Colonisation 2

 

 

L’Europe, la frontière, les exils

 

Les paradoxes du postcolonialisme

 

 

J’ai mal à la France quand le délire criminel d’un islamiste fanatique  s’attaque à ce qui nous est le plus cher dans ce pays- la diversité française intégrée qu’elle soit juive ou musulmane –risquant ainsi de jeter la suspicion et l’opprobre sur l’Islam de France et de mettre plus que jamais en péril la concorde nationale. J’ai mal à la France quand s’embrasent ce qu’on appelle les quartiers et qu’on décrète comme au temps de la guerre d’Algérie (en 1954) l’état d’urgence ;  j’ai mal à la France lorsqu’on créé un ministère de l’identité nationale et de l’immigration et qu’on  cherche à stigmatiser à tout propos les étrangers et les laissés pour compte[1]. Mais l’Europe elle aussi me fait mal lorsqu’elle tente de se constituer en bunker ou en forteresse et qu’à ses frontières, à Ceuta ou à  Melilla, par exemple, on ramasse les corps sans vie des exilés de la faim ou de la peur venus d’Afrique sub-saharienne.

A cette souffrance qui est mienne, à cette souffrance qui est nôtre une nouvelle génération d’anticolonialistes a trouvé une explication et une cause unique : la France, le pays européen le plus arrogant, le plus fermé, le plus inhospitalier, le plus rétréci, le plus raciste[2]  ? héritage colonial ! La République qui continue à se constituer uniquement comme blanche ? héritage colonial ! La discrimination dont sont victimes les immigrés, les noirs et les arabes de nos banlieues  ? héritage colonial, vous dis-je ! Dans les pays anglo-saxons on appelle postcoloniaux ceux qui se revendiquent être les indigènes de la République (indigène dans la langue coloniale se distingue de citoyen). Cette nouvelle génération d’anticolonialistes a découvert le péché capital de la conscience nationale et nous demande en conséquence de faire repentance, d’expier notre passé colonial et son héritage, et d’extirper les séquelles immondes du colonialisme dont le cadavre continue d’empuantir le monde[3]. L’œuvre coloniale qui occupe encore indirectement une bonne partie du champ politique, aurait été une entreprise d’extermination, de prédation, d’exploitation, de rapine, de pillage, et elle serait encore responsable de la frontière insurmontable, de la distinction radicale, irréductible qui séparent ceux qui s’appellent les indigènes de la République[4] des souchiens ou des Français ensouchés. Elle serait aussi au principe de l’opposition qui perdure entre « eux » et « nous » de sorte que la fracture sociale recouvrirait et dissimulerait une fracture plus secrète : la fracture coloniale. Telle est la thèse que nous nous proposons d’examiner en attirant bien l’attention sur l’ambigüité du morphème « post » qui n’a pas un sens simplement chronologique ou diachronique, qui renvoie à toutes les phases de l’histoire de la colonisation (celle de l’impérialisme, de l’indépendance et celle de l’après indépendance), qui signifie aussi « au-delà » ou « trans » et enveloppe l’idée d’une résistance à l’hégémonie culturelle de l’Europe plus radicale que celle de l’anticolonialisme d’obédience marxiste, d’une visée, celle de constituer une histoire partagée, d’une promesse et d’une espérance, celle d’une reconnaissance des subalternes[5].

L’impérialisme européen. Mais qu’est-ce que cette Europe que les postcolonialistes poursuivent de leur vindicte, qu’est-ce que cette Europe qu’ils veulent à tout prix marginaliser ? L’Europe est à la fois un territoire géographique (de l’Atlantique à l’Oural), une religion (le christianisme), une philosophie (celle des Lumières), une race (la race blanche), un système économique (le capitalisme), et il est facile de montrer que chacune de ces déterminations a été à l’origine d’un impérialisme dévastateur.

Géographie : ce petit cap de l’Asie est en effet devenu la terre entière. L’Europe et les enfants de l’Europe, les Amériques, constituent ce qu’on appelle l’Occident, Occident sans frontières qui est aujourd’hui partout, en Occident et ailleurs, dans les structures et dans les esprits. C’est l’Occident qui, depuis 1492, a donné sa forme au monde, qui lui a donné son visage de « monde », c’est lui qui l’a colonisé, qui a baptisé ses surfaces émergées, qui lui a donné ses coordonnées, ses repères temporels (la naissance du Christ et l’heure Gmt du temps newtonien), les normes de circulation de ses richesses dans un marché unique (Bretton Woods) et de plus en plus sa langue (l’anglais international). Comme le disait Valéry dans un texte célèbre[6] tout est venu à l’Europe et tout en est venu.

 Religion : c’est au sein de sa religion, le christianisme (comme au sein de toutes les religions de type universaliste : judaïsme, christianisme, islam) que sont apparues les doctrines racistes, les pratiques d’exploitation coloniales qui tendent à déshumaniser ceux qui sont considérés comme  païens et infidèles, ce que ne connaissent pas les cultures paiennes.

Philosophie : l’Europe des Lumières a été aussi l’Europe de la traite et Voltaire, Montesquieu, Locke et les autres émargeaient auprès des compagnies négrières transatlantiques de Bordeaux, de Nantes, de la Rochelle ou de Liverpool ce qui est un symptôme particulièrement tragique de sa méconnaissance de l’autre. L’Occident n’a su ni n’a pu penser l’autre, l’ex-esclave, l’ex-colonisé, il ne respecte que l’autre assimilé, l’autre devenu le même. En France résume Achille Mbembé, l’étranger on le mange ou on le vomit.

