'est revetu des couleurs de l'art contemporain qui, chose rarissime, a recueilli  les suffrages de tous les habitants.

 

-Son éloignement relatif de toute ville d'importance l'empêche par ailleurs de devenir un village-dortoire et oblige ses habitants à développer des formules de convivialité autonomes.

 

-Sans doute la moyenne d'âge est assez élevée, les emplois sont rares, les jeunes restés au village ne sont pas très nombreux et sont souvent en situation difficile et les séniors constituent l'écrasante majorité de la population.  Mais ces séniors justement sont en passe de devenir la cheville générationnelle de cette petite société, celle qui assure un rapport vivant entre le passé et le présent sans lequel une communauté humaine entre invévitablement en déshérence. Le plupart d'entre eux en effet sont conseillers municipaux ou présidents d'association. On peut en particulier légitimement se féliciter de l'importance du mouvement associatif qui s'est constitué ici. Dans un pays en voie de vieilissement, dans un monde mis en failite par la cupidité de l'individualisme libéral, notre village a bien su résister en développant un réseau associatif très dense, très vivant et en inventant, comme du temps des pénitents blancs ou des pénitents gris, des modes inédits d'entraides, de solidarité et de vivre ensemble. L'atelier de peinture de l'association L'art des mains est à cet égard un modèle de modestie, d'obligeance, de tolérance réciproque et d'entraide qui peut être donné en exemple.

 

Cette vision du village en son présent vivant, celle que l'on pouvait avoir en ce  beau jour d'été est une "vision", en effet, un spectacle et il est idyiique. Vu de haut comme le voit  nos amis du Meyas, le village, incontestablement, est beau.  Y exister au jour le jour  y est souvent pourtant une toute autre affaire et l'on ne peut indéfiniment faire fit d'une histoire et d'une vie quotidienne qui sont et qui ont été difficiles.   Car il faudrait parler aussi de l'envers du décor, de cette morne moitié ou de ce revers d'ombre qu'on ne peut indéfiniment déniées : des rivalités claniques qui nous empoisonnent, des petites haines cuites et recuites qui nous divisent, de nos quotidennes inciviités (ô la saleté répugante de nos trottoires !), de nos hésitatiions coupables devant l'avenir intercommunal qui nous attend, de la façon dont nous dilapidons  cet extradordinaire capital humain qui nous a été donné en partage... Misère et grandeur, l'un ne va pas sans l'autre et, comme dit l'apôtre,  là où le péché abonde,  la grâce surabonde ! que la grâce surabonde en effet comme cela advient certains jours d'été ! C'est ce qu'on ne peut manquer de souhaiter à ce village qui, dans son marche et son devenir cahotiques a été doté de si considérables atouts.

 

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