Psychanalyse

LA FUITE DEVANT L'HOMME

Lettre ouverte à Nils Gascuel

 

Nous étions trois frères et je me souviens que, dans un exercice d’analyse sauvage,  Michel D’hermies qui nous connaissait bien, avait interprété nos comportements respectifs comme autant de réactions ou de réponses à l’absence de notre père, mort en camp de concentration : « Jean-marie a fui dans la marginalité, Michel a fui à sa manière en faisant retour à la terre quant à l’aîné, François il a fui en partant à l’étranger ». Cette mise en perspective m’avait amusé et même séduit -ne donnait-elle pas de la cohérence, de l’intérêt et comme de l’épaisseur au roman familial ?- même si la fuite n’est pas en soi un comportement très glorieux ni très recommandable…

En ce me concerne j’ai effectivement vécu mes affectations à l’étranger comme une immense libération, comme une façon non seulement de quitter mon pays mais de sortir enfin de moi-même. Quand j’ai été nommé au Brésil, par exemple, je n’ai eu qu’une idée en tête : aller vivre avec les indiens et quand j’ai été nommé au Mali ça a été la même chose comme l’atteste mes très modestes travaux sur les Dogon ou sur les Lobi qui ont fait suite à un B.T. Freinet sur les Chikrins d’Amazonie . « Quand on n’est pas satisfait de soi-même, on se fait psychologue, disait en souriant Margaret Mead. Quand on n’est pas satisfait de sa société on se fait sociologue ; et quand on n’est satisfait ni de soi-même ni de sa société, on se fait anthropologue ».

Aussi quand aujourd’hui tu dénonces la stratégie d’évitement que j’ai mise en place, quand tu me reproches à ton tour de m’abriter derrière des citations ou des figures tutélaires, quand tu mets à jour les manœuvres dilatoires grâce auxquelles, par mes sempiternelles questions, je me donne l’assurance, en avançant masqué, de ne jamais rien dire de moi, je pense que tu fais preuve de bonne vue et qu’avec une grande perspicacité tu mets le doigt là où ça fait mal. Ton message d’ailleurs a réveillé en moi un malaise latent et la mauvaise conscience aiguisée dans les confessionnaux que mon éducation chrétienne n’a jamais cessé en secret d’entretenir.

Il n’est pas question de me justifier ni de répondre à tes soupçons et tu sais que Popper reprochait à la psychanalyse non pas d’avoir tort mais d’avoir toujours raison et de ne jamais pouvoir être réfutée. J’accepte tes reproches, ils sont peut-être pertinents et je ne cherche pas à en désamorcer l’importunité. Je ne peux, face à la méfiance, face à l’intimidation à laquelle tu me soumets qu’avancer timidement  deux choses :

1- Lorsque c’est possible (i.e. lorsque l’on ne va pas trop mal…) il me semble d’abord que sortir de soi[1], sortir des lieux de l’intime, se mettre en danger, s’emparer de l’actualité, de l’histoire, s’appuyer sur le monde, avoir le goût des autres, ne plus être obsédé par sa petite personne… est un signe de santé et de salubrité. Je ne saurais mieux faire ici que de citer D. H. Lawrence qui a tant influencé la critique que Gilles Deleuze a pu faire de la réduction familiale, carcérale de l’inconscient dont s’est rendu coupable, selon lui, la psychanalyse. « Pauvre, misérable petit monde rampant dans lequel nous vivons… La petite aventure personnelle… coupée du cosmos, coupés de l’Hadès, coupé de la splendeur du moteur des étoiles…comme nous sommes enfermés ! Insignifiants petites bolcheviques que nous sommes aujourd’hui, déterminés à ce qu’aucun homme ne resplendisse comme le soleil à son zénith… Nous aspirons intensément à être libérés, désempétrés de cette insignifiante et misérable vie personnelle, pour retourner dans ce monde lointain où les hommes n’avaient pas « peur ». Nous voulons être libérés de notre petit « univers automatique et étriqué, pour revenir au grand cosmos vivant de l’ « obscurantisme » païen »[2]. Je me souviens aussi de la façon dont Heidegger parlait de Cézanne : Cézanne, disait-il, c’est la fuite devant l’homme, la fuite devant celui qui est toujours un étranger pour l’aurore (René Char). Avant tout les artistes (ne) sont(-ils) pas des hommes qui veulent devenir inhumains comme le disait Apollinaire et le grand art n’est-il pas toujours impersonnel ?

2- Il me semble que qui veut faire de grandes choses doit se séparer de soi et revendiquer à l’égard de soi-même une certaine opacité, accepter une part d’ignorance et de méconnaissance. La transparence, me semble-t-il, serait la pire des choses, elle condamnerait toute créativité à la stérilité, priverait le monde de son négatif, en ferait un monde sans ombre, sans distance, sans arrière-plan, sans dialectique, sans jeu, sans apparence ni intériorité, un monde privé de perspective, un monde vide ou plat, comme le palais de cristal dont parlait Dostoievski (Cf., La soiété de transparence, de B.C. Han).  Et en effet si nous savions vraiment pourquoi nous avons fait, dit, écrit… ceci ou cela, nous ne l’aurions certainement pas fait, dit, ou écrit… Il faut en finir avec l'ère du soupçon comme disait Nathlie Saraute, à l'ère où l'on soupçonne qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu un seul acte généreux ou désintéressé ou héroïque et que tout est faux, il faut empêcher que la pyschanalyse n'ait le dernier mot.

Et bien sûr tu me diras que tout cela n’est qu’autant de manières détournées de résister à l’analyse… Et pourtant, cette fois-ci en parlant du Brésil ou de l’Hadès, en commençant à raconter des histoires, n’est-ce pas de moi que j’ai parlé ? Soi-même comme un autre, c’est le titre d’un livre de Paul Ricoeur et le soi en effet est tellement pris dans un réseau de relations humaines et structuré par de grands récits (les mythes, l’Hadès…) que c’est en parlant de l’autre et des autres qu’il parle finalement de lui. Voilà pourquoi ce qu’on dit de soi est toujours poésie (Renan) c’est-à-dire non pas invention mais poiésis, fabula, affabulation, fictionnement et façonnement… Nous n’avons donc qu’une identité narrative dit encore Ricoeur, nous ne sommes ni l’expression d’un moi insondable ni la créature factice que la société attend de nous (carte d’identité, feuille d’imposition), nous n’existons que dans le récit sans cesse reconfiguré que nous ne cessons de faire de nous-mêmes… C’est sur cette thèse que nous pourrions peut-être de nouveau, nous rencontrer et… continuer ?

F. W

 

[1] Ce qui me rappelle ce que Schelling appelait entrer dans l’expérience et le non-savoir que présuppose le passage de la philosophie négative à la philosophie positive : « Ce n’est pas s’absorber en soi, c’est se laisser poser hors de soi qui est pour l’homme l’épreuve essentielle… on pourrait pour définir la situation dont il s’agit employer le mot extase ».

[2] D. H. Lawrence, Apocalypse, Desjonquières, 2002, p. 69, 70.

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