Poéthique de rêne Char

Phaeton

Phaeton. Gustave Moreau

 

POETHIQUE DE RENÉ CHAR

 

Les grands ne se perpétuent que par les grands. On l’oublie. Seule la mesure est blessée.

Les dentelles de Montmirail.

 

Ce mot valise ou cette « crase » (poésie + éthique) que nous reprenons est sans doute la meilleure façon d’entrer dans la poésie de Char qui demeure malgré l’insupportable pose de Poète qu’il prit malheureusement assez tôt (après Les  Feuillets d’hypnos) un des quatre géants, un des quatre poètes majeurs du vingtième siècle (au côté d’Henri Michaux, de Francis Ponge et de Saint John Perse).

 

Choisir et présenter René Char revient d’abord pour moi à défendre une certaine idée de la poésie.  « La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague, écrivait Paul Valéry, que ce vague même de leur idée est pour eux la définition même de la poésie ». Sans vouloir trop gloser sur cette phrase disons en quel sens on peut en effet entendre ce « vague » :

Le « vague », c’est d’abord le flou, l’imprécis, le nébuleux, le fumeux, le nuageux, le sentimental, le mièvre auquel nous identifions souvent le poétique. Contre ce qui est quand même un préjugé il n’est pas difficile de rappeler que, quelle qu’en soit sa forme, la poésie est la plus contrainte, la plus précise, la plus rigoureuse, la plus calculéef des formes du langage. « L’art nait de contraintes, vit de tension et meurt de liberté » disait Gide, « l’art c’est le hasard vaincu mot par mot », écrivait aussi Mallarmé et nous aurons a tenter d’éclairer ce  paradoxe : la ferme alliance de la force et de la vulnérabilité, de l’inflexible rigueur et de l’aventure car le poème qui toujours célèbre l’aventure d’être en vie (Ponge) est essentiellement aussi élan d’enthousiasme et de liberté, amour de l’imprévisible et du « hasard d’auréole[1] ».

Le vers c’est le versus, le sillon, la rangée, la ligne, la suite de mots rythmés qui comporte quantité, accentuation, nombre déterminé de syllabes, et versus vient de  vertere tourner : arriver au bout du sillon on tourne et on retourne comme en un tour de danse marqué par une rime  finale qui répercutera l’écho ou comme le retournement de la charrue à la limite ou au bout du champ. Le vers poétique se distingue bien  en ce  sens de la prose qui est de même étymologie mais qui  ne connaît pas cette coupe, cette suspension, cette syncope et ce retournement. Comme son nom l’indique (proversus, prosus) la prosa oratio, le discours en droite ligne demeure toujours tournée vers l’avant, va toujours droit et devant comme s’il pouvait y avoir du sens sans cette mort, cette interruption, fragmentation, sans cette tension du verbe vers sa propre puissance qui le rythme, le fait battre, respirer de telle sorte qu’à moins d’être fuyant et bavard, il y a nécessairement du vers dans toute prose. La poésie n’a pas besoin d’être mise en musique accompagnée de lyre ou de guitare, elle est originairement (De la musique avant toute chose, préférez la rime à la raison !) chant et chanson car c’est la plus entée des formes du langage, la plus ancrée dans les rythmes et les pulsions du corps, la plus soumise à la cadence binaire de la respiration, à l’alternance vitale de l’inspiration et de l’expiration. L’aller et le retour, l’entrée et la sortie, le renouvellement et l’épuisement de l’air ne constituent-t-ils pas le rythme fondamental de la vie qui laisse toujours entendre la syncope et la mort comme sa ressource la plus tendue, la plus vorace, la plus fondamentale ? Et comment cela ne porterait-il pas à  conséquence ? Entre le dedans et le dehors il n’y a pas de frontière puisque le dedans se renouvelle par le dehors, de sorte que la poésie même la plus lyrique ne se réduira jamais au seul chant d’une âme, à la seule exhibition du moi… Ecrire le cri, cri de joie et cri de souffrance, telle est sans tout le projet de la poésie saisie à la racine vivante, à la racine d’angoisse de l’âme. L’homme de Lascaux, l’homme-oiseau mort de la scène tauromachique du puits, l’homme reclus et recouché, l’homme au dur membre débourbé de la mort » n’est pas celui qui, le cerveau plein à craquer de machines, court après la dernière invention technique,  l’homme de l’espace (412) ou l’homme « augmenté » de la Sillicon-Valley qui, tourné vers l’avant, marche d’un pas de somnambule vers les mines meurtrières (2005) et baptise du nom très prosaïque du pro-grès sa fuite sans fin en avant. L’âge du renne, c’était au contraire l’âge du souffle (352) et d’une pulsation tragique : depuis toujours le bouvier des morts y frappait du bâton.

