Bonheur

J’AI DEJA RENCONTRE LE BONHEUR[1]

 

A E. B.

 

Toute vie profonde est lourde d’impossible. G. Bataille

Je ne saurais croire qu’en un dieu qui danse. F. Nietzsche

« Comment ça va avec la douleur » c’est la formule qu’utilisent quotidiennement, les Toubou pour saluer leurs semblables et pour faire allusion avec une très grande pudeur aux plus grands malheurs, celle, en tous cas, que Depardon rapporte dans son film sur l’Afrique et qui lui donne son titre. Elle résonne étrangement pour nous Occidentaux et évoque inévitablement la douleur d’exister, l’infinie solitude d’exister, rappelées et chantées par tant de philosophes et de poètes. Vivre c’est souffrir et faire souffrir écrivait Schopenhauer initié aux Upanishads et Nietzsche lui-même, une nouvelle fois soucieux de répondre au défi du nihilisme : la bête qui souffre le plus sur la terre s’est inventé le rire.

Le bonheur est une vertu et une des plus hautes et toute la philosophie, l’eudémonisme d’Aristote de façon exemplaire, est d’une certaine façon une quête du bonheur et de la vertu, du bonheur par la vertu, un essai, une tentative pour sortir de la détresse et du malheur et pour nous montrer comment on peut faire son bonheur. Quête du bonheur, demande de bonheur qui font partie des plus vieilles aspirations de l’homme, qui motivent les plus vieilles questions de l’humanité  et qui ont toujours nourri philosophies et religions : et n’ont-elles pas toutes en partage un même accent de malheur lorsqu’elles demandent :  que dois-je faire pour être heureux ?

Et pourtant, l’heur, le vrai bonheur,  l’eu-daïmonia des Grecs, l’augurium des latins, le Glück des allemands, le happyness des anglais, relève, les mots l’indiquent,  de la chance, du hasard, de l’accident, de l’événement, de la fortune, de ce fortuit qui, seul, en révèle l’existence... Le bonheur ne se prépare pas, ne se « fait » pas et il faut le répéter au temps de la dénégation de la finitude et des plates et sottes prétentions du transhumanisme. Gloria de l’été, partage de midi, nouvelle jeunesse, épochè ou suspension du temps… le bonheur se rencontre, il éclate soudainement dans nos vies, dans des vies qui ne sont pas pour autant nécessairement heureuses et il nous rend capables, en sachant que nous allons souffrir, que nous allons vieillir, que nous allons mourir, que la mort nous entoure et que tout doit disparaître, d’être pourtant heureux en assumant pleinement cette pensée.

Aussi il n’y a peut-être rien à faire pour être heureux si on ne l’est pas déjà, car le bonheur n’est pas d’hier, de demain ou d’après demain, il ne s’inscrit pas dans la durée il est du vierge, du vivace et du bel aujourd’hui, il n’a de rapport qu’avec un kaïros qu’il faut saisir, qu’avec l’instant ou avec l’éternité. Non, demain ne sera pas meilleur qu’aujourd’hui, la souffrance ne sera pas vaincue comme si elle n’était qu’un accroc, un accident, un scandale qui pourrait disparaître dans un ailleurs ou dans un au-delà. Et sans doute un jour, quitte à être transformé en statue de sel, on pourra toujours se retourner sur sa vie passée et constater que cela n’a duré que quelques mois ou quelques années ou même qu’ « elle n’a dansé qu’un seul été ». C’était le titre d’un film suédois qui passait alors que j’étais adolescent et dont je n’ai retenu que le titre nostalgique : nostalgique, en effet, mal du pays, désir du retour, Heimweh qui est proprement, pour Novalis, la philosophie elle-même. "La philosophie est proprement nostalgie – aspiration à être partout chez soi." Ecrivait-il dans l’encyclopédie. Regret amer des amours enfantines, aspiration douloureuse vers un passé consolateur et par delà à la Terre-mère dans l’absolu d’un lien fusionnel ou au contraire croyance qu’il est au bout du chemin, qu’il est pour bientôt, pour nos enfants, dans un autre monde, dans une autre vie.

Mais ce sont les tarentules, ces araignées mauvaises et venimeuses, incarnation du ressentiment contre le temps, qui spéculent sur la caducité du bonheur, sur son inévitable perte ou sur son inaccessibilité. Vergeht ! ça passe, tel est leur cri de haine et le mode privilégié de leur vengeance à l’égard de qui s’éprend de la splendeur du monde.

