Djerba

 

 

DJERBA, HOTEL DES SIRENES

 

 

"Il faut quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa

en la bénissant et non en pleurant sur elle[1]".

 

Permettons-nous quelque glose sur ce bel et énigmatique aphorisme de Nietzsche et, au lendemain d’un séjour à Djerba à l’hôtel des Sirènes, une transposition. Au temps d’Homère déjà, l'accueil si bienveillant de cette terre hospitalière et le trop de splendeur de cette île  enlevaient  aux visiteurs  toute envie du retour. Les compagnons d'Ulysse en firent l'expérience : ils avaient, écrit Homère, goûté aux fleurs de lotus, cette délicieuse nourriture de l'oubli que les lotophages leurs avaient servi[2]...

 

Nous n'avons pas bien sûr goûté aux fleurs de lotus ; nous n’avons pas oublié la terre natale et avons donc quitté Djerba mais nous l'avons quitté, à vrai dire, un peu triste.

Mais plutôt que de pleurer et de laisser dominer en nous le pathos et l'affect déprimant de la tristesse, nous voudrions, nous aussi, forts de la plénitude des vertus que nous avons reçues, bénir l'ile homérique des lotophages comme Ulysse bénit Nausicaa alors que naufragé, le corps tout gâté par la mer, elle l’avait rencontré alors qu’elle cherchait une balle perdue et avait si tendrement pris soin de lui, l’étranger, nu, hirsute et crasseux. 

 

Bénir et non pleurer, bénir et non s’abandonner au charme ou à l’envoutement, bénir et non aimer, comme le dit plus exactement le texte allemand, c'est donner et  doter d'une force de salut en ménageant à l’égard de l’objet aimé quelque distance. Et comment ne pas désirer, en tous les sens du terme, rendre grâce à toutes celles et à tous ceux qui là-bas, en cette terre d’Islam[3], ont pris soin de nos corps en nous rappelant combien douce, combien tendre, combien souriante était cette Tunisie ! Celui qui seulement s’éprend succombe bien vite aussi, dans son attachement, au danger de l'oubli. Nous le savons et nous vous entendons toutes et tous nous dire comme, à Ulysse, Nausicaa : 'Bon voyage, notre hôte ! au pays de tes pères, quand tu seras rentré, garde mon souvenir ! car c'est à moi d'abord que devrait revenir le prix de ton salut" (Odyssée, VIII, 459-462). Ce n’est pas seulement contre l’oubli, c’est contre le chant des sirènes que, de même façon, Ulysse se défend et se prémunit en se faisant arrimé au mât de son navire[4] : sans la distance maintenue dans l’amour et la fascination ce serait ruine et destruction.

 

Le texte associe la Jeune fille et la mort et nous fait penser bien sûr à un autre naufrage, sans salut et sans retour celui là : comment l’accepter alors qu’il survient sans crier gare ou trop tôt ou trop tard, jamais à temps, ce qui, soit dit en passant, justifie sans doute l’incapacité dans laquelle nous sommes d’apprendre à mourir, jamais sûrs de rester vivants jusqu’à la mort. Nietzsche lui même, malgré son Ja-sagen (son « oui » dit à la vie) passa onze ans dans la folie avant de succomber enfin à l’abîme. Bénir la vie pourtant comme Ulysse bénit Nausicaa qui lui sauva la vie n’est peut-être pas un geste vain ou insignifiant : ce geste sacerdotal est d’abord ici geste de justice, un geste d’hommage et de reconnaissance, le contraire de l’indifférence ou de la résignation : quelle que soit la vie elle est bonne, disait Goethe mais c’est pourtant en renonçant au pathos de l’attachement qu’Ulysse, le sage, qu’Ulysse l’avisé, peut rendre hommage à la bonté de la vie, c’est-à-dire à son charme captieux, à sa beauté cruelle et trompeuse ; bénir est ainsi une façon d’écarter les passions tristes qui toujours nous portent à la nostalgie et au regret. Une façon de  maintenir envers Nausicaa-la-vie, la bonne distance. Une façon peut-être d’accepter un jour de quitter la vie [5].

 

 



[1] Jenseits von Gut und Böse, Sprüche und Zwischenspiele § 96 : Man soll vom Leben scheiden wie Odysseus von Nausikaa schied, -mehr segnend als verliebt. La traduction française d’Henri Albert  glose avec raison sur le verliebt

[2] « Mais, à peine en chemin, mes envoyés se lient avec les Lotophages qui, loin de méditer le meurtre de nos gens, leur servent du lotos. Or, sitôt que l'un d'eux goûte à ces fruits de miel, il ne veut plus rentrer ni donner de nouvelles. »Ibid., IX, 91-97, trad. Victor Bérard.

[3] En son temps, sur sa terre de Sicile, Frédérique II de Hohenstoffen, s’était entouré de Musulmans. Il avait su apprécier la sensualité orientale de leur art de vivre. La place, dans une ville, des thermes et des bains, l’importance ici du hammam sont toujours signes d’une grande civilisation.

[4] La mosaïque célèbre du musée du Bardot de Tunis  l’illustre à merveille.

[5] « Je voudrais… (qu’) on sortit de la vie ainsi que d’un banquet » écrivait aussi La Fontaine (La mort et le mourant). « Fermez la fenêtre, c’est trop beau ! » s’exclamait un grabataire sentant sa mort prochaine.  Voir la splendeur du monde et s’en éprendre ou pleurer sur elle ne prédispose pas en effet au détachement et à la sérénité. 

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