Mais surtout ce qui différencie l’Occident, c’est, économiquement, le capitalisme qui entretient la frénésie d’un mouvement perpétuel dans l’espace infini d’une fuite en avant permanente qui recule sans cesse la limite et passe toujours au-delà de toute frontière ; c’est le capitalisme qui a généré la plus formidable machine à produire et pour cela même la plus effrayante machine à détruire. Races, sociétés, individus, espace, nature, mers, océans, forêts, sous-sol : tout pour lui est utile, tout doit être utilisé, tout doit être productif, d’une productivité poussée à son régime maximal d’intensité et cela sans répit et jusqu’au bout. Ce système est devenu planétaire et sans dehors, on ne lui connaît pas d’alternative c’est ce qui  caractérise  ce qu’on appelle la globalisation qui est elle aussi une occidentalisation[7].

Pour « globalisation », la langue française à l’encontre de toutes les autres langues parle de « mondialisation » mettant ainsi en avant une vision plus politique qu’économique  mais c’est là une mauvaise traduction. Pour qu’il y ait monde au sens du kosmos des Grecs qui signifie à la fois monde et parure, pour faire monde, il faut nécessairement dit Hannah Arendt, une pluralité, il faut que soient maintenus des divisions, des séparations, des conflits, des différences entre les hommes  et il faut aussi que soient conservées des distinctions entre les sphères d’activité économique, politique, culturelle. Mais quand c’est la seule dimension de l’économie qui domine, quand la seule logique du marché et du profit envahit  la sphère politique et la sphère culturelle (celle de l’action et des oeuvres dans le langage d’Hannah Arendt) comme c’est le cas avec la globalisation, alors, dans ce régime d’équivalence générale de toutes les sphères de l’existence,  c’est la destruction de la saveur et de la beauté du monde qui advient. La globalisation est donc proprement immonde.  Cela explique pourquoi on assimile souvent l’Occidentalisation du monde à la dégénérescence morale et au triomphe d’un matérialisme sordide et satisfait qui se confond avec la gloutonnerie consumériste et la course obsessionnelle à la jouissance.

Le postcolonialisme peut être compris comme un mouvement de réaction contre l’impérialisme européen, contre cet Occident ethnocidaire et narcissique qui a réussi à coloniser une bonne partie des terres émergées et la totalité des esprits. Cet impérialisme s’est manifesté de façon particulièrement spectaculaire et éclatante lors de la conférence de Berlin en 1885. l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et le Portugal, l’appétit aiguisé par la découverte de nouvelles richesses insoupçonnées (comme les diamants du Transval), ont découpé la totalité du continent africain en zones d’influence. Sous la présidence de Bismarck, les puissances européennes ont tracé des lignes, des frontières, séparé des ethnies, imposé leur langue, sans jamais se soucier des royaumes et des peuples africains. Aussi ne saurait-on trop surestimer l’importance du fait colonial. Achile Mbembé, l’un des théoriciens les plus talentueux du mouvement postcolonial, a raison de le présenter comme l'une des ruptures majeures de l'histoire de l'humanité, d’une importance aussi capitale que l’ont été la révolution néolithique et la révolution industrielle : 70% des terres émergées de la planète, 80% des pays développés, les deux tiers des 4 milliards d’habitants du tiers-monde ont été concernés par la colonisation.

Le retour de bâton de l’histoire, la provincialisation de l’Europe.  On peut définir le projet le plus caractéristique du mouvement postcolonialiste par la volonté subversive de rabattre la superbe de l’Europe, de saper sa prétention à l’universalité, de la destituer de sa position hégémonique de supériorité pour donner la parole aux subalternes, à ceux qui étaient jusqu’ici demeurés sans voix.

Aussi le mot d’ordre qui caractérise le mieux les postcolonial studies est celui que l’on peut tirer du titre du livre de Dipesh Chakrabarty (cet Indien enseigne dans une niche professionnelle aux USA) paru à l’orée du 3e millénaire, en l’an 2000 : Provincializing Europe.  Provincialiser l’Europe, en faire une province dans les marges du monde.

On dira que cette provincialisation ou marginalisation de l’Europe aussi bien politique qu’économique et culturelle est devenue aujourd’hui effective. Après quatre ou cinq siècles d’une domination sans partage, l’Occident a cessé d’occuper le devant de la scène, il a cessé de détenir le monopole de la modernité dans un monde qui est devenu multipolaire, polycentrique et qui, dans un gigantesque retour de bâton, sera demain dominé par l’Asie. Même en Europe, le désamour pour ce continent, le seul à être entré en récession économique, est, semble-t-il, général, et l’Union européenne est même prête, et c’est un comble, à exclure du concert européen le pays qui en a été pourtant le berceau…

La question géopolitique la plus importante qui se pose aujourd’hui est sans aucun doute celle de la globalisation. Depuis Christophe Colomb la terre est devenue un globe, une bulle, une sphère, tous les peuples de la terre sont entrés dans une histoire potentiellement universelle sur une « planète » désormais unifiée. Mais aujourd’hui nous vivons une deuxième globalisation, la planète s’unifie par le développement des flux financiers, des transports et des SIC c’est-à-dire surtout par le développement d’internet. Cette globalisation est consécutive à la chute du mur de Berlin en 1989 qui a bouleversé notre vision du monde structuré par la polarité Est/Ouest et Nord/Sud. La perception de ce changement est dominée par deux grandes thèses concurrentes et antagonistes. Celle de Francis Fukuyama (1989) annonce la fin de l’histoire et le triomphe  de l’Occident. D’après lui, toutes les nations du monde finissent par se ranger sur des positions adoptées depuis longtemps par l’Europe : économie de marché et démocratie parlementaire étant censées constituer l’horizon indépassable de notre temps.