Mais que nous chaut ici le temps et ses langueurs, le temps et ses longueurs car le bonheur c’est tout le bonheur et tout de suite ou alors jamais et qu’advienne ensuite que pourra ! Nous qui avons eu une vie si grave, si lestée de gravité, de pesanteur, si marquée par l’esprit de lourdeur, c’est d’un seul mouvement de bonheur que nous voulons être heureux. Et nous sommes trop heureux, dit Nietzsche,  pour ne pas devenir des immoralistes et des  aventuriers, pour ne pas dire « oui » (l’amen illimité du Ja-sagen) à cette existence souffrante, insensée, immorale, déraisonnable, embrasée de soleil. Goethe le disait aussi à sa manière : « Wie es auch sei das Leben, es ist gut », quelle que soit la vie, elle est bonne, et que ma joie demeure !

Cela suppose bien sûr une autre façon de philosopher, une mutation, une conversion instantanée du regard, un changement soudain d’optique ou de perspective.

Les philosophies du soleil couchant étaient celles de la sérénité vespérale, écrivait Henri Birault, celles à laquelle l’homme fatigué et souffrant veut, à la fin, accéder. Mais il y a les philosophies du petit matin ou celles du plein midi : philosophies du gai savoir, du savoir qui loin de monter du  malheur vers le bonheur est un savoir qui descend, qui découle de la coupe débordante ou de l’astre trop riche.  Abondance et surabondance premières, joyeuses et douloureuses d’une sagesse et d’une béatitude dionysiaque écrivait encore Henri Birault[2], sagesse tragique aussi éloignée du pessimisme que de l’optimisme[3], sagesse tragique  qui sanctifie la souffrance et une infinité de souffrances au nom d’un seul instant de bonheur.  C’est cet instant de bonheur qui veut l’éternité, Alle Lust wille Ewigkeit, der tiefe Ewigkeit ! (III, Der andere Tanzlied). Mais vouloir l’éternité c’est simplement vouloir l’éternisation de ce qui est, c’est-à-dire l’éternisation de l’instant le plus bref et le plus fugitif celui qui, une fois peut-être, sur le champ de foudre de la terre, s’est allumé au ventre de ce serpent, la vie[4] ! Vouloir cette éternisation c’est vouloir que cet instant revienne dans sa fugacité même et le critère, la pierre de touche de la qualité du désir, de la santé mentale et de l’allégresse[5] c’est de vouloir encore et encore que ça recommence dans un éternel da capo.

Ama et fac quod vis écrivait Augustin, ou en traduction nietzschéenne, si l’on veut bien ôter à l’agapé le relent de haine qu’une tradition trop pieuse a pu lui prêter en l’appelant charité,  « sois heureux et alors fais ce qu’il te plait », car à partir d’un tel bonheur initial ou germinal (et non final), tous les désirs seront sanctifiés, non pas n’importe quel désir mais ceux qui relèvent de ce que le Zarathoustra nomme le grand désir, ceux qui ne procèdent plus de l’indigence et de la pauvreté mais de l’abondance et de la richesse, ceux qui, en conséquence, ne veulent plus prendre mais donner, ne veulent plus supplier mais bénir, ne veulent plus demander mais remercier et qui, à force de tout donner, font couler le rocher et fleurir le désert.

La seule action qui soit à la mesure d’un tel instant de bonheur est la création dont le modèle (féminin) est l’enfantement[6]. La création par excellence susceptible de traduire l’immense gratitude que nous pouvons avoir à l’égard du monde et de nous faire entrer vraiment dans la danse, est la parole.  Mais la parole est d’essence musicale plus que rhétorique, elle trouve sa source vive dans le cri, dans le souffle, dans la respiration animale, et Nietzsche associe toujours les noms et les sons, car l’essence originelle de la parole réside dans le chant au sens où on parle du chant homérique par exemple, le discours n’étant jamais qu’un chant dénaturé, privé ou destitué de sa musique primitive.

« Continuez à babiller ainsi mes animaux, votre babillage me réconforte » dit Zarathoustra à ses animaux. « Où l’on babille, le monde me semble étendu devant moi comme un jardin.  Quelle douceur n’y a-t-il pas dans les mots et les sons ! Les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs en ciel et les ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés ?... Les noms et les sons n’ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l’homme s’en réconforte ? N’est-ce pas une douce folie que le langage ? En parlant l’homme danse sur toutes les choses.  Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons paraissent doux ! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en ciel diaprés[7] ».

