Guerre et Paix : Verdun

Gaz 2

 

 

 

VERDUN

 

Si tu veux la paix

Connais la guerre

G. Bouthoul

Sur la place de Verdun actuelle il y avait des maisons à foison jusqu’au jour où, à la suite d’un orage de grêle particulièrement dévastateur, leurs toitures se sont effondrées. On les a alors déblayées et, comme dans la plupart des villes de France, on l’a baptisée du nom de Verdun cette aire désormais vide d’habitations ici cernée d’un chemin de ronde et de tours de guet,. Cette histoire nous rappelle que cet espace nu et désert qui porte un nom emblématique est aussi comme une plaie ouverte, comme une plaie ouverte et sale, comme la marque d’une blessure sanglante qui jamais ne cicatrisera, le souvenir d’un événement qui, à jamais, ravagea nos villages et fit voler en éclats toutes les traditions. C’est en tous cas en ces termes très charnels et très concrets que Jean Giono, dans Le grand troupeau a senti, a ressenti cette guerre :  “ Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur. .. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L'horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque.”

 

Et pourtant, avouons-le, nous qui venons un siècle après, nous qui vivons à l’abri depuis 45, c’est-à-dire depuis 71 ans dans une Europe pacifiée, nous avons le plus souvent oublié Verdun. Et qui plus est, nous avons oublié que la guerre, hélas, est, depuis le néolithique, l’état naturel des sociétés et que, sur le modèle wesphalien (1648),  l’Etat moderne était né de la guerre et n’avait tenu debout (ce que signifie le mot « Etat ») que par la guerre. Bismarck en réalisant l’unité allemande et en gagnant la guerre de 1870 contre la France venait d’en faire encore la démonstration.

 

Le siècle dernier ne l’a pas oublié et il a inauguré par un déluge de feu et un orage d’acier sans précédent ce qui restera, entre toutes les guerres, la  Grande Guerre, la première guerre mondiale qui mit en place tout ce qui a rendu possible les effroyables ténèbres des guerres et des grands massacres qui allaient suivre. Au point culminant de cette guerre atroce, enfer de feu, de fer et de boue, en une seule journée, au début de la bataille de Verdun le 21 février 1916 à 7 heures du matin, deux millions d’obus sont tombés, six par mètre carré, transformant collines verdoyantes et massifs forestiers, en un paysage lunaire, creusant des cratères géants, enterrant vifs ou noyant les soldats quand ils n’avaient pas été carbonisés dans les tranchées par les lance-flammes, dévorés par les rats ou gazés par l’oxychlorure de carbone du gaz moutarde. Cinquante trois millions d’obus auront été tirés à Verdun sur le grand troupeau de soldats broyés par le moloch. En moins de dix mois, quatre cent mille d’entre eux trouveront la mort. Profitant de la suppression de la garnison de Verdun  et du désarmement des forts, l’adversaire entendait « saigner à blanc » par une bataille d’usure l’armée française.  Mais les assauts furieux des armées du Kronprinz (Guillaume de Prusse), le commandant des hussards à tête de mort qui fera bientôt allégeance à Hitler, auront partout été repoussés et brisés par la résistance farouche et le sacrifice consenti des poilus qui, contre toute vraisemblance et d’un façon à la fois inhumaine et surhumaine, auront tenu. La gigantesque digue que forme le soubassement trapu de l’ossuaire de Douaumont nous le rappelle : on ne passe pas.

 

En un temps où les foyers de tensions se multiplient et ne cessent de s'aggraver dans une humanité devenue globalisée et de plus en plus nombreuse (bientôt neuf milliards et demi), en un temps où les risques d’un embrasement général et d’une très grande guerre mondiale sont de plus en plus menaçants, il nous revient plus que jamais de réfléchir sur cette catastrophe majeure qui a mené des peuples entiers à l’abattoir et l’Europe au supplice et au suicide. Les peuples qui oublient trop leur histoire s’exposent généralement à la revivre. Demandons-nous donc pourquoi Verdun est devenu le symbole qui résume à lui seul la Grande Guerre, le lieu de mémoire par excellence, le lieu le plus médaillé de toute la France, pourquoi et à quelles fins on a construit, après guerre, le mythe de Verdun, comment celui-ci s’est pourtant progressivement métamorphosé jusqu’à inverser ses signes : de la guerre, il est devenu symbole de la paix et Helmut Kohl et François Mitterrand ont choisi de sceller l’accord entre les deux pays belligérants, de poser le socle de la réconciliation, de former le noyau dur et irréfragable d’une nouvelle Europe sur le lieu même qui avait vu le plus grand débondement de haine jamais connu entre les nations. Permettons-nous, ici, à Quinson, dans ce village désormais cosmopolite, de refaire modestement et au risque du ridicule, entre le Français et l’Allemand, ce geste symbolique. Demandons-nous aussi pourquoi la mère des batailles a marqué en effet le grand tournant de l’histoire mondiale et quel enseignement nous pouvons encore tirer de ce qui demeure une innommable boucherie, un traumatisme hors norme, le plus monstrueux bombardement de toutes les guerres, le plus effroyable bain de sang de l’histoire.