 A cette vision iréniste (de eirénè la paix) qui nous promet unité, paix et prospérité s’oppose celle du clash des civilisations de Samuel Huntington (1993). Sous la façade d’un monde prétendument unifié, homogène et pacifié les véritables entités historiques que la guerre froide avait provisoirement mises en sommeil et masquées, les civilisations sont en train de renaître. Conçues comme des unités biologiques closes sur elles-mêmes ces Civilisations ne peuvent avoir entre elles que des rapports d’hostilité et de lutte sans merci : c’est en particulier le cas de l’Asie contre l’Europe, de l’Islam contre l’Occident. On peut dire que le 11 septembre est l’événement postcolonial par excellence. Détruire les tours jumelles, symboles l’arrogance et de l’orgueil babyloniens de l’Occident est une façon de lui rappeler et de lui faire payer ses crimes coloniaux et de mettre fin au mythe de son invulnérabilité : les américains habitent aussi une cité sans rempart, l’heure du déclin de l’Occident (Spengler, 1917) a sonné. Les postcolonial studies n’ont bien sûr rien à voir avec le terrorisme mais elle ne sont pas étrangères à cette manière de voir dans la mesure où elles opposent l’Occident au reste du monde.

Que répondre, quelles critiques adresser à cette manière de voir ?

1-Paradoxalement l’Occident n’a jamais été aussi triomphant et dominateur que depuis la fin des grands empires coloniaux. Lors de la première globalisation l’occidentalisation était passive ou subie, elle était forcée, le résultat d’opérations militaires, de conquêtes territoriales, elle était imposée par une administration coloniale étrangère. Elle est aujourd’hui active, désirée : toutes les populations du monde aspirent aux biens de la société de consommation, à l’élévation de leurs niveaux de vie et la science, la High-tech, le consumérisme, les médias, les droits de l’homme exercent une puissance d’attraction dans toutes les sociétés du monde.  On peut même dire qu’entre « eux » et « nous » on assiste à une lutte à front renversé : ainsi, par exemple, alors que l’Occident regarde maintenant du côté des spiritualités traditionnelles, taoïstes ou bouddhistes, par exemple, la Chine[8] et l’Inde, elles, de plus en plus englouties sous le raz de marée de la consommation, liquident leurs traditions et hésitent, comme on le leur conseille, à ralentir un « développement » incontrôlé et dément qui menace de plus en plus la vie de la planète. Mais comment nous qui pendant si longtemps avons été les nantis de la planète pourrions-nous avoir le front de leur demander de se méfier du « progrès » et de leur vanter les bienfaits[9] de la sagesse simple et de la félicité rustique, tout ce que garantissait l’analphabétisme ?

2- On s’accorde en général à considérer le livre d’Edward Wadie Saïd paru en 1978, L’Orientalisme, comme le texte fondateur des postcolonial studies, celui qui en a donné le coup d’envoi. Pour la première fois le Palestinien Saïd rompait avec la vieille tradition critique de l’anticolonialisme en mettant à jour ce qu’on pourrait appeler un archi-colonialisme, pour utiliser un terme qui évoque justement le Foucault de l’archéologie du savoir, celui dont précisément Saïd se réclame. La vraie violence coloniale, selon lui, est à proprement parler invisible et doit être appréhendée au niveau fondateur de l’épistémè ou en terme de discours. Il y a en effet un type de discours et une structure de pensée qui sont sous-jacents au colonialisme et qui sont au principe d’une sorte de défaillance de la raison, reconnaissable aux dichotomies à la binarité rigide et paralysante du genre l’Occident et les Autres, les civilisés et les primitifs, les développés et les sous-développés, les scientifiques et les superstitieux... Ainsi, d’après lui, « l’Orient », n’existerait pas, il aurait été construit, produit par le discours orientaliste qui l’a constitué, qui l’a défini comme mythique, comme obscur, comme mystérieux, comme exotique, comme féminin et adonné à la sensualité, comme l’antithèse exacte des Lumières. Ce sont de tels discours et de tels préjugés qui, il n’y a encore peu de temps en Irak, ont servi de justification ou  de faire valoir  à l’intervention américaine.

Mais on peut se demander si, pour faire pièce aux prétentions hégémoniques de l’Occident, les postcoloniaux ne sont pas tombés dans le même travers : ne  l’ont-ils constitué en un objet unitaire comme si « l’Occident » n’était pas lui aussi une « construction » ?

Le catalogue des stéréotypes concernant « l’Occident » rassemblés dans L’Occidentalisme de Ian Buruma et Avishai Margalit, montre bien pourtant comment, depuis les ultranationalistes japonais et les nazis, on a pu le constituer en objet de haine pour le proposer à la vindicte du monde, à celle des musulmans en particulier. « L’Occident » serait matérialiste et superficiel, sans égard pour les valeurs religieuses ou spirituelles, dépourvu de message universel, dominateur, diabolique et pervers, et trouverait dans la grande ville, Babel ou Babylone aux tours arrogantes, le terreau fertile de ses valeurs faisandées. L’« occidentalisme » est l’image en miroir de l’« orientalisme » : il construit « l’Occident », modèle d’inhumanité, comme altérité absolue par rapport à l’Islam, la religion ascétique et virile des déshérités.