La philosophie jusqu’ici était une marche et une démarche, elle allait son chemin d’un point à un autre. Devenue pure affirmation, simple Ja-sagen, elle danse désormais et bondit à sauts et à gambades ; aphoristique, elle est sans but et ne va nulle part tout en faisant pourtant œuvre serrée de médiation.

Les mots et les sons sont en effet des arches d’alliance et des arcs en ciel illusoires qui permettent de lancer des ponts et de faire des liens, de dissoudre ainsi toute séparation, toute haine et toute solitude, d’apprivoiser le monde et de le transformer en un jardin. Cette parole, dit le texte, fait danser notre amour sur des arcs en ciel diaprés, car la vertu du langage est celle de l’apparence, de l’illusion, du simulacre ou du mensonge et l’essence de l’amour véritable, celui qui répond à la faveur du monde, réside dans cette douceur qui permet de sauvegarder la fragile apparence de l’être aimé[8]. De même que le danseur effleure les choses de son pied léger, de même le langage se tient au dessus des choses sans les marquer, sans les transgresser, sans les traverser ou les transpercer dia-lectiquement : le baptême du sens est toujours sacrifice et mise à mort. Les Grecs (d’avant Socrate) étaient superficiels par profondeur, ils aimaient les choses comme elles sont, c’est-à-dire comme elles apparaissent, ils trouvaient dans la grâce des mots de quoi suspendre la dureté, la solitude et la haine. En faisant miroiter l’apparence des choses, ils trouvaient un réconfort, un repos, une récréation : à la fois une création nouvelle et un divertissement, un bonheur de la pensée qui est aussi un bonheur des mots.

L’homme entre dans la danse, dans la ronde éternelle de l’amour, en se laissant prendre aux mots dans un mouvement libre, gracieux et involontaire. Quelle douce folie que le langage !, étrange logos si peu logique, si peu rationnel ! Les mots et les sons sont comme l’âme frémissante, palpitante et légère de la pensée ce qui la fait danser et bondir, ce qui lui donne du mouvement pour aller toujours plus loin.

Comment ça va avec la douleur ? Mais oui, ça va, pourrait-on répondre et cela s’accompagne implicitement d’un « avec le bonheur », car c’est encore le bonheur qui, même au cœur du malheur, en permet l’affirmation souveraine. Cette salutation, cette salve qui salue et qui sauve pourrait donc bien être celle de l’homme debout, quelque désarmé qu’il soit, car la joie est toujours plus profonde que la peine.

J’AI DEJA RENCONTRE LE BONHEUR[9]

A E. B.

Toute vie profonde est lourde d’impossible. G. Bataille

Je ne saurais croire qu’en un dieu qui danse. F. Nietzsche

« Comment ça va avec la douleur » c’est la formule qu’utilisent quotidiennement, les Toubou pour saluer leurs semblables et pour faire allusion avec une très grande pudeur au plus grands malheurs, celle, en tous cas, que Depardon rapporte dans son film sur l’Afrique et qui lui donne son titre. Elle résonne étrangement pour nous Occidentaux et évoque inévitablement la douleur d’exister, l’infinie solitude d’exister rappelées et chantées par tant de philosophes et de poètes. Vivre c’est souffrir et faire souffrir écrivait Schopenhauer initié aux Upanishads et Nietzsche lui-même, une nouvelle fois soucieux de répondre au défi du nihilisme : la bête qui souffre le plus sur la terre s’est inventé le rire.

Le bonheur est une vertu et une des plus hautes et toute la philosophie, l’eudémonisme d’Aristote de façon exemplaire, est d’une certaine façon une quête du bonheur et de la vertu, du bonheur par la vertu, un essai, une tentative pour sortir de la détresse et du malheur et pour nous montrer comment on peut faire son bonheur. Quête du bonheur, demande de bonheur qui font partie des plus vieilles aspirations de l’homme, qui motivent les plus vieilles questions de l’humanité  et qui ont toujours nourri philosophies et religions : n’ont-elles pas toutes en partage un même accent de malheur lorsqu’elles demandent :  que dois-je faire pour être heureux ?