2 Mais qui dit « vague » désigne aussi la poésie comme une superstructure superfétatoire qui vient toujours un peu « par dessus le marché », comme le domaine nébuleux du gratuit,  de l’arbitraire, du superflu, de l’illusoire où l’on divague à volonté, où l’on s’écarte, s’évade et s’exile du réel quotidien.  Face à un tel déni de réalité on imagine Char se récrier avec la colère d’un boxeur : « La réalité sans l’énergie disloquante du la poésie, qu’est-ce ? ». Pas de poésie, pas de réel et sa poésie rugueuse, raréfiée et durcie au feu comme on le fait d’un couteau, tranche, casse, pulvérise, fait éclater et voler en éclat le langage à tout dire et les discours établis trop souvent aveugles et stériles  par lesquels nous nous protégeons de la réalité. « L’homme est un étranger pour l’aurore », comment alors l’étonner, le frapper d’ouverture, le faire sortir du familier où il végète et s’étiole ? « Avec mes poings trop bleus,  étonnez un enfant/Disposez sur ses joues ma lampe et mes épis ».

« La vraie poésie ne se réduit  jamais à n’être qu’une plus haute mélodie de la langue courante. C’est bien plutôt tout au contraire le parler courant qui est un poème oublié et dès lors livré aux ahus de l’usage, poème d’où à peine un appel nous parvient encore » écrivait Heidegger. Le langage courant, le langage instrumental voué à l’universel reportage, à l’échange des informations,  est donc bien un langage déchu, dérivé et second par rapport au langage essentiel, au langage poétique, celui qui baptise, convoque, évoque, invoque les choses, en un mot qui les fait comparaitre et les « appelle » : qui les fait venir, qui les manifeste, les révèle ou les dévoile en vérité. N’est-ce pas, venu par exemple, du plus profond de l’Ancien Testament, à cette vocation proprement divine et poétique que l’homme a été appelé ? « Tu dis et les cieux parurent / et tous les astres coururent… » (Racine). Au commencement était la fable (Valéry), la parole[2] ou le muthos, le dire (phanaï) qui est le cœur de l’apparition (phaïnesthaï).

3 On répondra que la poésie si elle défend l’honneur du réel est d’abord tout entière au pouvoir du rêve et de l’imagination. Mais justement le rêve ou la rèverie ne se confondent pas avec le vague et l’éthéré, le rêve est « ce qui pèse en l’homme » (Bernanos), ce qui s’enracine dans un inconscient immémorial et sans âge, ce à travers quoi le réel s’énonce (« quand un rêveur parle, qui parle, lui ou le monde ?demandait Bachelard). Voilà ce que révèle avec grandeur ce passage, cette manière d’hymne à la nuit qui annonce un mystère nouveau.  « A l’âge d’homme j’ai vu grandir sur le mur mitoyen de la vie et de la mort, le rêve… Compagnons pathétiques, qui murmurez à peine, allez la lampe éteinte et rendez les bijoux. Un mystère nouveau chante dans vos os. Développez votre étrangeté légitime."