Mais, à la différence de l’« orientalisme », l’« occidentalisme », mélange d’une idéologie de gauche (critique de la domination) et de droite (stigmatisation de la décadence démocratique), trouve sa source, avant qu’il ne s’exporte en Orient, dans les courants anti-lumières et antimodernes de l’Occident lui-même. À l’origine du romantisme allemand, par exemple, Herder opposait déjà aux prétendues niaiseries et à la superficialité des Lumières une Kultur allemande fondée sur le sol, sur le sang et l’instinct du Volk, et en Angleterre Edmund Burke stigmatisait la « table rase » de la Révolution française comme un événement anthropologique monstrueux.

C’est bien la preuve, s’il en était besoin, que « l’Occident » n’a jamais été un, qu’il a toujours été divisé en lui-même : « Janus bifrons », il a été en particulier le plus important foyer de domination, mais il a été aussi le foyer par excellence de l’émancipation humaine. S’il a été esclavagiste comme bien des peuples, il faut reconnaître que, dans la longue histoire des traites, sa seule et véritable spécificité est d’avoir été abolitionniste avec Victor Schoelcher. Il a donc bien une « double mémoire » de l’Occident, la lumineuse et la sombre, celle qui lui vient des Lumières et celle de tous les crimes, de toutes les formes d’hégémonie, de toutes les monstruosités totalitaires dont il a été, du nazisme au stalinisme, le triste théâtre. Seul un masochisme moralisateur qui s’alimente à la haine de soi a pu méconnaître cette part de lumière qui motivait déjà l’insolente fierté que donnait à Périclès la considération de la politeia grecque.

3 Faire de l’Europe une province, la réduire à ce qu’elle est géographiquement — le petit cap d’un grand continent — est, à bien des égards, parfaitement légitime, mais cela ne va pourtant pas sans se heurter à des difficultés de principe qui mettent en évidence une logique paradoxale, celle-là même que Derrida, apparemment, met en évidence dans L’autre cap.

La culture européenne semble en effet être la seule à affirmer cette équivalence des cultures ; c’est ce que fait brillamment Claude Lévi-Strauss dans Race et Histoire (1952), texte commandé par l’UNESCO où il défend une position relativiste[10]. Parler de la supériorité de notre civilisation comme le fait aujourd’hui encore Claude Guéant est un symptôme d’ethnocenrisme, un symptôme d’eurocentrisme empruntant au barbare critiqué le point de vue qui le caractérise : considérer sa culture comme étant La Culture. Le barbare c’est celui qui croit à la barbarie des autres. L’eurocentrisme n’a tout bonnement aucun sens car la grandeur d’une culture, selon Lévi-Strauss, est relative au critère que l’on choisit de mettre en avant. L’eurocentrisme est généralement un technocentrisme. Il est clair en effet que mesuré à la technique[11], à la consommation d’énergie par tête d’habitant et au volume de la pollution dégagée, l’Occident est longtemps arrivé en tête. Mais si l’on prend pour critères l’aptitude à triompher des milieux hostiles, la connaissance des ressources naturelles, la spiritualité, la connaissance et la maîtrise du corps humain, la mémoire généalogique et le culte de ancêtres, alors nous avons tout à envier aux Esquimaux et aux Touaregs (milieux hostiles), aux Mayas (connaissance des ressources), aux Hindous (spiritualité), aux Extrême-Orientaux (maîtrise du corps), aux Aborigènes (généalogie et intégration au cosmos)….

Refuser d’affirmer ainsi la supériorité d’une culture c’est transcender l’ethnocentrisme spontané de chacune d’entre elles, mais c’est aussi risquer de tomber aussi dans le relativisme : toutes les cultures se valent, aucune n’est supérieure à l’autre. Cette affirmation qui a fait époque en Europe a pourtant paradoxalement pour conséquence de récuser cette équivalence absolue parce que l’Europe se constitue elle-même, dans le même temps, comme la culture de la sortie de l’enfermement ethnocentrique. Or,  s’il y a un statut d’exception de l’Europe — pour reprendre l’expression de Jacques Dewitt[12] — il ne se confond en rien avec la démesure dont on accuse ce qu’on appellerait alors plus justement « l’Occident » —  il s’identifie à  la faculté de supporter le différent, à sa capacité à se décentrer et à manifester, depuis Hérodote, une exceptionnelle curiosité pour l’Autre[13]. Mais l’Europe  a aussi la faculté d’entretenir le débat à l’égard d’elle-même, la disposition à se confronter à son propre passé et à s’interroger sur la validité de ses propres certitudes relatives à sa prétention à l’universalité, c’est-à-dire à sa quête d’une universalité qui n’est jamais donnée mais toujours cherchée, dans la concertation avec les autres cultures, comme l’horizon d’une histoire qui serait enfin potentiellement universelle. Cette faculté n’est pas une particularité régionale, elle se confond avec la pensée tout court, et elle est devenue l’affaire de tous[14].

Il y a là un paradoxe analogue à celui que l’on trouve dans la théorie des ensembles. On connaît l’axiome : le tout est plus grand que la partie. La culture qui affirme l’équivalence de toutes les cultures est spécifique et ne saurait être mise sur le même plan que les autres cultures incurablement ethnocentriques. Mais la théorie de Cantor montre aussi que, par exemple, l’ensemble dénombrable des nombres pairs a la même puissance que l’ensemble des nombres entiers. Le tout (l’ensemble des nombres entiers) n’est donc pas plus grand que la partie (l’ensemble des nombres pairs). Par analogie, il est possible de dire que la culture de toutes les cultures est encore une culture : la culture européenne, si elle peut prétendre être d’une part le transcendantal de toutes les autres cultures, la seule qui reconnaisse l’égalité des autres cultures et qui rende possible un point de vue global sur la totalité de l’humanité, est d’autre part encore, elle aussi, une culture particulière. Elle ne jouit en effet d’aucun statut d’exception. C’est toujours à l’intérieur d’une culture singulière que l’on parle, c’est seulement ancré en un lieu particulier, dans le corps propre d’une singularité et d’un idiome que l’on peut s’ouvrir à l’universel.