  

Et pourtant, l’heur, le vrai bonheur,  l’eu-daïmonia des Grecs, l’augurium des latins, le Glück des allemands, le happyness des anglais, relève, les mots l’indiquent,  de la chance, du hasard, de l’accident, de l’événement, de la fortune, de ce fortuit qui, seul, révèle l’existence... Le bonheur ne se prépare pas, ne se « fait » pas et il faut le répéter au temps de la dénégation de la finitude et des plates et sottes prétentions du transhumanisme. Gloria de l’été, partage de midi, nouvelle jeunesse, épochè ou suspension du temps… le bonheur se rencontre, il éclate soudainement dans nos vies, dans des vies qui ne sont pas pour autant nécessairement heureuses et il nous rend capable, en sachant que nous allons souffrir, que nous allons vieillir, que nous allons mourir, que la mort nous entoure et que tout doit disparaître, d’être pourtant heureux en assumant pleinement cette pensée.

Aussi il n’y a peut-être rien à faire pour être heureux si on ne l’est pas déjà, car le bonheur n’est pas d’hier, de demain ou d’après demain, il ne s’inscrit pas dans la durée il est du vierge, du vivace et du bel aujourd’hui, il n’a de rapport qu’avec un kaïros qu’il faut saisir, qu’avec l’instant ou avec l’éternité. Non, demain ne sera pas meilleur qu’aujourd’hui, la souffrance ne sera pas vaincue comme si elle n’était qu’un accroc, un accident, un scandale qui pourrait disparaître dans un ailleurs ou dans un au-delà. Et sans doute un jour, quitte à être transformé en statue de sel, on pourra toujours se retourner sur sa vie passée et constater que cela n’a duré que quelques mois ou quelques années ou même qu’ « elle n’a dansé qu’un seul été ». C’était le titre d’un film suédois qui passait alors que j’étais adolescent et dont je n’ai retenu que le titre nostalgique : nostalgique, en effet, mal du pays, désir du retour, Heimweh qui est proprement, pour Novalis, la philosophie elle-même. "La philosophie est proprement nostalgie – aspiration à être partout chez soi." Ecrivait-il dans l’encyclopédie. Regret amer des amours enfantines, aspiration douloureuse vers un passé consolateur et par delà à la Terre-mère dans l’absolu d’un lien fusionnel ou au contraire croyance qu’il est au bout du chemin, qu’il est pour bientôt, pour nos enfants, dans un autre monde, dans une autre vie.

Mais ce sont les tarentules, ces araignées mauvaises et venimeuses, incarnation du ressentiment contre le temps, qui spéculent sur la caducité du bonheur, sur son inévitable perte ou sur son inaccessibilité. Vergeht ! ça passe, tel est leur cri de haine et le mode privilégié de leur vengeance à l’égard de qui s’éprend de la splendeur du monde.

Mais que nous chaud ici le temps et ses langueurs, le temps et ses longueurs car le bonheur c’est tout le bonheur et tout de suite ou alors jamais et qu’advienne ensuite que pourra ! Nous qui avons eu une vie si grave, si lestée de gravité, de pesanteur, si marquée par l’esprit de lourdeur, c’est d’un seul mouvement de bonheur que nous voulons être heureux. Et nous sommes trop heureux, dit Nietzsche,  pour ne pas devenir des immoralistes et des  aventuriers, pour ne pas dire « oui » (l’amen illimité du Ja-sagen) à cette existence souffrante, insensée, immorale, déraisonnable, embrasée de soleil. Goethe le disait aussi à sa manière : « Wie es auch sei das Leben, es ist gut », quelle que soit la vie, elle est bonne, et que ma joie demeure !

Cela suppose bien sûr une autre façon de philosopher, une mutation, une conversion instantanée du regard, un changement soudain d’optique ou de perspective.