 

J’ai choisi de parler de René Char parce que quelques unes de ses fulgurations ont allumé des feux en moi et m’ont accompagné toute ma vie. Mais aussi parce que le capitaine Alexandre qui appartenait à l’armée de l’ombre avait  son QG  à Céreste, dans notre département, là où, entre Lure et Luberon, il dirigeait atterrissages et parachutages. C’est que ce meneur d’hommes, ce poète lumineux qui fut du bond jamais du festin (222), paya de sa personne pour interrompre les ténèbres hitlérienne est un maître de vie : « Salut à celui qui marche à mes côtés, au terme du poème. Il passera demain DEBOUT sous le vent » (140).  Avec quelle pugnacité il défendit l’intégrité du plateau d’Albion contre les projets stratégique d’implantation de missiles nucléaires ! Les Stratèges sont la plaie de ce monde et sa mauvaise haleine. Chez lui la poésie est un éthos, une manière d’habiter la terre et de se tenir debout d’où le mot de poéthique qui lui sied plus qu’à tout autre. « Plein de mérites, est sans doute, l’homme/Mais poésie est pourtant son séjour sur cette terre » écrivait Hölderlin, parole commentée par Heidegger qui prit contact avec Char, le résistant.  Il désirait le rencontrer ainsi que Georges Braque, depuis sa première venue en France, en 1955. Char l’accueillit aux Busclats en saluant la santé du malheur.

 

J’ai choisi de lire et de présenter La Sorgue parce que ce poème témoigne de l’intime connivence du poète avec un paysage natal, de la correspondance entre ses sentiments ou ses affects et le pays qu’il célèbre, ce lieu qui, soudainement, a eu lieu (rien n’aura eu lieu que le lieu, écrivait Mallarmé ) : inspiration et expiration, parole intime et parole du monde appartiennent l’une à l’autre et se reflètent comme dans le miroir des eaux.

Mais avant d’être le Luberon, le pays natal de Char c’est d’abord une eau et une lumière, le miroir des eaux de la Sorgue qui, de ses trois bras, traverse la petite ville d’Isle sur la Sorgue. Cette eau, l’élément matériel qui fait rêver tous les poètes est l’élément mélancolique par excellence, celui qui emporte au loin et passe comme le temps : peu profond ruisseau calomnié de la mort, disait encore Mallarmé ; mais cette image du devenir est aussi, comme chez Héraclite déjà, modèle célébré par un poète qui s’est toujours identifié à lui, symbole d’éternité et de perpétuel rajeunissement. La rivière qui plus est n’en finit pas de couler, elle est comme le langage  « fluide » et « coule de source ». Char se dit « homme de jour pur et d’eau courante »  mais son lyrisme évite soigneusement l’emphase et l’expressivité débridée, la sentimentalité, l’indiscrétion et le pathos dans lesquels nous avons vu Brel quelques fois tomber : « La poésie est de toutes les eau claires celle qui ne s’attarde pas aux reflets de ses ponts ».

L’eau mère qui vivifie, qui rafraîchit, l’eau lustrale qui purifie, l’eau claire qui désaltère, l’eau douce de toutes les fontaines sacrées qui guérit c’est pour nous celle du Verdon et, d’un bassin versant à l’autre, de la Sorgue au Verdon, d’une eau courante roulant ses rocailles à une eau maintenant captive et rendue muette nous essaierons de tenter le passage puisque nous avons le privilège d’habiter aussi près d’une rivière, d’une rivière dont l’image nous donne à rêver  : nous appartenons à ce monde des images plus fort que le monde des idées,  et le mot rivière, le plus français de tous les mots, le mot féminin en pleine fleur et en pleine vie (Bachelard) ne peut que nous faire vibrer plus qu’un autre.

La Sorgue

 

Rivière trop tôt partie, d'une traite, sans compagnon,

Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.

 

Rivière où l'éclair finit et où commence ma maison,

Qui roule aux marches d'oubli la rocaille de ma raison.

 

Rivière, en toi terre est frisson, soleil anxiété.

Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.

 

Rivière souvent punie, rivière à l'abandon.

 

Rivière des apprentis à la calleuse condition,

Il n'est vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.

 

Rivière de l'âme vide, de la guenille et du soupçon,

Du vieux malheur qui se dévide, de l'ormeau, de la compassion.

 

Rivière des farfelus, des fiévreux, des équarrisseurs,

Du soleil lâchant sa charrue pour s'acoquiner au menteur.

 

Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards éclos,

De la lampe qui désaltère l'angoisse autour de son chapeau.