4 La glocalisation[15]. Le postcolonialisme aussi bien que le postmodernisme dont il n’est pas séparable repose sur l’hypothèse que la situation contemporaine – la globalisation – est absolument inédite par rapport aux siècles passés. C’est à notre époque que se serait mise en place une communication généralisée entre toutes les cultures, que se serait opérée une homogénéisation ou une uniformisation de la planète qui aurait fait disparaitre les différences entre l’ici et l’ailleurs. Cette opposition (tradition/modernité) fonde d’ailleurs la division du travail entre anthropologues et les sociologues : aux premiers les sociétés holistes etindividualistes, les communautés et sociétés, les statuts et contrats, les sociétés froides et les sociétés chaudes, les sociétés sans histoire et les sociétés historiques… Par opposition à cette situation mondialisée qui est nôtre il y aurait donc des sociétés primitives et un âge précolonial qui serait une sorte de paradis perdu où la tradition aurait existé sans se mélanger à la modernité. Le postcolonialisme, comme l’a montré J. L. Amselle[16], fait ainsi système avec un primitivisme qui va aller chercher dans le passé la solution aux problèmes du présent. Ainsi, par exemple, il y aurait pour certains une science africaine traditionnelle et le jus de betterave, selon Thabo Mbeki, serait la meilleure médication contre le sida… .

Contre cette vision primitiviste enchanteresse mais réifiée et deshistoricisée d’un paradis perdu, contre la bêtise identitaire qui consiste à croire en l’existence de peuples primitifs, en une vie exotique pure et authentique[17], il faut affirmer qu’il n’y a jamais eu d’isolat culturel, que l’identité ethnique est fabriquée, variable, instable, sans cesse construite, reconstruite ou déconstruite que c’est une catégorie dynamique dont le sens s’élabore par rapport aux autres identités et dans le jeu constant et interactif qui ne cesse de s’effectuer sur les frontières ethniques.    

La glocalisation est un mot valise qui marie globalisation et localisation ; il nous rappelle que la globalisation ne produit pas seulement de l’homogène et de l’uniforme mais qu’elle marche à l’hybridation du global et du local, au mélange du cosmopolite et du vernaculaire : les signes et modes de vie propagés par la culture mondiale sont toujours adaptés, créolisés, réinterprétés par les cultures locales[18]. Toute culture et a fortiori toute « grande civilisation » ne vit que d’échange, d’emprunt à l’autre, d’appropriation, d’interprétation, d’ijtihad. Elle repose sur des pratiques de métissage et d’hybridation. Les exemples sont légion : ainsi la civilisation musulmane s’est nourrie des trésors de l’antiquité, de l’Inde, de la Perse…. Si l’on songe à la civilisation européenne, elle faisait partie de l’Empire romain et la colonisation romaine avait réussi puisqu’elle avait imposé sa  langue. Mais chaque province de l’Empire s’est approprié cette langue véhiculaire qu’était le latin pour façonner et créer sa propre langue et c’est ainsi que des dizaines de langues vernaculaires romanes nouvelles issues du latin sont apparues, mélange de global et de local. Tout est venu à l’Europe en effet et la civilisation européenne est un mélange essentiellement impur qui vit d’emprunts, d’influences et d’échanges, d’émission et d’absorption : nous sommes tous des sangs-mêlés, selon l’expression de Lucien Febvre.  Les Romains eux-mêmes se vivaient à travers les Grecs qu’ils avaient conquis, à travers la langue, la culture du peuple grec ; que l’on songe par exemple à leur panthéon... Même une civilisation aussi typée que celle du Japon n’a jamais cessé d’assimiler le monde entier et de réinventer, à chaque fois, sa différence. Le Japon s’est d’abord pensé à travers la Chine avant de se penser à travers l’Occident. Il s’est toujours vécu à travers sa  relation à l’autre[19]. L’identité n’existe donc pas indépendamment des procédures d’identification, des choix identificatoires et des pratiques des hommes en situation sauf quand on tente d’enfermer induement un peuple dans une prison identitaire[20]. L’identité est un processus et non une essence intangible et il est vain de se demander, par exemple, si la démocratie est compatible avec la culture arabe, africaine, indienne… les Indiens n’ont-ils pas réinventés le modèle britannique de la démocratie ? Il est à souhaiter que les pays arabes réinventent eux aussi le modèle démocratique… le printemps arabe a signé en tous cas l’échec de la thèse du choc des civilisations.

Bien loin de  nous déterminer c’est nous qui choisissons nos identités, qui produisons notre culture, en réinventant, en recréant notre héritage, au besoin en fabriquant de l’authenticité. Il en fut ainsi du Moyen-âge avec Violet le Duc au XIXe, du kilt écossais en  ce même siècle, du régionalisme provençal avec Mistral, du terroir avec le romantisme, de la country aux Etats-Unis… Le cas du fondamentaliste salafiste est à cet égard particulièrement éloquent. Comme l’indique le mot salaf qui signifie prédécesseurs ou ancêtres, le salafisme est une prétention à revenir au temps du prophète et repose sur une lecture littéraliste du Coran. Mais le salafisme nous  met en réalité en présence d’une invention de la tradition (selon l’expression des historiens britanniques Eric Hobsbawn et Térence Ranger) c’est-à-dire d’une invention d’artefacts imaginaires sans aucune consistance historique qui, paradoxalement, est le fait d’individus déculturés, purs produits de la modernité occidentale[21].   