Les philosophies du soleil couchant étaient ceux de la sérénité vespérale, écrivait Henri Birault, celles à laquelle l’homme fatigué et souffrant veut, à la fin, accéder. Mais il y a les philosophies du petit matin ou celles du plein midi : philosophies du gai savoir, du savoir qui loin de monter du  malheur vers le bonheur est un savoir qui descend, qui découle de la coupe débordante ou de l’astre trop riche.  Abondance et surabondance premières, joyeuses et douloureusse d’une sagesse et d’une béatitude dionysiaque écrivait encore Henri Birault[10], sagesse tragique aussi éloignée du pessimisme que de l’optimisme[11], sagesse tragique  qui sanctifie la souffrance et une infinité de souffrances au nom d’un seul instant de bonheur.  C’est cet instant de bonheur qui veut l’éternité, Alle Lust wille Ewigkeit, der tiefe Ewigkeit ! (III, Der andere Tanzlied). Mais vouloir l’éternité c’est simplement vouloir l’éternisation de ce qui est, c’est-à-dire l’éternisation de l’instant le plus bref et le plus fugitif celui qui, une fois peut-être, sur le champ de foudre de la terre, s’est allumé au ventre de ce serpent la vie[12] ! Vouloir cette éternisation c’est vouloir que cet instant revienne dans sa fugacité même et le critère, la pierre de touche de la qualité du désir, de la santé mentale et de l’allégresse[13] c’est de vouloir encore et encore que ça recommence dans un éternel da capo.

Ama et fac quod vis écrivait Augustin, ou en traduction nietzschéenne, si l’on veut bien ôter à l’agapé le relent de haine qu’une tradition trop pieuse a pu lui prêter en l’appelant charité,  « sois heureux et alors fais ce qu’il te plait », car à partir d’un tel bonheur initial ou germinal (et non final), tous les désirs seront sanctifiés, non pas n’importe quel désir mais ceux qui relèvent de ce que le Zarathoustra nomme le grand désir, ceux qui ne procèdent plus de l’indigence et de la pauvreté mais de l’abondance et de la richesse, ceux qui, en conséquence, ne veulent plus prendre mais donner, ne veulent plus supplier mais bénir, ne veulent plus demander mais remercier et qui, à force de tout donner, font couler le rocher et fleurir le désert.

La seule action qui soit à la mesure d’un tel instant de bonheur est la création dont le modèle (féminin) est l’enfantement[14]. La création par excellence susceptible de traduire l’immense gratitude que nous pouvons avoir à l’égard du monde et de nous faire entrer vraiment dans la danse, est la parole.  Mais la parole est d’essence musicale plus que rhétorique, elle trouve sa source vive dans le cri, dans le souffle, dans la respiration animale, et Nietzsche associe toujours les noms et les sons, car l’essence originelle de la parole réside dans le chant au sens où on parle du chant homérique par exemple, le discours n’étant jamais qu’un chant dénaturé, privé ou destitué de sa musique primitive.

« Continuez à babiller ainsi mes animaux, votre babillage me réconforte » dit Zarathoustra à ses animaux. « Où l’on babille le monde me semble étendu devant moi comme un jardin.  Quelle douceur n’y a-t-il pas dans les mots et les sons ! les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs en ciel et les ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés ?... Les noms et les sons n’ont-ils pas été donné aux choses, pour que l’homme s’en réconforte ? N’est-ce pas une douce folie que le langage ? En parlant l’homme danse sur toutes les choses.  Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons paraissent doux ! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en ciel diaprés[15] ».

La philosophie jusqu’ici était une marche et une démarche, elle allait son chemin d’un point à un autre. Devenue pure affirmation, simple Ja-sagen, elle danse désormais et bondit à sauts et à gambades ; aphoristique, elle est sans but et ne va nulle part tout en faisant pourtant œuvre serrée de médiation.

Les mots et les sons sont en effet des arches d’alliance et des arcs en ciel illusoires qui permettent de lancer des ponts et de faire des liens, de dissoudre ainsi toute séparation, toute haine et toute solitude, d’apprivoiser le monde et de le transformer en un jardin. Cette parole, dit le texte, fait danser notre amour sur des arcs en ciel diaprés, car la vertu du langage est celle de l’apparence, de l’illusion, du simulacre ou du mensonge et l’essence de l’amour véritable, celui qui répond à la faveur du monde, réside dans cette douceur qui permet de sauvegarder la fragile apparence de l’être aimé[16]. De même que le danseur effleure les choses de son pieds léger, de même le langage se tient au dessus des choses sans les marquer, sans les transgresser, sans les traverser ou les transperser dia-lectiquement : le baptême du sens est toujours sacrifice et mise à mort. Les Grecs (d’avant Socrate) étaient superficiels par profondeur, ils aimaient les choses comme elles sont, c’est-à-dire comme elles apparaissent, ils trouvaient dans la grâce des mots de quoi suspendre la dureté, la solitude et la haine. En faisant miroiter l’apparence des choses, ils trouvaient un réconfort, un repos, une récréation : à la fois une création nouvelle et un divertissement, un bonheur de la pensée qui est aussi un bonheur des mots.