 

Rivière des égards au songe, rivière qui rouille le fer,

Où les étoiles ont cette ombre qu'elles refusent à la mer.

 

Rivière des pouvoirs transmis et du cri embouquant les eaux,

De l'ouragan qui mord la vigne et annonce le vin nouveau.

 

Rivière au coeur jamais détruit dans ce monde fou de prison,

Garde-nous violent et ami des abeilles de l'horizon.

 

René Char, Fureur et mystère, 1948.

 

V 1 Comme chez un poète de la nuit de l’âme c’est à la solitude, à la hâte d’un enfant prodigue, à l’énergie et l’élan solitaire de la rivière  que nous sommes d’entrée de jeu confrontés dans « chanson pour Yvonne » qui commence donc en mineur. Mais faire de la poésie c’est aussi se défendre contre les affects négatifs, la solitude, l’anxiété et  l’acédie régnante ici dans tout le poème en les mettant, par une transmutation, en mots et en langage et non seulement exalter ou intensifier la joie d’exister.

 

V 2 La bienfaisance de la rivière, l'eau qu'aucune force ne peut atteindre, l'eau qui, comme le Tao partout s’insinue, contourne et ruse est pourtant là et le poète s’adresse à elle : « Donne »…  Telle est la donation première de la  rivière qui sourd de l’antre maternel de la Fontaine de Vaucluse, des Eaux-Mères (50) qui jaillissent de la source et lui communiquent son impulsion, son saut, sa passion. La rivière est invoquée onze fois dans le poème, à l’impératif, dans un hymne, une célébration ou une prière : on s’adresse et on s’abandonne à une puissance transcendante plus grande et plus puissante que soi si bien que jamais un poète ne peut trétendre et se proclamer poète comme jamais un saint ne peut revendiquer sa sainteté.

 

V 3 Entre l’éclair et la maison, le proche et le lointain, le plus bref, le plus fugitif et ce que l’on appelle justement  la demeure s’étend la marge, l’espace où habite le poète. Intermittence du poète : épouse et n’épouse pas ta maison, l’éclair me dure et l’habit de lumière dont il le vêt fait irrémédiablement de lui un marginal, un « farfelu », un menteur, un vagabond luni-solaire semblable aux transparents qui autrefois, le long de la Sorgue, allaient de village en village déclamer leurs poèmes, résolument à l’écart des médiocres calculs de la raison bourgeoise : confort est crime m'a dit la source en son rocher. Le poète disait Cocteau est un menteur… qui dit la vérité.

 

V4 Outre la musique ininterrompue de la rivière, les allitérations en « r » et leur effet de rouli, la rocaille de la raison s’érode et s’affole jusqu’à rejoindre les « marches d’oubli », la limite où s’imprime la marque du pieds (indo-européen marka), la frontière de l’eau mortifère du Léthé où Caron, le passeur, attend les trépassés. « L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre. La peine de l’eau est infinie » (Bachelard).

 

V5 Des 4 éléments ici rassemblés et unis (eau, soleil, terre, vent) c’est l’eau qui, comme dans le taoïsme, a le privilège ; grâce à son pouvoir de reflet et d’inversion, elle fait frissonner la terre,  palpiter vertigineusement le soleil pour finalement désaltérer l’angoisse.


V6 jour/nuit, hiver/été, guerre/paix, satiété/faim (exaltante alliance des contraires, fondement, pour Héraclite, de la Beauté hauturière, qui seule, visiblement, triomphe de la mort matérielle), pair/impair avec une préférence pour l’impair et comparaissent ici tout le petit peuple de la société rurale de la Sorgue. Climat nocturne du songe et des étoiles qui est celui des gens humbles, « sur l’onde calme et noire (où) dorment les étoiles »… écrivait déjà Rimbaud.