Conclusion. Marseille ou pour en finir  avec la question coloniale. Il y avait bien des raisons pour moi de parler ici de la question coloniale. On vient de célébrer le cinquantième anniversaire des accords d’Evian, la fin de cette guerre d’Algérie qui a structuré politiquement bien des jeunes de ma génération et en a abîmé tant d’autres... Nous sommes par ailleurs ici à Marseille et Marseille est une ville qui est de part en part coloniale : toute une génération de soldats du contingent et des jeunes français appelés sont arrivés ici pour aller mener outre-mer des guerres perdues d’avance. Cette histoire coloniale est partout visible sur ses monuments : en bas de l’escalier monumental de la gare St Charles, nous pouvons voir, sur la gauche, une Africaine voluptueusement étendue : elle symbolise les colonies d’Afrique alors qu’ une Asiate, à droite, symbolise les colonies d’Asie. Et cette ville a longtemps vécu du commerce avec l’Asie et avec l’Afrique  comme le rappellent les inscriptions gravées sur certains bâtiments du cours Pierre Puget.

Au palais Longchamp, au musée des beaux-arts, on peut voir deux fresques de Puvis de Chavannes peintes à la gloire de Marseille. L’une s’intitule Marseille ville grecque l’autre Marseille porte de l’Orient. Marseille ville grecque, Marseille est un effet une ville fondée par les Phocéens, une colonie de Phocée qui était elle-même une  des colonies grecques d’Asie mineure.   Marseille est donc une colonie de colonie, une colonie au second degré qui, de colonisée, a été à son tour, au XIXe siècle surtout, colonisatrice.

Inutile d’insister : Marseille de par son histoire est un carrefour, une ville qui a longtemps accueilli tous les peuples, Arméniens, Italiens, Maghrébins, pieds-noirs, harkis… un port où se sont toujours croisés des hommes venus de tous les horizons, une ville métisse fondée par des exilés, une ville qui aujourd’hui vit dans un monde post-colonial et demain vivra, espérons-le, au-delà de la ligne de couleur, dans un monde post-racial[22].

Mais plutôt que de ressasser les épisodes d’une histoire révolue, plutôt que d’essentialiser et de diaboliser la colonisation[23], plutôt que de donner à la domination coloniale une importance démesurée et d’inciter les indigènes de l’extérieur comme de l’intérieur à se lamenter sur leur statut de victime,  il est temps  pour nous tous qui d’une façon ou d’une autre avons été colonisés[24], d’affronter les vrais problèmes du présent. Revenons donc plutôt sur l’intitulé très stimulant de ce colloque : la frontière et l’exil.  C’est sur cette polarité, sur ce balancement ou dans cette tension entre deux extrêmes que vit cette cité aussi bien que chacun d’entre nous. La frontière d’abord : contre le fantasme d’un monde sans frontières, il faut affirmer que l’être et la limite, que l’être et la frontière adviennent ensemble et qu’il n’y a pas de vivant, pas de cité, pas de civilisation qui ne se développe au sein d’une peau, d’une protection, d’une enveloppe, d’une frontière qui les font exister et qui les sauvegardent[25]. La frontière est le contraire d’un mur que l’on dresse pour se défendre ou pour se replier sur une identité haineuse et négatrice de l’autre.  Elle permet au contraire d’organiser les échanges, elle fait qu’il y a un dedans et un dehors, elle constitue ce dedans, cette stabilité qui n’existe justement que par rapport au dehors de l’exil.

Cette polarité (frontière/exil), comme nous l’a montré l’helléniste Jean-Pierre Vernant, les Grecs l’ont exprimée sous la forme d’un couple de divinités unies et opposées. D’un côté Hestia, dans les frontières étroites de la maison, est la déesse du foyer, du dedans fixe, immobile, du centre qui assure son assise et donne sa sécurité et sa permanence au groupe familial. De l’autre, Hermès c’est au contraire le dieu nomade et vagabond, toujours en train de courir le monde qui se rit des frontières, le maître des échanges qui met en contact hommes et dieux, hommes et femmes, le dieu de ces richesses mobiles que sont les troupeaux. Cette opposition d’une déesse et d’un dieu recoupe  l’opposition taoïste du yin et du yang, du féminin et du masculin, de la noirceur et de la blancheur, du ténébreux et de la clarté…. Valeurs qui sont complémentaires et que l’on retrouve en toute chose. C’est ainsi que chaque individu humain est à la fois yin et yang et doit assumer sa part d’Hestia et sa part d’Hermès. Car cette opposition, cette  complémentarité traverse chacun d’entre nous et pour être soi, pour se rapporter à soi[26], il ne faut pas simplement demeurer en soi mais se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui, s’exiler. S’exiler,  ex-salire en latin, c’est sauter, bondir hors de soi, et cela fait partie, comme une sorte d’expiration, du rythme syncopé de notre respiration.
 Demeurer enfermé dans son identité, c’est au contraire se perdre et cesser d’être.
 Car on ne se connaît, on ne se construit que par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre.
 Et dans cette ville cosmopolite qu’est Marseille les occasions d’aller vers l’autre ne manquent pas.