L’homme entre dans la danse, dans la ronde éternelle de l’amour, en se laissant prendre aux mots dans un mouvement libre, gracieux et involontaire. Quelle douce folie que le langage !, étrange logos si peu logique, si peu rationnel ! Les mots et les sons sont comme l’âme frémissante, palpitante et légère de la pensée ce qui la fait danser et bondir, ce qui lui donne du mouvement pour aller toujours plus loin.

Comment ça va avec la douleur ? Mais oui, ça va, pourrait-on répondre et cela s’accompagne implicitement d’un « avec le bonheur », car c’est encore le bonheur qui, même au cœur du malheur, en permet l’affirmation souveraine. Cette salutation, cette salve qui salue et qui sauve pourrait donc bien être celle de l’homme debout, quelque désarmé qu’il soit, car la joie est toujours plus profonde que la peine.

 

 

 

[1] "J’ai déjà connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux." C’est le mot de Jules Renard qui a guidé J.C. Rufin dans son émission du dimanche sur F.C. .

 

[2] Il fut pendant plusieurs années, à la Sorbonne, mon Lebe-Meister, il dirigea ma thèse avant de nous quitter en 1990. Je n’ai pu m’empêcher, si longtemps après, de relire De la Béatitude chez Nietzsche et, une nouvelle fois, de chevaucher ses mots. Aus der Erfahrung, à l’occasion d’une expérience, ils sont remontés tout doucement en moi.  

[3] Qui comptabilisent la somme de nos peines et de nos joies, de nos fautes et de nos vertus comme si un tel décompte pouvait jamais avoir un sens.

[4] « A l’identité de ce qui demeure éternellement le même opposons la valeur du plus bref et du plus fugitif, l’éclair d’or séducteur qui s’allume au ventre de ce serpent, la vie ». Nous avons, en 1978, donné un commentaire de cet aphorisme dans la Revue de métaphysique et de morale intitulé : A la santé du serpent, commentaire remarqué par H. Birault et qui initia notre relation.

[5] Telle est l’interprétation de l’éternel retour que nous a donné Clément Rosset dans son très beau livre : La force majeure.

[6] Je parle d’une grande synthèse de l’amoureux, du créateur et du destructeur, écrit Nietzsche chez qui la destruction se fait toujours à partir d’une affirmation.

[7] Ainsi parlait Zarathoustra, III, Le convalescent.

[8] Le ressentiment à l’égard de l’apparence est au contraire la source vive de toute la métaphysique. L’essence de la haine consiste en effet à mettre à mort l’apparence, à transgresser le sensible au profit du supra-sensible.

 

[9] "J’ai déjà connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux." C’est le mot de Jules Renard qui a guidé J.C. Rufin dans son émission du dimanche sur F.C. .

 

[10] Il fut pendant plusieurs années, à la Sorbonne, mon Lebe-Meister, il dirigea ma thèse avant de nous quitter en 1990. Je n’ai pu m’empêcher, si longtemps après, de relire De la Béatitude chez Nietzsche et, une nouvelle fois, de chevaucher ses mots. Aus der Erfahrung, à l’occasion d’une expérience, ils sont remontés tout doucement en moi.  

[11] Qui comptabilisent la somme de nos peines et de nos joie, de nos fautes et de nos vertus comme si un tel décompte pouvait jamais avoir un sens.

[12] « A l’identité de ce qui demeure éternellement le même opposons la valeur du plus bref et du plus fugitif, l’éclair d’or séducteur qui s’allume au ventre de ce serpent, la vie ». Nous avons, en 1978, donné un commentaire de cet aphorisme dans la revue de métaphysique et de morale intitulé : A la santé du serpent, commentaire remarqué par H. Birault et qui initia notre relation.

[13] Telle est l’interprétation de l’éternel retour que nous a donné Clément Rosset dans son très beau livre : La force majeure.

[14] Je parle d’une grande synthèse de l’amoureux, du créateur et du destructeur, écrit Nietzsche chez qui la destruction se fait toujours à partir d’une affirmation.

[15] Ainsi parlait Zarathoustra, III, Le convalescent.

[16] Le ressentiment à l’égard de l’apparence est au contraire la source vive de toute la métaphysique. L’essence de la haine consiste en effet à mettre à mort l’apparence à transgresser le sensible au profit du supra-sensible.

 

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