 

La première raison qui fait de Verdun la capitale de la Grande Guerre et la ville qui résume la France toute entière, c’est que ce vieil oppidum celte dominant un méandre de la Meuse est un lieu stratégique à l’histoire particulièrement chargée. Ville romaine, ville où a été signé le traité de Verdun en 843 qui divisait en trois l’empire carolingien, ville du Saint Empire romain germanique devenue française en 1552, Verdun, la dernière capitale des trois évêchés (après Toul et Metz)  est une place forte, le dernier rempart, le dernier verrou avant Paris. Grâce au dispositif de noria ou de tourniquet mis en place sur la Voie sacrée par le général Pétain, dispositif qui permettait la relève des soldats de première ligne tous les quatre, cinq ou six jours, les trois-quarts des soldats du pays auront participé à la bataille de Verdun qui sera ainsi devenue  emblématique de la mémoire collective et la pièce maitresse de notre récit national. Cinq cent vingt-cinq mille hommes sur quelques dizaines de kilomètres carrés auront pu dire : j’y étais.

 

La deuxième raison qui fait de cette bataille un exemple à méditer est que Verdun c’est la rencontre entre la technique déterminée planétairement et l’entreprise de puissance jamais assouvie de l'homme des temps nouveaux et que cette caractéristique résulte proprement de l’alliance gigantesque et sans précédent de la mort et de l’industrie. La propagande et l’emphase mensongère du récit mémoriel et hagiographique ont idéalisé et exalté les vertus patriotiques, magnifié et sacralisé comme une épopée victorieuse cette bataille de défense du territoire. Mais les poilus ou les Feldgrau allemands nous apparaissent aujourd’hui moins comme des héros partis pour la gloire, partis pour mourir dans l’honneur d’un combat légitime et glorieux, que comme des malheureuses victimes engagées dans un voyage au bout de la nuit, dans un voyage au bout de l’enfer, dans un voyage au bout de la condition humaine où, comme bientôt à Auschwitz et malgré les saintes Thérèse cousues dans la vareuse des soldats et le Te Deum de la victoire, c’est Dieu lui-même qui allait mourir. Il a fallu vingt ans à Céline pour parvenir à dire enfin la peur et le dégoût des horreurs de la guerre de 14 et quelques années aussi à Otto Dix pour dénoncer dans ses eaux fortes hallucinées l’immonde, l’insoutenable carnage. Cette guerre n’était plus du tout une affaire noble et héroïque mais, effectivement, un carnage, la mise en marche inexorable d’une machinerie industrielle qui allait broyer non pas des hommes mais des sortes de revenants boueux,  persécutés et hagards qui, à la fin, ne savaient plus qui tuer et pourquoi il fallait tuer. « L’esprit de chevalerie, écrivait Ernst Jünger, a dit (à Verdun) son dernier adieu ». « Cela a commencé comme ça… », telle est la première phrase du Voyage au bout de la nuit de Céline et effectivement, quatre semaines après l’assassinat de Sarajevo, l’Europe entière, par le jeu des alliances, s’est retrouvée en guerre, sans l’avoir vraiment voulu. « Rappelle toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest… Quelle connerie la guerre ! » chantera Yves Montand sur un poème de Prévert. Quelle connerie en effet que cette guerre de positions, que cette guerre défensive, que cette guerre d’usure, que cette guerre industrielle qui fut la plus longue, la plus coûteuse, la plus dévastatrice mais aussi la plus absurde et la plus futile : elle a eu un résultat militaire nul, le front étant resté pendant quatre ans quasiment immobile. Le village de Fleury devant Douaumont aura ainsi été pris et repris 16 fois avant de devenir, comme d’autres villages, une « commune mort

e », avec un maire mais sans habitant.