Ce qui est vrai de chacun d’entre nous l’est aussi pour la France, est vrai, en particulier, de L’Europe. L’Europe dont il est question dans ce colloque cessera d’être un no man’s land indifférencié où ne circule que le flux des capitaux, un espace sans frontières où l’on ne sauve que les banques sans jamais mutualiser les dettes, elle ne retrouvera une ambition historique, une âme et un destin[27] non seulement lorsque, à la faveur de la crise, sera instaurer un gouvernement économique européen fédéral, mais lorsque l'Europe se choisira une langue véhiculaire (hier c'était le latin, puis le français) et lorsque vous, les jeunes, vous vous tournerez vers les autres, apprendrez leurs langues, lorsque vous vous initierez à leur culture. Sinon sans ce double mouvement entre la frontière et l’exil, entre le même et l’autre, entre la stabilité et la protection que donnent les frontières d’une part et l’aventure de l’errance et de l’exil, d’autre part, sans ce double mouvement entre Hestia et Hermès, eh bien, tout simplement, elle ne sera pas.

 



[1] Baudrillard l’écrivait : de même que sous l’Arc de triomphe brûle la flamme en mémoire du soldat inconnu, de même c’est une centaine de voitures qui brûlent chaque nuit de façon ininterrompue entretenant ainsi une autre mémoire. Et ce que nous rappelle dans la douleur cette carbonisation continuée, c’est la fracture consommée du corps politique. Sur tous les murs de France, depuis longtemps déjà - demande éperdue de reconnaissance, misérable fierté portées par cette écriture stéréotypée venue des USA - des jeunes taguaient les murs, y posaient leur marque, eux, les sans-noms, les laissés pour compte, les forbans de banlieue, les bannis, les abandonnés du pouvoir, les bandes à part en rupture de ban, les habitants de la barre ou de la tour, sans classe, sans nation, sans monde, sans appartenance, marqués à jamais par une déliaison, une désolation (Arendt), une déstructuration ou une désafiliation identitaire 

[2] Ainsi parlait à France-culture le martiniquais Edouard Glissant.

[3] Cf., Pour en finir avec la repentance coloniale, Daniel Lefeuvre, Champs actuel, 2008, livre auquel nous empruntons ces expressions.

[4] L’interpolation très forte entre les émeutes d’octobre-novembre 2005 et les réactions à l’Article 4  de la loi du 23 février 2005 portant sur le rôle positif de la colonisation (article déclassé législativement par le conseil constitutionnel) explique l’impact qu’a pu avoir l’appel pour les assises de l’anticolonialisme postcolonial du collectif Les indigènes de la République qui est pourtant antérieur, il date du 16 janvier 2003 ; il dénonce la nature coloniale du républicanisme et critique le mythe de l’égalité. Il entend laver l’affront de la colonisation et de l’esclavage et stigmatise la persistance du regard colonial porté sur les immigrés de sorte qu’ils se vivent comme des colonisés de l’intérieur. Mais les jeunes des quartiers interrogés dénoncent surtout contre la discrimination policière , administrative, judiciaire et dans leurs discours la référence à la colonisation n’intervient jamais (cf. Romain Bertrand, Mémoires d’Empire, retour sur la controverse autour du « fait colonial » in Identités à la dérive, Parenthèses, Marseille, 2012)..

[5] Ceux qui ont donné une impulsion décisive aux postcolonial studies sont issus de la diaspora indienne anglosaxonne et des subaltern studies, Dipesh Chakrabarty, Homi Bhabha, Gayatri Chakravorty Spivak…

[6] La crise de l’esprit, 1919, in Variété 1. « Les autres parties du monde ont eu des civilisations admirables, des poètes du premier ordre, des constructeurs et même des savants. Mais aucune partie du monde n’a possédé cette singulière propriété physique : le plus intense pouvoir émissif uni au plus intense pouvoir absorbant. Tout est venu à l’Europe et tout en est venu. Ou presque tout ». Sur la possibilité de faire une histoire du point de vue des vaincus, cf. Patrick Boucheron, Entretemps, conversations sur l’histoire, Verdier 2012.

[7] On entend souvent par Occident le  monde dit développé : Europe, Etats-Unis et Japon.  Mais alors, et indépendamment du fait que l’on peut s’interroger sur le qualificatif d’« occidental » accolé au Japon, que faire  de la catégorie intermédiaire des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ? A l’évidence l’Occident est devenu l’affaire de tous.

[8] « Marx et Mao à Pékin, c’est l’Occident qui triomphe de la vieille Chine, » disait Malraux, mais qu’aurait-il dit aujourd’hui où l’appropriation radicale de la raison européenne par la Chine lui a permis d’entrer dans un processus de modernisation accélérée qui se solde par le rejet sans complexe de l’ensemble de ses traditions et un impérialisme économique tout azimut.

[9] « Le monde qui baptise du nom de progrès sa tendance à une précision fatale cherche à unir aux bienfaits de la vie les avantages de la mort ». Valéry, La crise de l’esprit, 1919, première lettre.

[10] Son attitude généreuse à l’égard du métissage culturel contraste avec celle qui s’exprimera plus tard dans Race et Culture  de 1971 et qui fera scandale (élitisme, écologisme, eugénisme).

[11] Il est clair que la technique n’est pas seulement un instrument neutre et qu’elle n’a de sens que dans une optique prométhéenne de domination de la nature qui donne un sens à l’accumulation, à un temps linéaire cumulatif etc….

[12] L’exception européenne, Michalon Eds, avril 2008.

[13] Comme le rappelait Roger Caillois, l’Europe seule a produit des ethnographes. Quand elles en ont eu les moyens d’autres cultures ont pu quelques fois en produire aussi ; ainsi Ibn Khaldoun au Magreb au XIVe siècle. Les cultures sont comme un jeu de mikado, dit Françoise Héritier : une constellation à chaque fois singulière composée des mêmes éléments.