 

V7 V7 De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’Impair/ Plus vague et plus soluble dans l’air, / Sans rien sur lui qui pèse ou qui pose…Vers isolé, sans rime et sans écho qui vient briser la symétrie très classique des distiques conformément à son sens : la rivière est ici abandonnée et le poète s’en détourne. La fluidité facile que représente la rivière qui glisse ininterrompue comme le phonème répeté du « i » (patrie, pays, oubli, nuit, punie, apprentis…) entre ses deux rives où se répercutent le mot rivière et la syllabe en « on », le poète tente de la casser privilégiant ici la syncope sur l’harmonie et introduisant dans des vers alternativement hepta et octosyllabique des rimes internes ou « brisées » qui brisent en effet le rythme et met en valeur le système sous-jacent de vers plus courts qui ne pèsent ni ne posent. 

V10 Tout tourne et pivote ici, par le biais de l’ormeau, et la rivière de l’acédie et de la déréliction invite désormais à la compassion et à la reconnaissance d’autrui, à la transmutation du solitaire en solidaire, au sursaut de la révolte et de l’engagement. Pouvoirs transmis, écriture du cri embouqué  dans la violence des eaux.("embouquer" est d’abord un terme de marine, embouquer un canal, un chenal, une passe, bref une embouchure, donc particulièrement approprié ici).

 

V 13 Les « chevaux du soleil » et le char solaire conduit maladroitement par Phaéton,  le fils du dieu solaire, risque de brûler la terre (et de polluer les eaux comme le narre l’auteur du Soleil des eaux). Char au patronyme éclatant, "la roue dans le cœur de l’enfant", la roue du char et la roue solaire, Char prolonge sa rêverie : songe, mensonge, tromperie, jalonnent toute éclosion de la clarté du jour et toute marche à l’étoile. 

 

V 20 21 A l’horizon du poème il y a l’activité toute bruissante des abeilles, la vibration insurrectionnelle, l’insoumission libertaire d’un rebelle  insurgé contre la catastrophe de la modernité. Cette modernité plus habile à construire de murs et de prisons que de ponts, énivrée aujourd’hui de ses nouvelles technologies, s’ingénie à supprimer la distance. Elle ne s’aperçoit pas que « supprimer l ‘éloignement, tue » 767.

 

 « Je suis né comme le rocher, avec mes blessures. Sans guérir de ma jeunesse superstitieuse, à bout de fermeté limpide, j'entrai dans l'âge cassant ». A un moment où, plus près du sinistre que le tocsin lui-même, s’effondrent tous les horizons d’utopie, à un moment où le deuil nous étreint dans l’expérience du désastre, Char, lui qui habite une douleur, reste étranger à la résignation et en appelle aux énergies neuves des gens d’inclémence, au cœur indestructible de la rivière, au renouvellement insurrectionnel de la vie : « A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir ». Création continue d’une sorte de colère (Ponge), la poésie n’empêche pas, bien au contraire, de croire sans preuve, elle salue et elle sauve le réel (qui), quelque fois, désaltère l’espérance. On pense bien sûr,  en citant Char, aux  Matinaux et aux deux scènes primitives de l’Occident, celles qui, des millénaires durant, à notre insu, n’ont pas cessé de nous contraindre.  La grande vague roule depuis Troie, c’est la colère d’Achille dans l’Iliade en son incipit ( « Chante, ô muse, la colère d’Achille ») et c’est l’aventure d’Ulysse et sa descente aux Enfers dans l’Odyssée : Fureur et mystère d’un Occident aussi colérique qu’aventureux. A cette heure de tombée c’est encore lui qui, derechef, nous pousse à dire dans l’émerveillement, oublieux et indemnes  : « Nous sommes une fois encore sans expérience antérieure, nouveau venu, épris, la rose ! »(364) 

 

 

 

 

[1] « Une ingérence innommable a ôté aux choses, aux circonstances, aux êtres, leur hasard d’auréole. Il n’y a d’avènement pour nous qu’à partir de cette auréole. Elle n’immunise pas » (Pléiade, 414-415).

[2]Ein Wort – ein Glanz, ein Flug, ein Feuer, ein Flammenwurf, ein Sternenstrich – und wieder Dunkel, ungeheuer, im leeren Raum um Welt und Ich.

Une parole, un éclat, un envol, un feu, un lance flamme, une trainée d’étoiles – et, à nouveau l’obscurité, terrible, dans l’espace vide, autour du monde, autour de moi. Gottfried Benn

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