 

Jean Jaurès (mais aussi en Allemagne l’admirable Rosa Luxembourg), avec un flair et une lucidité sans égale avait vu monter le péril, dénoncé « l’énervement qui gagne, l’inquiétude qui se propage, les impulsions subites qui naissent de la peur, l’incertitude aiguë, l’anxiété prolongée », annoncé l’effrayante tuerie. Mais il est assassiné trois jours avant la déclaration de guerre, le 31 juillet 1914, par un antisémite et nationaliste notoire. Celui-ci allait monstrueusement être acquitté en 1919 et la veuve de Jaurès condamnée aux dépens… En cette dramatique occasion, toute la face d’ombre de l’homme s’est alors comme révélée et réveillée, toute la face d’ombre de l’homme au double visage : cet homo sapiens, celui qui est doué de sagesse, qui sait et qui sait qu’il sait, cet homo sapiens sapiens selon la terminologie des préhistoriens que nous avons apprise au Musée de Quinson est aussi homo demens, le dément, le forcené à la tête folle, celui, par exemple, qui a pu se déchaîner contre le capitaine Dreyfus, celui qui va se laisser entraîner à vau-l’eau au gré de l’opinion –meute irresponsable- dans la pire des passions : le nationalisme, le nationalisme qui va mettre l’Europe à feu et à sang comme Nietzsche (et non Marx) l’avait craint et annoncé.

Mais ici simplement quelques précisions : alors que le patriotisme c’est l’amour sain que l’on peut avoir pour son pays, le nationalisme c’est au contraire la haine des autres, la haine des « boches », celle que, depuis le désastre de Sedan et la perte de l’Alsace-Lorraine, l’on va attiser et chauffer à blanc en nourrissant le sentiment de revanche comme les Allemands le feront suite aux rigueurs du traité de Versailles. Mais, justement, nous aimons trop notre pays pour être nationaliste, nous aimons trop notre pays pour donner dans la passion rance, étroite, fermée, malodorante, dans la passion nationale, celle qui fait injure à la France et la déshonore. Or aujourd’hui, ouvrons les yeux, c’est pourtant le même péril qui monte, ce sont les mêmes passions qui gonflent, tout ce que la France a pu connaître en 14, nous sommes en train de le vivre et nous savons que cette fois-ci, avec les risques d’explosion qui se multiplient de par le monde, avec les chars, les missiles et les armes atomiques dont nous disposons dans un univers surpeuplé et globalisé, l’horreur qui règnerait aurait des formes beaucoup plus brutales, plus massives et plus rapides.  

Il est vrai que nous sommes sortis, il y a peu, de la guerre froide qui avait mobilisé des passions idéologiques. Mais ces passions étaient des passions froides sans rapport avec ces passions chaudes et potentiellement destructrices que sont les passions nationales, ethniques ou religieuses. Cette guerre avait donné lieu à une forme froide de conflit : communisme contre capitalisme, ce qui explique que malgré quelques conflits locaux, l’URSS se soit effondrée comme un soufflé, sans aucune violence. Mais la crise des réfugiés nous confronte aujourd’hui à une forme probable  de conflit d’une toute autre nature, une forme passionnelle et chaude et l’Europe, avec l’immigration massive inéluctable qui va venir de Syrie, du Maghreb et d’Afrique continentale devra, si elle ne veut pas périr, relever un défi majeur et sans précédent. Déjà, partout en Europe, les têtes brûlées d’une droite extrême exploitent la haine et la peur et, aveuglées par leurs passions nationalistes, font le jeu des terroristes qui rêvent d’Apocalypse, qui rêvent de mettre l’Europe à genoux, de la détruire et de dresser dans une guerre civile sans merci, les Français dits « de souche » contre la fraction des immigrés fragilisés par la crise économique. L’ont-ils oublié ces insensés ? A la nécropole de Douaumont, là où est né l’islam de France qui a pris racine dans les plaines labourées de Verdun, un carré de cinq cent quatre vingt douze tombes rappelle les soixante-dix mille musulmans tombés en ces lieux,  aux côtés des centaines de milliers de victimes françaises et allemandes.

 

Nous tous, Républicains et Européens, nous autres qui sommes fiers de notre société ouverte, laïque et tolérante, disons-le haut et fort, nous sommes prêts à affirmer notre puissance d’exister sans le faire contre d’autres nations, nous sommes prêts à défendre sans trembler la liberté, l’égalité et la fraternité, les principes, les divises ou comme on dit les valeurs de la République, valeurs qui ont rendu valeureux nos pères et qu’un siècle après, les hussards de la République continuent de nous transmettre.  Sous une autre forme, en d’autres temps et en d’autres lieux, nous sommes ainsi prêts à tenir à tout prix, à réaliser, comme à Verdun,  l’union sacrée et à obtenir la victoire, la victoire défensive, la seule qui ait grandeur et légitimité.

 

 

 

 

 

 

 

 

Dix

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