[14] « Nous » cela comprend tous les hommes y compris ceux que nous persistons à ne pas se laisser inscrire dans notre propre histoire que nous laissons « sans papiers », non le nous de la pensée occidentale tolérante à l’autre. Il n’y a pas d’autre pensée que celle que l’on dit « occidentale » le reste n’étant que sagesse et religion. Seulement cette pensée occidentale n’appartient pas aux seuls Occidentaux : c’est la pensée tout court, née en Occident, seule apte de fait à recueillir le différent, à en supporter même l’idée, attendant d’être partagée entre tous. L’Occident devenu l’affaire de tous, le nom même de l’Occident ne signifiant plus rien sauf aux yeux de ceux qui ont intérêt de faire passer la pensée tout court pour une particularité régionale » F. Zourabichvili, La litteralité et autres essais sur l’art, PUF, 2011.

 

[15] Cf., James Clifford, The Predicament of culture. Twentieth Century Ethnography, Literature and Art, Cambridge (Mass.), Harvard university Press, 1988.

[16] L’Occident décroché, Stock, 2008.

[17] C’est celle qui domine le musée du quai Branly qui a mis sous sa coupe l’anthropologie française. Le MQB est-il pour autant un Musée postcolonial  ? oui, il est post-colonial (tiret) puisqu’il vient après la colonisation, après la chute du mur de Berlin (fin du socialisme réel, fin du récit universaliste des Lumières). Mais il ne traite ni n’expose l’Europe comme aire culturelle quelconque, il n’est donc pas postcolonial (si n’on ne met pas de tiret). Par opposition au Musée de l’homme, l’Europe y est absente, elle n’occupe au MQB qu’une position de surplomb, celle de la culture ordonnatrice de son projet.  « Le MQB là où dialoguent les cultures » mais n’y figure pas la culture européenne ! 

 

[18] Dans la World music, par exemple, fusionnent rythmes modernes et traditionnels, instruments électriques et anciens. La World music est une  hybridation de jazz, de raï algérien, de blues, de rap, de flamenco, de rock, de  musique indienne. Il en va de même avec les mangas japonais, les feuilletons égyptiens, les telenovelas brésiliennes, mexicaines et la mode ethnique  qui combine des canons esthétiques occidentaux et des modèles ethniques… Cf.  G. Lipovetsky L’Occident mondialisé, Le livre de poche, 2011. .

 

[19] Nous empruntons la plupart de ces exemples à J. F. Bayart, cf. Pour en finir avec le culturalisme, in Identités à la dérive, Editions parenthèses, Marseille, 2012.

[20] Les identités ethniques, par exemple, ont émergé dans le cadre de l’Etat colonial.  Les royaumes précoloniaux étaient polyethniques, des peuples différents y coexistaient sans que leurs différences soient racialisées ou ethnicisées.  L’opposition Tutsi/Hutu, par exemple, constituait des rapports liés au statut social de sorte que des Hutus pouvaient devenir Tutsis. Ce sont les colons belges qui ont transformé des statuts sociaux en des identités ethniques racialisés.

[21] Ce mimétisme à l’égard de l’ennemi n’est en effet jamais aussi perceptible que dans le cas du fondamentalisme musulman, celui des salafistes en particulier. En se détachant de toute culture, de toute théologie traditionnelle, en devenant étranger à toute inscription territoriale, le fondamentalisme apparaît beaucoup moins comme une réaction défensive à la modernité occidentale que comme son pur produit et son instigateur. Produit de la sécularisation et non de sa défaite, il ne peut proposer un projet alternatif car il est une simple perversion de la modernité dont il offre une image inversée. Comme le montre Olivier Roy dans La sainte ignorance, l’islamisation de la mondialisation animée par des scientifiques formés à l’Université, construit un « universel en miroir de l’Amérique […], une oumma où l’uniformisation des comportements se fait sur le modèle dominant américain ». 

[22] Cf. Postérité du postcolonial, De(s)générations, 15, Février 2012, p. 74.

[23] Il est clair que la colonisation est devenue aujourd’hui pour nous un système inique incompatible avec nos principes juridiques et moraux et nos historiens ne se sont pas fait faute d’en reconstruire l’histoire. Rappelons quand  même que coloniser n’a jamais été exterminer pour reprendre le titre du livre d’Olivier Le cour Granmaison, sottisier outrancier et frauduleux  (coloniser : exterminer, Fayard, 2005). Le Président Bouteflika chaque fois qu’il le peut tente de faire oublier le sinistre bilan de 50 ans d’indépendance en assimilant lui aussi nazisme et  colonisation française et en demandant que la France fasse, comme l’Allemagne, repentance de ses crimes. Les cinq siècles de domination ottomane sont depuis longtemps oubliés et Endogan, de son côté, peut aujourd’hui encore déclarer : « la Turquie ne peut que s’enorgueillir de la totalité de son histoire ». Sur la question coloniale, sur les massacres de Nankin, par exemple, le Japon n’a pas commencé non plus à faire son travail de mémoire.

[24] Par les romains qui nous ont donné notre langue, par les francs, ces germains qui nous donné notre nom de français…

[25] Cf. Eloge de la frontière, Régis Debray, Gall., 2011.

[26] « Soi » n’est jamais quelque chose, ce n’est pas un cas sujet disent les grammairiens, c’est un cas régime, nous rappelle J.L. Nancy qui désigne toujours un rapport à soi (revenir à soi, pense à soi…).

[27] Ainsi en fut-il au XII et XIIIe siècles, au temps des cathédrales et au XVIIIe, au temps des Lumières ; mais ce qui fut au principe de l’unité européenne (le christianisme, la philosophie des lumières) fut aussi ce qui, très vite, causa sa ruine (guerre de religions, guerre post-révolutionnaires).

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